lundi, 11 décembre 2017
 

Lettre ouverte aux leaders du Balai citoyen : Le peuple ne veut pas de l’armée au pouvoir !

Bemahoun Honko Roger Judicaël


La situation politique nationale a vite évolué avec la démission de Blaise Compaoré le 31 octobre 2014. Et pour cause, l’insurrection populaire consécutive au long travail d’explication, de sensibilisation et même de conscientisation effectué par les partis politiques, les syndicats depuis le temps que dure le régime Compaoré. Chacun de vous et de nous, à quelque niveau que ce soit, a eu à jouer sa partition. Toutefois, l’arbre ne devrait pas cacher la forêt, la partie ne fera pas le tout. C’est pourquoi, vous devez faire votre mea-culpa au risque de vous faire disqualifier à jamais.

LE PEUPLE NE VEUT PAS DE L’ARMEE AU POUVOIR

Les enquêtes afrobaromètre round 4 et 5 réalisés en 2008 et 2012 ont indiqué que les Burkinabè ayant 18 ans moins n’approuvent pas que l’armée intervienne pour diriger le pays. 68,9% des enquêtés l’ont exprimé en 2008 ; 61,5% ont abondé dans le même sens en 2012. Comme on peut le noter, plus de 6 personnes sur 10 sont en désaccord avec l’idée de l’intervention de l’armée dans la direction du pays.

En considérant que ceux qui ont fait face à la machine répressive du pouvoir de Blaise Compaoré, les 30 et 31 octobre 2014, sont des gens qui estiment qu’il est parfois nécessaire d’user de la violence pour une bonne cause, l’enquête de 2012 montre que 50% sont défavorables à l’intervention de l’armée pour diriger le pays. La lutte dans laquelle le peuple s’est inscrit est avant tout une quête pour l’ancrage de la démocratie.

Le sang des martyrs ne s’est pas versé pour avaliser momentanément une transition militaire conduite par le Régiment de sécurité présidentielle (Rsp), lequel a terrorisé en théorie (« Si tu fais, on te fait, et il n’y a rien ») et dans la pratique (« Les martyrs dont vous souhaitez une journée de deuil national »). À propos du Rsp, un gradé de l’armée à la retraite, sur une radio privée de la place, appelait à sa dissolution.

Qu’attendez-vous encore comme preuve pour se convaincre qu’un loup ne deviendra jamais un agneau ? Voulez-vous nous convaincre que le Lieutenant-Colonel Yacouba Zida, n°2 du Rsp, aime autant le peuple au point que nous devons oublier en quelques heures l’histoire de cette Rsp ? N’essayez surtout pas ! Certains ont commencé à susurrer que c’est lui qui aurait intimé d’arrêter de tirer sur les combattants de la liberté. Si cette idée est latente dans vos têtes, gardez-là. Sinon, le peuple retiendra que vous n’êtes pas différents des zélateurs de l’ex-président qui trouvaient qu’il fallait s’approcher de lui pour connaitre qu’il est bon.


Quel que soit la durée du tronc d’arbre dans l’eau, il ne sera jamais un caïman : impossible métamorphose !

Votre conférence de presse explicative renforce la confusion que je lis dans vos têtes, d’une part ; que vous êtes naïfs ou putschistes (choisissez le qualificatif qui vous collent le mieux) d’autre part. J’en veux pour preuve ces propos de Guy Hervé Kam : « Si les militaires ne prenaient pas leurs responsabilités, l’insurrection populaire allait se déporter à Kossyam et il y aurait eu plus de morts ».

Vous feignez d’ignorer que le Rsp est à distinguer avec l’autre armée qui a été totalement démantelée à son profit. La belle preuve est la désignation, à l’« unanimité », du Colonel au détriment du Général. Pour l’histoire, le groupe des capitaines (Thomas Sankara, Blaise Compaoré et Cie) avait renversé le groupe des commandants (Jean Baptiste Ouédraogo et Cie) parce que les premiers contrôlaient le Centre national d’entraînement commando (Cnec) de Pô, lequel était redouté. C’est le rapport de force qui a sans doute déterminé cette « unanimité » dont on veut nous faire croire.

L’hécatombe que vous craignez, s’il advenait, sera-t-elle endossée par toute l’armée ? Assurément non ! Sans le savoir, vous dévoilez le vrai visage de ce Rsp ? Si le Colonel et sa troupe aiment le peuple, qu’ils l’accompagnent vers une transition à la tunisienne où à la malienne conformément à la constitution. Cela sera faire preuve de responsabilité de leur part et très élégante démocratiquement. Toute chose qui renforcera la confiance que les Burkinabè (Ouagavillois en l’occurrence) ont de l’armée.

Il me plait de vous rappeler que le sondage « Baromètre de confiance politique » effectué du 25 août au 3 septembre 2014 à Ouagadougou a classé l’armée comme la deuxième institution recueillant le plus de confiance (9,3% comme indice de confiance). Aussi, pour votre gouverne, les Burkinabè sont-ils très attachés au respect des principes démocratiques sans vernis. C’est une lapalissade ! Car justement, c’est pour cela qu’ils ont bravé ces derniers jours le régime de Blaise Compaoré.

Les enquêtes précédemment citées montrent que, en 2012, 72,4% des burkinabè affirmaient que la démocratie est préférable à toute forme de gouvernement. Seulement 5,3% des interviewés estiment que dans certaines circonstances un gouvernement non démocratique est préférable. C‘est clair, les Burkinabè sont contre d’une manière ou d’une autre un putsch comme c’est le cas actuellement.

Chers Guy Hervé Kam, Smockey et Sam’s ka le Jah du Balai « citoyen », vous avez toujours la possibilité de garder vos qualités de citoyen en vous désolidarisant de ces opportunistes (qu’ont-ils fait depuis le début de la mobilisation ?). La citoyenneté dont vous vous réclamez ne promeut pas la démocratie.

Sacrilège pour des « militants » de la liberté ! Vous devez sonner la mobilisation de la troupe afin que la lutte n’ait pas un goût inachevé. L’armée, pardon le Rsp n’aurait pas pris ses responsabilités si la mobilisation n’était pas si gigantesque. L’armée a entendu l’appel du peuple par le courage à la limite suicidaire (quand on sait que le Rsp hante les esprits des Burkinabè par les barbaries qu’on l’attribue : Norbert Zongo, David Ouedraogo, etc.) que des dignes fils de ce pays à travers le monde ont fait preuve par des écrits ces derniers mois. Blaise Compaoré sait que son armée à lui (Rsp) n’est pas en bon terme avec la grande armée désarmée. D’ailleurs, il s’est confessé en justifiant sa démission par sa volonté de sauver la cohésion de l’armée. Rentrez dans l’histoire ! L’opposition politique a certes tergiversée mais cela ne justifierait pas l’allégeance aux bourreaux de nos martyrs (de 1987 à ce jour).

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** Bemahoun Honko Roger Judicaël
 est statisticien-économiste/Chercheur en Science politique
(Source : lefaso.net)

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