lundi, 23 octobre 2017
 

Burkina Faso : Questions à Benewendé Sankara

Président de l’Union pour la Renaissance/ Parti sankariste (UNIR/PS) Chef de file de l’opposition politique au Burkina Faso

Question 1 : Pouvez nous raconter votre itinéraire jusqu’à devenir avocat et émerger publiquement. Quelles sont les conditions qui ont permis votre carrière ? Quelle éducation avez-vous reçu de vos parents ?

Il est difficile de raconter soi-même son itinéraire surtout que le mien a évolué en dents de scie. En effet, j’ai dû travailler tantôt comme enseignant vacataire, tantôt comme ouvrier par exemple dans des plantations d’hévéa en Côte d’Ivoire pour financer mes études de droit, filière que j’ai personnellement choisie parce que tout petit, j’étais fasciné par le métier d’Avocat.

C’est ainsi qu’après mes études à l’Université de Ouagadougou, je dus repartir à la faculté d’Abidjan pour m’inscrire en DEA et au CAPA. J’ai aussi fait des études de philosophie à l’Institut des Sciences Humaines et Sociales (INSHUS) à Ouagadougou.

Malheureusement, avec l’avènement du Front Populaire le 15 Octobre 1987, je décidai d’interrompre mes études et de chercher un Cabinet d’accueil pour mon stage d’Avocat. Ce sera finalement en 1989 que je serai admis au Cabinet de Maître Benoît Joseph SAWADOGO comme clerc. Je ne prêterai serment qu’en 1990 comme Avocat stagiaire. En 1991, J’ai pu bénéficier d’un stage au Barreau de Paris chez Maître Denis Talon et le 09 Février 1993, j’étais inscrit au Tableau de l’Ordre des Avocats. J’acceptais une collaboration dans une association avec Maître Benoît Joseph et Maître Franceline TOE-BOUDA. Pour des raisons personnelles liées à mes convictions, je décidai d’ouvrir mon propre Cabinet le 04 Janvier 1994.

Depuis lors, j’assume pleinement mes convictions professionnelles et politiques en m’engageant très tôt aux côtés des opposants politiques, des travailleurs déflatés et de tous les dossiers de crimes d’Etat comme les affaires Thomas SANKARA, David OUEDRAOGO, Norbert ZONGO et bien d’autres.

Quelle éducation : Je suis né dans une famille très modeste. J’ai perdu très tôt ma mère décédée des suites d’une simple dysenterie alors que j’avais à peine 14 ans. Je dois dire qu’à l’époque, aller à l’école était un hasard de la nature et réussir à l’école était la providence. Mais l’éducation que l’on donnait était la rigueur dans le travail, l’honnêteté et le respect des valeurs de la société.

2. Quel rôle exact avez-vous joué pendant la révolution. Certains disent que vous avez milité dans les CDR d’étudiants, d’autres que vous n’avez pas fait grand-chose ?

Je me suis engagé activement dans les Comités de Défense de la Révolution (CDR) à partir de 1984. Quand je suis rentré de la Côte d’Ivoire, j’avais plutôt un penchant pour l’Association Nationale des Etudiants du Burkina (ANEB). Cependant comme beaucoup d’étudiants de mon époque, nous avons considéré que le CNR méritait notre soutien à cause du Capitaine Thomas SANKARA. En revanche, j’ai occupé des postes de responsabilités comme celui de Président du Comité de l’Ecole Supérieure de Droit, celui de Président de la commission culturelle du comité d’université, etc.

3. Pourquoi avoir choisi la carrière d’avocat ? Comment vous êtes vous retrouvé sur le dossier David Ouédraogo puis Norbert Zongo ?

Comme dit plus haut, j’ai choisi la profession d’Avocat par vocation. Ce n’est pas un fait du hasard si je me suis retrouvé sur le dossier David OUEDRAOGO. C’est Norbert ZONGO qui me connaissait très bien qui a dirigé la famille de David OUEDRAOGO vers moi. Naturellement, j’ai accepté ce dossier comme tant d’autres. Quand Norbert ZONGO a été assassiné, je me suis dit que ma vie n’aura plus de sens que le sens du combat que je mène aujourd’hui.

4. Vous avez vécu les déchirements des sankaristes de l’intérieur, Mais pourquoi avoir créé votre propre parti ?

Nous avons une autre façon de voir le sankarisme. Nous pensons qu’il faudrait lui donner un contenu politique et idéologique en termes de projet de société atypique. C’est pourquoi, nous nous sommes battus pour faire un symposium en 2007 ; C’est aussi la justification du programme alternatif sankariste (le Pas) que nous avons conçu.

Seulement, nous ne sommes pas dupes. Dans un pays comme le Burkina Faso où le multipartisme est intégral, des ennemis du sankarisme créeront toujours des partis factices « sankaristes ». Evitons ce piège et travaillons avec le peuple autour de son idéal. C’est cela qui fait l’UNIR/PS.

5. L’unité se fera-t-elle ? Le FFS a choisi Arba Diallo, vous en dites quoi ?

Le FFS est un parti qui a ses options politiques et stratégiques que nous respectons. L’UNIR/PS travaille plutôt à une unité avec le peuple autour de son projet de société afin de réaliser une alternative sankariste.

6. Avez-vous suivi l’affaire Sankara à l’ONU et y avez participé activement ? Qu’en dites-vous ? Quel bilan en tirez-vous ?

La décision onusienne est une victoire d’étape. Le combat doit se poursuivre au plan judiciaire et politique pour la vraie réhabilitation du Président Thomas SANKARA.

7. Qu’avez-vous ressenti lorsque Sankara a été assassiné ? Vous étiez où ? Vous aviez quel âge ?

Comme beaucoup de burkinabé, j’ai été choqué et dégoûté. J’étais à Ouagadougou et j’avais 28 ans.

8. A propos de la révolution, quelles en sont les réussites, les erreurs ?

La révolution a apporté une véritable émancipation à notre peuple qui a appris à compter sur lui-même parce qu’il avait découvert avec Thomas SANKARA qu’il avait un destin. Beaucoup de réalisations socio économiques ont été faites en un laps de temps record. La mobilisation sociale était à son plus haut degré. En quatre années, le taux de scolarisation est passé de 16% à 32%. Le pays a reçu les félicitations de l’OMS pour les succès réalisés en matière de santé. La bataille du rail, dont l’objectif final était de prolonger le chemin de fer jusqu’à Tambao, a été un grand test pour la mobilisation sociale de notre peuple.

En définitive et en termes de succès, beaucoup d’études scientifiques attestent aujourd’hui que la Révolution a été une réponse efficace à la lutte contre la pauvreté au Burkina Faso.

En termes d’erreurs, on peut dire que la Révolution n’a pas su expliquer ses propos sur la féodalité à notre peuple où la chefferie traditionnelle joue encore un rôle important au sein des masses populaires de certaines régions de notre pays. Il y a eu aussi certains licenciements comme ceux des enseignants et d’autres dégagements infondés. En outre, il y a eu des débordements et des excès au niveau de certains CDR du fait d’un manque d’encadrement politique approprié.

9. Comment caractérisez-vous le pouvoir et le régime actuel ?

Pouvoir dictatorial, ploutocrate et mégalomaniaque.

10. Que pensez-vous des activités de médiateur de Blaise Compaoré ?

Un subterfuge de la France pour le protéger et refaire l’image de son plus fidèle vassal de la sphère francophone.

11. Vous avez démissionné de l’Assemblée nationale ? Est-ce une critique du parlementarisme, ou le besoin de vous occuper de votre cabinet ?

Je pense que vous ne connaissez pas les réalités auxquelles je suis confronté. Par exemple, je rencontre des difficultés que je rencontre avec le Bâtonnier qui s’obstine à m’omettre du Tableau de l’Ordre des Avocats malgré une décision de la Cour d’Appel qui a ordonné ma réinscription. Pour votre gouverne, mon cabinet est pratiquement fermé par le Bâtonnier Issouf BAADHIO pour les raisons que vous êtes sensé savoir. Toutefois, je continue de me battre avec le statut d’Avocat grâce à des confrères engagés qui me soutiennent au Burkina Faso et que je remercie.

Quant au parlementarisme, notre programme prône un régime parlementaire. Ma démission obéit à une question d’opportunité politique étant entendu qu’en tant que Chef de file de l’opposition politique, je ne voulais pas de cumul de postes.

N’oubliez surtout pas que j’étais à l’Assemblée nationale, le 5e Vice-président, poste que j’ai cédé au député et Maire Arba DIALLO auquel vous faites allusion.

12. Votre statut de chef de file de l’opposition n’est-il pas un piège que l’on vous tend pour vous assimiler aux politiciens en général, à l’image de la photo publié dans la presse aux côtés de Blaise Compaoré lors d’une inauguration ?

Le statut de l’opposition est une revendication de la classe politique, de l’opposition. Cela remonte avant même la création de l’UNIR/PS qui est aujourd’hui le premier parti politique de l’opposition grâce au travail organisationnel et au projet de société du parti.

Maître SANKARA est désigné Chef de file de l’opposition politique au Burkina Faso parce qu’il est le premier responsable du parti qui a le plus de députés à l’Assemblée nationale. Le Chef de file de l’opposition politique représente une institution qui doit traduire dans les faits le dialogue politique et contribuer à créer les conditions d’une alternance démocratique. Toute liberté se conquérant, nous sommes parvenus à nous imposer dans l’espace institutionnel burkinabé. Et c’est tant mieux pour notre démocratie.

13. Certains demandent une amnistie pour Blaise Compaoré pour qu’il accepte de laisser le pouvoir. Qu’en dites-vous ? Pensez-vous qu’il devra être jugé ?

Je suis avant tout un militant des droits de l’Homme. Je condamne l’impunité. Mais en homme politique, on peut considérer l’amnistie comme étant un compromis mais à quelle condition ?

14. Pensez-vous qu’il devrait être jugé devant des juridictions internationales aux côtés de Charles Taylor pour son engagement à ses côtés ?

Tout homme doit répondre de ses actes. Cela est une question de responsabilité.

15. Vous avez suivi la saisie du Comité des droits de l’homme de l’ONU par la famille Sankara ? Que pensez-vous de son dernier avis qui se satisfait des actes de l’Etat burkinabé ?

Le Collectif juridique dont je fais partie a eu des positions officielles largement diffusées et à ce jour, nous continuons les procédures pour exiger l’exécution des constatations onusiennes, notamment une procédure judiciaire équitable à laquelle a droit la famille du Président Thomas SANKARA.

16. Pensez-vous que ce soit le lieu pour obtenir quelque chose sur cette affaire ? Quoi précisément ?

La justice, même internationale a ses limites. C’est pourquoi j’ai opté aussi pour la politique, c’est-à-dire réhabiliter Thomas SANKARA pour une alternative sankariste.

17. Quels sont les derniers développements dans l’affaire Sankara ?

Le dossier portant assignation en expertise a été enrôlé devant le Tribunal de Grande Instance de Ouagadougou le 10 Novembre 2010 et renvoyé devant le juge de la mise en état. Affaire donc à suivre dans les prochains jours.

18. Pensez-vous qu’il devrait y avoir un procès sur l’assassinat de Sankara et de ses compagnons ?

Ah ! Oui. La justice est un droit cartésien inaliénable.

19 Un mot sur les difficultés des sankaristes à s’unir ?

Je pense plutôt qu’il s’agit d’une querelle de leadership ou de personne.

20. Vous avez participé à l’organisation du symposium sur le sankarisme lors de la commémoration du 20eme anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara, or 4 ans après les travaux n’ont toujours pas été publiés ? Quelles en sont les raisons ?

J’ai remis les travaux au Président du Comité d’organisation, le Camarade SY Chérif et à certains membres pour les dispositions pratiques, notamment la mise en forme. Je profite de l’occasion pour vous transmettre à vous-même un exemplaire dans l’espoir que vous contribuerez aux différentes corrections, mises en forme et diffusions éventuelles.

Je rappelle aussi que nous devons toujours de l’argent à des créanciers.

21. Le monde a été redistribué depuis la révolution. Il n’y a plus de bloc de l’est mais on assiste à la naissance d’un bloc révolutionnaire en Amérique Latine ? Quelle réflexion vous en tirez ? Cela donne davantage raison à Thomas SANKARA qui a toujours prôné qu’il faudrait rester avec le peuple en lutte et se départir du dogmatisme et des stéréotypes.

22. Quel bilan tirez-vous des mairies sankaristes ? De votre activité comme député ?

Bilan satisfaisant y compris celui des conseillers municipaux.

Quant à mes activités parlementaires, je préfère que les autres me jugent. Mais en résumé, mon bilan comme député à l’Assemblée nationale a été très remarquable au plan de la recherche d’une cohésion et d’unité de l’opposition afin de créer les conditions réelles d’une alternance au Burkina Faso. Je pense avoir aussi contribué à élever le niveau du travail législatif.

23. Le mot révolution ne figure pas dans votre programme ? Pensez-vous qu’on peut changer le Burkina sans une révolution ?

Vous n’avez pas lu le Programme Alternatif Sankariste (le Pas). Je vous y renvoie en précisant que mon parti se définit comme étant un parti sankariste, progressiste, anti-impérialiste et révolutionnaire (Page 45).

L’UNIR/PS prône le changement par l’alternative sankariste que nous défendons en terme de vision et de projet de société. Pour nous, le sankarisme doit être une réalité politique burkinabé enrichie des expériences révolutionnaires d’autres peuples.

24 De quoi faut-il s’inspirer de ce qui s’est passé pendant la révolution ? Quelles erreurs ne faut-il pas reproduire ?

Il faut s’inspirer comme nous le faisons à l’UNIR/PS de cette idée selon laquelle il faut faire chaque pas avec le peuple. L’erreur à ne pas commettre, c’est celle de ne point exclure une partie du peuple.

25. Beaucoup de ce qui a été obtenu pendant la révolution a pu se faire surtout grâce à la mobilisation de la population. Or votre programme apparaît comme un train de promesses comme tout programme classique. Comment pensez-vous mobiliser la population sans des CDR ?

Les structures du parti jouent le rôle jadis dévolu aux CDR avec cette différence qu’en nous inspirant du passé, nous mettons l’accent sur la structuration, la formation politique et idéologique de nos militants.

26. Votre programme est très ambitieux et ce qui est intéressant il est chiffré. On fait appel à des ressources internes mais aussi aux dons et à l’emprunt ? Comment rassembler les sommes importantes dont vous aurez besoin ?

Il faut revoir la politique fiscale, alléger l’impôt qui frappe les plus pauvres et imposer les plus riches, frapper les produits de luxe, assainir les finances, lutter contre la corruption et l’impunité, compter sur une solidarité internationale qui n’affectera pas notre dignité et qui ne va pas aliéner notre souveraineté.

27. Vous pensez possible de gagner les élections et que Blaise Compaoré accepte les résultats ?

Blaise COMPAORE est arrivé au pouvoir par les armes ! En voulant sauter le verrou de la limitation des mandats, il affiche clairement son intention de rester à vie au pouvoir. Je ne pense donc pas qu’il acceptera facilement de quitter un palais pharaonique où il vient de loger un camp militaire le plus équipé de la sous région.

28. Un dernier mot ?

Nous souhaitons mériter la confiance de ceux qui veulent nous supporter et attendons surtout leurs contributions. L’idéal sankariste ne peut prospérer sans une solidarité agissante.

C’est pour cela que j’ai lancé l’opération J’Y CROIS, JE M’ENGAGE !

source : http://thomassankara.net

 
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