mercredi, 19 juin 2019
 

Côte d’Ivoire : Massacre d’immigrés ouest-africains

(Dakar, le 31 mars 2011) - Des milices ivoiriennes et des mercenaires libériens fidèles à Laurent Gbagbo ont tué au moins 37 immigrés ouest-africains dans un village près de la frontière avec le Libéria le 22 mars 2011, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Pour donner un coup d’arrêt à la spirale de violence et empêcher que le pays ne s’enfonce dans la guerre civile, le Conseil de sécurité des Nations Unies a décrété le 30 mars de vigoureuses mesures contre le président sortant, Laurent Gbagbo, qui persiste dans son refus de démissionner et de céder le pouvoir à son rival, Alassane Ouattara.

Des témoins en Côte d’Ivoire ont affirmé à Human Rights Watch que des hommes armés, certains en uniforme et d’autres en civil, ont massacré les villageois, partisans présumés de Ouattara, peut-être en représailles à la capture de zones voisines par les forces pro-Ouattara. Plusieurs autres témoins ont décrit de nombreux incidents dans lesquels des partisans réels ou perçus comme tels de Ouattara ont été tués par les forces de sécurité et des miliciens pro-Gbagbo à Abidjan. Les troupes de Ouattara se déploient vers le sud et l’est du pays, et se sont emparées de plusieurs villes clés, notamment la capitale politique, Yamoussoukro, et se dirigent vers Abidjan, la capitale commerciale, dans une situation qui évolue très rapidement.

« La crise en Côte d’Ivoire a atteint le point d’ébullition », a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Étant donné les massacres perpétrés des deux côtés et l’incitation continuelle à la violence dans les médias par les partisans de Gbagbo, nous sommes extrêmement préoccupés par la possibilité d’autres atrocités et violations des droits humains. »

Au cours d’une campagne organisée de violations des droits humains durant les quatre derniers mois, probablement qualifiables de crimes contre l’humanité, les forces de Gbagbo ont tué, fait disparaître et violé des partisans réels ou perçus comme tels d’Alassane Ouattara, a constaté Human Rights Watch. Des hommes armés partisans de Ouattara se sont également livrés à de nombreuses exécutions extrajudiciaires de partisans et de combattants présumés du camp de Laurent Gbagbo.

Selon les estimations de l’ONU, près de 500 personnes, en majorité des civils, ont perdu la vie en raison des violences. Pour le seul mois de mars, les forces au service de Laurent Gbagbo ont tué au moins 50 civils par des tirs des mortiers dirigés contre des quartiers connus pour être des bastions d’Alassane Ouattara. Les forces pro-Gbagbo ont également battu à mort, tué à coups de machette et brûlé de nombreux partisans présumés de Ouattara aux points de contrôle mis en place par les milices.

Le 25 mars, le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) a estimé qu’entre 700 000 et un million de personnes ont été déplacées, essentiellement d’Abidjan. Le 29 mars, le HCR a signalé que 116 000 Ivoiriens avaient fui vers huit pays de l’Afrique de l’Ouest : le Libéria, le Ghana, le Togo, la Guinée, le Mali, le Burkina Faso, le Bénin et le Nigeria.

Le 30 mars, le Conseil de sécurité des Nations Unies a approuvé à l’unanimité une résolution qui demande à Laurent Gbagbo de quitter ses fonctions et exige une solution politique à la crise. La résolution exige la fin de la violence contre les civils et contre les fonctionnaires de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Elle demande instamment au personnel de cette opération d’utiliser tous les moyens nécessaires pour remplir son mandat de protection des civils sous la menace imminente de violences physiques. En outre, la résolution du Conseil de sécurité appelle toutes les parties à coopérer pleinement avec une commission internationale d’enquête mise en place à la fin de mars par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour enquêter sur les violations des droits commises en Côte d’Ivoire. Enfin, la résolution adopte des sanctions ciblées contre Laurent Gbagbo et quatre proches collaborateurs, y compris son épouse, Simone.

Human Rights Watch a exhorté toutes les parties au conflit à respecter le droit international humanitaire et à cesser les attaques contre les civils ainsi que les exécutions extrajudiciaires. Human Rights Watch a en outre demandé que les Casques bleus des Nations Unies renforcent la protection des civils. L’ONUCI a besoin d’équipement, tel que des hélicoptères, et d’un déploiement supplémentaire de troupes bien formées et équipées, a ajouté Human Rights Watch.

Human Rights Watch a également souligné l’importance de poursuivre les responsables des atrocités commises. Le Bureau du Procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a indiqué à plusieurs reprises qu’il poursuivrait les auteurs des crimes commis en Côte d’Ivoire si les conditions requises pour l’ouverture d’une enquête, en fonction de la gravité des crimes et de l’insuffisance de procédures nationales pour de telles poursuites, étaient remplies. Une enquête pourrait être déclenchée par une saisine de la cour par le Conseil de sécurité des Nations Unies ou par tout État partie à la cour, ou encore par le procureur s’il décidait d’agir de sa propre autorité. Bien que la Côte d’Ivoire ne soit pas partie à la cour, elle a accepté sa compétence par une déclaration en 2003. La résolution du Conseil de sécurité fait référence à cette déclaration et mentionne que le rapport de la commission d’enquête devra être remis au Conseil et à « d’autres organismes internationaux compétents ».

« Le massacre d’immigrés ouest-africains, les attaques dirigées contre les civils à Abidjan et les déplacements massifs de population sont profondément troublants et exigent une réplique efficace », a alerté Daniel Bekele. « Les Nations Unies doivent se préparer au pire et adopter toutes mesures nécessaires pour protéger tous ceux qui en Côte d’Ivoire sont en grand danger d’être les victimes d’horribles violences. »

Massacre à Bedi-Goazon Human Rights Watch s’est entretenu avec cinq témoins du massacre d’au moins trente-sept immigrés ouest-africains, perpétré le 22 mars par des milices pro-Laurent Gbagbo. Les meurtres ont eu lieu dans le village de Bedi-Goazon, à 32 kilomètres de la ville de Guiglo, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, le lendemain de la capture de la ville voisine de Blolequin par des combattants partisans d’Alassane Ouattara. Le village de Bedi-Goazon est habité par des Ivoiriens comme aussi par environ quatre cents personnes originaires d’autres pays ouest-africains. La plupart d’entre eux travaillent dans les plantations de cacao de l’ouest de la Côte d’Ivoire. Les témoins ont affirmé qu’un grand nombre des assaillants parlaient l’anglais et semblaient venir du Libéria. La grande majorité des victimes étaient des immigrés en provenance du Mali et du Burkina Faso.

Les témoins ont affirmé que vers 13 heures, ce jour-là, des hommes armés partisans d’Alassane Ouattara avaient traversé Bedi-Goazon dans leur avance vers Guiglo. Vers 15h30, selon des témoins, au moins quatre camions transportant des dizaines de miliciens pro-Gbagbo, certains en uniforme et d’autres en civil, certains parlant l’anglais et d’autres le français, ont attaqué la partie du village où habitent les Ouest-africains. Les témoins ont dit que les miliciens ont tué les immigrés dans leurs maisons et alors qu’ils tentaient de s’échapper.

Human Rights Watch a reçu une liste de vingt-sept victimes maliennes, mais des témoins ont dit que les familles des Maliens, qui avaient fui dans la forêt environnante et qui étaient plus tard revenues brièvement au village, avaient relevé près de quarante morts. Les témoins ont déclaré que les assaillants étaient armés de fusils automatiques, de lance-roquettes et de machettes. Ils pensent que leur village a été attaqué en guise de représailles suite à l’avancée militaire dans la région par les partisans armés d’Alassane Ouattara. Avant de partir, les agresseurs se sont livrés au pillage en s’emparant de tout objet de valeur - notamment des motocyclettes, de l’argent, des téléviseurs, des matelas et des vêtements - et dans certains cas ont incendié les maisons.

Plusieurs témoins ont indiqué que la prise pour cible des victimes était clairement basée sur des critères ethniques. Un témoin de 36 ans a déclaré : « Ils sont venus en nous accusant d’être des rebelles et nous dit : ‘Si vous êtes Dioula [nord de la Côte d’Ivoire], fuyez si vous le pouvez, si vous êtes Guere [natifs de la région et surtout partisans de Laurent Gbagbo], restez, nous ne sommes pas venus pour vous. Mais si vous êtes Maliens ou Mossis [Burkinabés du Burkina Faso], nous allons vous tuer.’ Et puis, ils ont commencé à tuer. »

Une Malienne âgée de 18 ans a entendu les assaillants crier en anglais, alors qu’ils descendaient de leurs véhicules : « Abattez-les, abattez-les tous », et ils ont commencé à tuer. Elle a dit qu’elle plusieurs autres femmes et enfants ont été sauvés par une Libérienne qui s’est interposée.

Quelques témoins, parmi eux un adolescent de 16 ans interrogé par Human Rights Watch, ont été blessés à coups de machette lors de l’attaque : « Ils m’ont frappé, en disant qu’ils allaient me couper la gorge ; et puis ils m’ont entaillé les bras à coup de machette en criant que nous étions des rebelles. »

Il n’a pu survivre qu’en donnant de l’argent à ses agresseurs, tout comme d’autres personnes dont un Malien de 28 ans qui a fourni le témoignage suivant :

Vers 15 heures, nous avons entendu des camions venir et nous nous sommes réfugiés dans nos maisons. Les hommes ont tiré en l’air puis ils ont commencé à défoncer les portes en criant : « Tirez ! Tirez ! » et « Vous êtes des rebelles, nous allons tous vous tuer. » Nous entendions les coups de feu et les cris. Ils tuaient les gens. Avec ma famille nous nous sommes cachés dans notre maison. Ils ont défoncé la porte et crié que si je ne leur donnais pas de l’argent, ils nous tueraient tous. Je leur ai donné tout ce que j’avais - 84 000 CFA, et les clés de trois motos. Je les ai suppliés de ne pas me tuer .... J’étais terrifié ... mais ça m’a sauvé la vie. Le commandant a dit : « Sans argent, tu étais mort. » Mais pas tout le monde n’avait de l’argent... ils ont tué un Burkinabé devant moi... et plus tard dans une maison voisine, je les ai vu tuer cinq femmes... à quelques mètres de moi. Ils ont crié : « Donnez-nous de l’argent ! » Les femmes ont supplié, disant qu’elles n’en avaient pas... Alors ils les ont abattues... trois à l’intérieur de la maison, deux à l’extérieur. Ils ont ordonné à quatre d’entre nous de transporter dans leur camion les marchandises qu’ils avaient pillées... En marchant dans le village, j’ai vu au moins vingt corps et entendu des femmes et des enfants gémir... Je les ai vu mettre le feu aux maisons et on m’a dit que certains villageois avaient été brûlé vifs à l’intérieur.

Un homme de 34 ans originaire du Burkina Faso a dit avoir vu vingt-cinq personnes tuées, et a noté ce qu’il pense être un motif clair de l’attaque :

En tuant les gens, ils les accusaient d’être des rebelles... Ils ont dit d’autres choses en anglais que je n’ai pas compris. J’ai vu vingt-cinq personnes tuées sous mes yeux. Ils ont tué des femmes, des enfants et des hommes. Ils ont dit qu’ils nous tueraient tous. Ils ont forcé les gens à sortir de leur maison et ils les ont tués, exactement comme ils l’avaient dit. La plupart des gens qui vivent dans ce village sont Burkinabés, Maliens et Sénoufo [ethnie du nord de la Côte d’Ivoire]. Ils ont forcé les gens à sortir de leur maison et les ont tués sur le pas de leur porte. Un homme a ouvert sa porte, deux hommes l’ont traîné dehors et ils ont l’ont tué d’une rafale de Kalachnikov. J’ai aussi vu tuer toute une famille. L’homme, son petit frère, deux femmes et leurs enfants - deux enfants de 9 et 5 ans. Ils les ont tués, comme si de rien n’était.

Le ciblage ethnique à Abidjan Depuis le 16 mars, jour où des partisans armés d’Alassane Ouattara ont tenté d’étendre leur contrôle sur les quartiers d’Adjamé et de Williamsburg d’Abidjan, des dizaines de civils ont été tués, que ce soit délibérément ou par usage excessif de la force. Les immigrés d’Afrique de l’Ouest et les membres actifs de partis politiques alliés à Alassane Ouattara ont été particulièrement ciblé.

Un homme de 40 ans, originaire du Burkina Faso, était l’un des neuf immigrés ouest-africains arrêtés par des hommes armés et en uniforme, qu’il pense être des policiers, à un barrage à Adjamé, le 29 mars. Le groupe a été emmené dans un poste de police où les policiers leur ont tiré dessus. Six des hommes sont morts ; trois autres, dont le témoin, ont été blessés :

A 8h30, en me rendant à mon travail, j’ai été arrêté à un poste de contrôle à Adjamé. Les policiers m’ont demandé ma carte d’identité. A la vue de mon nom ils m’ont dit de monter dans un 4 x 4 stationné à proximité. Je suis monté ; il y avait huit autres personnes. Nous avons été emmenés au 11e commissariat de police. Il y a un camp, juste derrière le commissariat, et c’est là que tout s’est passé. La police nous a poussé et a crié : « Êtes-vous des frères de la rébellion ? » J’ai dit non, mais à l’évidence, ce n’était pas une vraie question. Puis ils ont dit, « Si vous êtes Burkinabé, allez là-bas à gauche. Si vous êtes Malien, allez à gauche. » Nous sommes donc tous allés à gauche. Puis ils se sont tournés vers nous et ont tiré... six d’entre nous sont morts. J’ai reçu une balle dans le bras et dans les reins et j’ai dû leur paraître mal en point parce qu’ils m’ont laissé pour mort. Les policiers sont partis tout de suite après. Je n’ai pas douté qu’ils soient des policiers à cause de leur uniforme ; le 4x4 aussi était un véhicule de police, avec les marques de la police, et le camp au commissariat était un camp de police. Deux des morts étaient des Burkinabés ; j’ai appris que les six autres étaient Maliens, dont les deux autres survivants. Je n’ai pas pu dormir la nuit dernière, je ne peux pas oublier, et aussi à cause des sutures. Je vais essayer de dormir ce soir.

Un chauffeur ivoirien a décrit le meurtre, le 28 mars, de trois bouchers maliens par des miliciens de quartier, reconnaissables à leurs T-shirts noirs et brassards rouges. Les miliciens les ont abattus alors qu’ils étaient partis chercher une vache dans le quartier de Williamsville. Le 17 mars, un Sénégalais, blessé au bras dans le quartier d’Adjamé par un tir d’hommes armés en uniforme, a raconté comment deux de ses amis, Sénégalais, ont été abattus dans le même incident : « Les hommes armés ont pointé leurs armes sur eux et ont tiré... ils ne leur ont posé aucune question, ils les ont abattus comme ça, à bout portant. » Un autre témoin a décrit le meurtre d’un civil qui avait été arrêté le 30 mars à un barrage de miliciens à Adjamé :

A midi, les miliciens ont stoppé une camionnette et ont demandé au conducteur et à son apprenti leurs papiers d’identité. Ils ont traîné l’apprenti hors du siège passager et dit au conducteur qu’il pouvait partir. Ils ont tiré quatre fois sur l’apprenti. Son corps est toujours dans la rue. C’est comme ça qu’ils ciblent les étrangers... ils regardent les papiers et déterminent votre origine. Si vous êtes originaire de la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] ou du nord, ils vous disent de descendre, et - trop souvent - vous tuent. Avec maintenant une dizaine de ces postes de contrôle à Adjamé, les meurtres et ce genre d’incidents sont devenus monnaie courante.

Un autre témoin a décrit comment il a vu des miliciens locaux perquisitionner de maison en maison et opérer des postes de contrôle les 21 et 22 mars à Williamsville. Il a déclaré avoir vu tuer trois personnes, dont deux de ses amis qui ont été assassinés dans sa maison. La violence à Adjamé a provoqué un exode massif d’Abidjan des immigrés ouest-africains et des Ivoiriens du nord d’Abidjan, ou les a amenés à se réfugier dans diverses ambassades d’Afrique de l’Ouest.

Source : http://www.hrw.org/fr

 
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