jeudi, 23 novembre 2017
 

Burkina Faso…vers l’affrontement ?

Le pays sort de quelques mois d’observation et une tentative de médiation qui a échoué. Chaque camp a pu se compter, affuter ses armes, s’est concerté, s’est réorganisé, tout semble prêt pour l’affrontement entre l’opposition et le camp présidentiel.

La vie politique se cristallise autour de l’article 37 de la constitution, qui, en l’état, interdit à Blaise Compaoré de se présenter aux prochaines élections présidentielles prévues en 2015. Celle-ci limite le nombre de mandats à deux. Or Blaise Compaoré est président depuis le 15 octobre 1987, ce qui fait près de 27 ans.

Depuis notre papier en janvier 2014, voir http://blogs.mediapart.fr/blog/brun..., la situation n’a que peu évolué.

Le camp présidentiel affaibli

D’un côté le camp présidentiel, qui clame sa volonté d’organiser un référendum pour modifier la constitution, afin que Blaise Compaoré puisse se représenter en 2015. Certains de ses représentants se répandent en déclarations guerrières voir provocatrices. Dernière en date celle du député Salam Dermé, du CDP, le parti au pouvoir, tenue en langue nationale au cours d’un meeting : « Si les gens ne veulent pas du référendum, l’on peut revenir à l’état d’avant (état d’exception) car si ce sont les armes, c’est nous qui possédons les armes… » . Quelques meetings ont été organisés dans le pays, tandis que Blaise Compaoré, engageait une tournée à l’intérieur du pays, identique à n’en pas douter à une pré-campagne électorale.

Les partis favorables au référendum se sont rassemblés au sein du Front républicain. Pour l’essentiel, membres de la majorité présidentielle, ils ont reçu le soutien de l’UNDD, d’Herman Yaméogo, fils du premier président renversé par un soulèvement populaire, un des partis les plus anciens du pays, qui bénéficie d’une bonne assise dans la ville de Koudougou. Il a fait un temps figure de leader de l’opposition, mais ses revirements incessants ont fini par entamer sa popularité.

C’est la réponse du camp présidentiel après la création du MPP, mouvement du peuple pour le progrès, créé par d’anciens dirigeants du CDP. Après avoir attiré nombre de militants du CDP, c’est au tour d’adhérents de parti du Front Républicain de le rejoindre.

C’est donc bien affaibli que le camp présidentiel se présente à la veille de l’affrontement qui s’annonce. Blaise Compaoré, obligé de se recentrer sur la vie politique nationale, semble avoir perdu sa position de médiateur dans le conflit malien, pour ses positions trop franchement proches de celles du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) qui vient de reprendre la ville de Kidal. Il semble avoir perdu rapidement l’autorité qu’on lui portait dans la région et à l’ONU. Le récent jugement rendu sur l’affaire Sankara, largement couvert par la presse internationale, n’a fait que confirmer cette tendance. Rappelons qu’en avril 2014, les juges du Tribunal de Grande Instance de Ouagadougou se sont déclarés incompétents face à la demande de la famille qui ne demandait que de vérifier que le corps de Thomas Sankara était bien dans la tombe qu’on lui attribue. Nombreux furent les commentaires qui y voyaient la preuve d’une justice aux ordres de Blaise Compaoré.

Les journaux non inféodés au pouvoir bruissent de rumeurs, Blaise Compaoré serait malade, les services secrets français évoqueraient un possible coup d’état, la moitié des députés du CDP à l’assemblée pencherait pour le MPP, mais n’oserait perdre leurs avantages, au sein même de l’actuel CDP, on s’offusquerait de décisions prises sans consultation, d’annonces de mesures sociales prises non prévues au budget. Pour tenter de calmer les mécontentements, Blaise Compaoré est parti chercher des financements au Qatar et à Taïwan, ramenant des milliards pour financer des projets en attente de financements.

L’opposition politique s’est renforcée

Du côté de l’opposition, le MPP, nouvellement créé par des transfuges du CDP, a démontré sa force en organisant de puissants meetings à travers le pays. De nombreuses défections d’autres partis sont venues renforcer ses rangs, tandis qu’il a organisé un congrès rassemblant plusieurs milliers de personnes. Certains y voient les méthodes du CDP, dont Salif Diallo, leader de ce nouveau mouvement était expert. Les dirigeants du MPP se sont affichés dans la dernière période auprès du Chef de file de l’opposition, Zéphirien Diabré. C’est donc tous ensemble que les partis de l’opposition appellent à un meeting le 31 mai au stade du 4 aout pour lancer la campagne contre la tenue du référendum.

La société civile en pleine mutation

Le paysage de la société civile est aussi en pleine mutation. Dominée jusqu’ici par le MBDHP (mouvement burkinabè des droits de l’homme) et les syndicats, rassemblés au sein de la CCVC (Comité contre la vie chère), le balai citoyen bouscule la donne. Créé par deux musiciens engagés, très populaires au Burkina Faso, Sams’K Le Jah chanteur de reggae et Smockey, rappeur, ce mouvement, qui se réclame des idéaux de Thomas Sankara, et qui se veut en dehors du jeu politique a réussi à rassembler de nombreux jeunes en quête d’une structure à même d’accueillir leur volonté d’en découdre avec le pouvoir. Le mouvement a réussi à surmonter quelques crises internes et à déjouer avec succès les premières tentatives de récupération. Il appelle les gens à s’organiser et à prendre en main leurs problèmes. Il vient de réussir coup sur coup deux rassemblements de plusieurs milliers de personnes, agrégeant autour de lui d’autres mouvements de la société civile : à Ouagadougou, une manifestation devant la direction de la compagnie d’électricité la SONABEL, contre les coupures de courant et à Bobo Dioulasso, pour protester contre la vétusté d’un hôpital de cette ville, obligeant les responsables à se pencher sur ces questions, et à promettre des améliorations.

Que de progrès depuis les manifestations de la jeunesse de 2011 où les jeunes, laissés à eux-mêmes, et sans perspectives se répandaient dans les rues détruisant tout sur leur passage. Désormais comme nous l’avons dit l’opposition est crédible, prête à gouverner, capable d’encadrer la population pour demander le départ de Blaise Compaoré. La frange de la jeunesse la plus engagée semble s’organiser de façon responsable et obtenir ses premiers résultats.

Le clan Compaoré s’accroche coute que coute

Telle est le tableau de la situation du pays à la veille de l’affrontement qui s’annonce. Blaise Compaoré s’accroche au pouvoir. Le clan familial, son petit frère François, qui aspire à un destin politique, et sa belle-mère, Alizeta Ouedraogo, surnommée la « belle-mère nationale », qui s’est taillé un empire en quelques années, bénéficiant de nombre de marchés nationaux, tient à garder ses prérogatives.

Blaise Compaoré, quant à lui, s’inquiète avec raison des poursuites en justice ce qui pourraient suivre son retrait du pouvoir, que ce soit pour des assassinats dans son pays, mais aussi pour les guerres menées en Sierra Leone, au Libéria et en Côte d’Ivoire. Un nouveau rapport de l’ONU, vient d’ailleurs de souligner le rôle du Burkina dans le contournement de l’embargo en Côte d’ivoire au profit des anciens rebelles (voir http://www.un.org/french/sc/committ...), contribuant un peu plus à détruire son aura international « d’homme de paix », patiemment construite par les réseaux françafricains notamment (voir Le Burkina Faso, pilier de la « Françafrique » à http://www.monde-diplomatique.fr/20... ou http://blaisecompaore2015.info/Meta...). Aujourd’hui la France ne semble plus vouloir soutenir coute que coute les velléités de Blaise Compaoré de rester au pouvoir, même si elle craint le grand déballage lorsque Blaise Compaoré devra quitter le pouvoir. Plusieurs dirigeants de l’opposition, libéraux bon teint, à l’image de Zéphirin Diabré, ancien directeur Afrique d’AREVA, ne remettrait pas en cause les intérêts de la France dans la région.

Le 31 mai, l’opposition reprend les manifestations

Les dernières grandes manifestations de l’opposition politique datent de janvier 2014. Depuis, une tentative de médiation a été entreprise par l’ancien président Jean Baptiste Ouedraogo avec certaines autorités religieuses, qui a entrainé la pause dans les manifestations. Elle a échoué, les médiateurs proposant parmi d’autres mesures que l’article 37 ne doit pas modifié, et les représentants de l’opposition exigeant des représentants de la majorité qu’ils exhibent un mandat de Blaise Compaoré pour négocier à sa place. Ceux-ci ont refusé, la médiation a échoué.

Blaise Compaoré portera la responsabilité des affrontements qui s’annoncent

Les manifestations de l’opposition politique reprennent donc le samedi 31 mai au stade du 4 aout à Ouagadougou, pouvant contenir plusieurs dizaines de milliers de personnes. Cette démonstration de force sera suivie d’une tournée dans toutes les villes de province. Pour l’instant tout se déroule dans le calme, mais l’exaspération se manifeste de plus en plus. Le pouvoir a manifesté son intransigeance et s’est trop avancé pour reculer désormais.

Pourtant de nombreuses voix s’élèvent pour proposer une sortie « honorable » à Blaise Compaoré, c’est-à-dire la promesse sans doute de ne pas être poursuivi en justice et de bénéficier d’un poste dans des instances internationales, que ce soit dans le pays, ou à l’extérieur. Par exemple, Mme Benguigui, ancienne ministre de la francophonie s’est cru devoir proposer à Blaise Compaoré le poste de président de la francophonie. Mais le camp présidentiel on ne veut rien entendre. L’affrontement parait inévitable qui immanquablement plongera le pays dans la violence. Un sursaut réaliste parait peu probable. Le pouvoir a manifesté son intransigeance et s’est trop avancé pour reculer désormais.

Dès l’annonce de la tenue du référendum, la situation se tendra. L’affrontement sera inévitable, car les partis de l’opposition ne pourront éternellement contenir les foules immenses qui jusqu’ici acceptent de manifester dans le calme. Blaise Compaoré portera seul la responsabilité de ce qu’il adviendra, du seul fait qu’il cherche à se protéger. Nul ne sait alors jusqu’où sombrera le Burkina, alors que la population et la classe politique semblent pourtant montrer une relative maturité politique. Le pays parait en effet prêt à l’alternance, et à des élections apaisées. Les candidats du côté du pouvoir ne manquent pas. Plus aucune voix ne s’élèvera alors pour proposer une sortie honorable à Blaise Compaoré qui risquera alors beaucoup plus devant les tribunaux.

Si Blaise a encore quelques amis, ils feraient bien de lui conseiller de quitter le pouvoir.

Bruno Jaffré

Source : http://blogs.mediapart.fr/blog/brun...

 
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