lundi, 23 octobre 2017
 

BURKINA FASO : Quand un peuple dit non !

Ce sera donc la deuxième fois que l’Afrique de l’Ouest connaît une victoire populaire contre ses dirigeants qui veulent modifier la Constitution à leur propre avantage. En effet, on se souvient des mobilisations qui ont empêché le président Abdoulaye Wade, au Sénégal, de transformer la constitution qui lui aurait permis de désigner son fils vice-président. Fils qui est actuellement inquiété par la justice sénégalaise pour corruption et enrichissement illicite. Dans les deux cas, il faut noter l’émergence dans la société civile de mouvements de jeunes qui mènent avec brio la contestation. Pour le Sénégal, c’est « Y en a marre », dirigé par les rappeurs de Keur Gui et pour le Burkina Faso il s’agit du « balai citoyen », animé par les chanteurs Smockey et Sams K Le Jah.

La victoire du peuple burkinabé vient de loin. On se rappelle les mobilisations exigeant vérité et justice pour l’assassinat du journaliste Norbert Zongo ou plus récemment en 2011 protestant contre le meurtre, par la police, d’un jeune lycéen à Koudougou. Chaque fois la répression, mais aussi l’impunité, a nourri la haine de la très grande majorité de la population contre le clan Compaoré.

Des coups de semonces avaient aussi éclaté du côté de l’armée et de la police avec toute une série de mutineries où les hommes du rang réclamaient les primes promises et jamais versées.

Blaise Compaoré vient de tomber en tentant de faire passer un changement de constitution qui lui aurait permis de se présenter aux élections pour trois nouvelles mandatures de cinq ans chacune. Le plan, en tout cas sur le papier, était bien ficelé. Le projet de modification de l’article 37 devait passer à l’Assemblée nationale et pouvait être voté à la majorité qualifiée, évitant ainsi l’organisation d’un référendum, mais la population en a décidé autrement

De gigantesques démonstrations de rue

La manifestation contre le changement de la constitution organisée le 28 octobre est certainement la plus grande manifestation qu’ait connue le pays. Des centaines de milliers de personnes à Ouagadougou – l’opposition parle d’un million de manifestants – rassemblées pour une même revendication qui rappelle celle du printemps arabe : « Blaise dégage ! »

Le lendemain, le mouvement social et notamment syndical entrait en action. Initialement prévu pour protester contre la vie chère, la grève générale fut massivement suivie et de nouveau accompagnée de manifestations de rue où se mélangeaient revendications sociales et politiques.

Le pouvoir s’est entêté. A l’issue de ces gigantesques démonstrations de rue, Alain Édouard Traoré, ministre de la Communication, et porte-parole du gouvernement estime que « ces manifestations illustrent sans aucun doute la vitalité de notre démocratie »[1]. Il ne croyait pas si bien dire !

Le 30 octobre, la population se dirigeait vers l’Assemblée nationale, le but étant d’empêcher les députés de voter la modification de la Constitution. Devant l’ampleur des manifestations, la police fuit, et le peuple envahit l’Assemblée qui après tout, est censée refléter la volonté populaire.

Au service du néo-colonialisme

La démission de Compaoré referme la parenthèse d’un pouvoir qui dura 27 ans. Issu d’un coup d’État qui mit fin a une expérience, mais aussi un espoir pour le continent, menée par Thomas Sankara. Certes ce régime fit des erreurs, mais la volonté politique d’être au service du peuple et de l’Afrique ne fait aucun doute. La prise de pouvoir par Blaise Compaoré couta la vie à Sankara et rassura donc toutes les puissances impérialistes coalisées contre ce jeune gouvernement qui critiqua ouvertement la dette du tiers monde payée par la population et qui favorisa un développement autocentré.

Blaise Compaoré continua donc son œuvre au service du néo-colonialisme en parrainant notamment le sanguinaire Charles Taylor qui fut inculpé pour crime contre l’humanité au Liberia et en Sierra Léone par le tribunal pénal international. Il se lança dans le trafic de diamants et d’armes dans le but, notamment, de ravitailler l’UNITA en Angola [2] groupe farouchement anticommuniste soutenu par les États-Unis et le gouvernement raciste de l’Afrique du Sud d’alors. Puis Compaoré s’investit d’une nouvelle mission, celle de médiateur pour la paix dans les conflits en Afrique. Mais Louise Arbour, dirigeante d’International Crisis Group déclarait à The lnternational Herald Tribune : « M. Compaoré, qui a été militaire, meneur d’un coup d’État et parrain politique de Charles Taylor [ex-chef rebelle et ancien président du Liberia, actuellement jugé pour crimes contre l’humanité, ndlr], n’est pas l’homme le plus fiable pour prêcher la démocratie et (favoriser) le pouvoir civil. »

En fait de médiateur, il était avant tout un important pion dans le dispositif de la Françafrique et imposa à chaque fois les solutions de Paris dans le seul but d’asseoir la stabilité des pays africains pour le plus grand profit des multinationales.

Mais là, Paris ne perd pas seulement un fidèle serviteur qu’elle va aider à exfiltrer à Yamoussoukro en Côte d’Ivoire afin qu’il échappe à la justice. Opération menée avec la complicité de Ouattara qui doit son pouvoir à l’intervention armée de la France, suite à des élections largement contestables. Paris est aussi bien embarrassé par la situation d’un pays essentiel à son dispositif militaire Barkhane. En effet, l’aéroport de la capitale sert au ravitaillement dans les opérations au Mali et le commandement des opérations spéciales (COS) y dispose d’une base. Quant aux États-Unis, ils font décoller une partie de leurs drones de surveillance du Sahel tout près de Ouagadougou.

Une seule obsession pour ces dirigeants : rester au pouvoir !

Cette lutte victorieuse a un grand retentissement dans toute l’Afrique. Désormais la démonstration est faite qu’une mobilisation massive et unie de la population peut faire chuter le pouvoir. Le nombre important de messages d’encouragement et d’espoir venant des quatre coins du continent sur les réseaux sociaux, montre cet enthousiasme, surtout que Compaoré n’est pas le seul dirigeant africain à vouloir triturer la constitution pour assurer la pérennité de son pouvoir. Au Togo, Burundi, République Démocratique du Congo, Tchad, Congo Brazzaville Rwanda et la liste n’est pas exhaustive, une seule obsession pour ces dirigeants : Rester au pouvoir ! Quitte à changer la constitution, trafiquer les élections, emprisonner ou liquider les opposants et chaque fois, les pays occidentaux ferment les yeux pour autant que ces dirigeants maintiennent l’ordre établi favorable aux économies des pays riches.

Après l’expérience de Thomas Sankara, le Burkina Faso vient de rendre un second service à l’Afrique

Une étape décisive

Les proches de Compaoré ont tenté de conserver le pouvoir. Ainsi le général Honoré Traoré, chef d’état-major s’est auto proclamé chef d’État mais a dû, quelques temps plus tard, apporter son soutien au lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida, illustre inconnu et qui apparaît moins marqué dans le soutien au régime de Compaoré. Pourtant il est le numéro deux de la force de la garde présidentielle, qui s’est souvent illustrée par sa brutalité dans le rétablissement de l’ordre.

L’opposition et la société civile refusent cette solution : « La victoire issue de l’insurrection populaire appartient au peuple, et par conséquent la gestion de la transition lui appartient légitimement et ne saurait être en aucun cas confisquée par l’armée »[3], d’autant qu’elle a proclamé l’état de siège et la suspension de la Constitution.

Si au début, dans ses déclarations, le nouveau chef d’État autoproclamé s’est dit respectueux des libertés et de la démocratie, on voit bien que les officiers tentent d’affermir leur position en usant une fois de plus de la violence contre les civils. Voir des militaires profiter d’une insurrection populaire pour s’emparer du pouvoir et à leur tour installer une dictature n’est pas nouveau.

Si la lutte pour construire une véritable démocratie et mettre en place un pouvoir soucieux de satisfaire les besoins sociaux des habitants est à son début, elle vient cependant de franchir une étape décisive. La garantie du succès réside dans l’organisation de la population pour contrôler ceux qui auront la charge de conduire la transition. Partout la vigilance et la solidarité avec le peuple burkinabé s’impose !

Paul Martial

Notes

[1] http://www.rfi.fr/afrique/20141029-...

[2] http://www.un.org/News/dh/latest/an...

[3] http://koaci.com/burkina-faso-conte...

 
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