mardi, 20 février 2018
 

Guinée Conakry : 24 candidat-e-s et 0 alternative

En décembre 2007, alors que la grève générale s’installait dans le pays contre la vie chère et la dictature de Lansana Conté, les observateurs remarquaient l’absence des partis politiques guinéens, traduisant ainsi leur faiblesse et leur incapacité à offrir une perspective. Ce qui était vrai fin 2007, l’est hélas toujours en 2010. Si la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) vient d’enregistrer 24 candidatures à l’élection présidentielle, la quantité ne remplace pas la qualité de l’offre politique. En effet, la plupart des candidat-e-s ont le même profil et ont occupé des postes importants sous la dictature. Aboubacar Somparé fut président de l’Assemblée nationale, Mamadou Diawarra, un industriel, fut député du PUP, Kassory Fofana fut ministre des finances tout comme Ousman Kaba, Alpha Ibrahima Keira fut haut diplomate et la seule femme candidate, Saran Daraba Kaba, fut aussi ministre de Lansana Conté.

On n’oubliera pas la brochette d’anciens premiers ministres : Cellou Dalein Diallo, Lansana Kouyaté, Sidya Touré et François Fall (même si ce dernier ne resta que quelques mois). Il y a même Mamadou Sylla, l’homme d’affaire qui fut emprisonné pour détournement de biens publics et dont la libération, par Conté, déclencha la grève générale de 2007. Deux exceptions cependant, les candidatures pro Dadis Camara comme Boubacar Barry, le diamantaire Bouna Keita, Jean Marc Telliano ou Papa Koly Kourouma qui est sur la liste des personnalités sanctionnées par l’Union européenne, après les massacres du 28 septembre, au stade de Conakry. L’autre exception est évidemment Alpha Conté, opposant historique, le seul qui a toujours refusé de participer à un gouvernement des militaires.

Mais tous s’appuient sur des partis qui ont une dimension communautaire forte et une absence de programme politique digne de ce nom. Evidemment, ils parlent de développement du pays, de respect des droits humains, de bonne gestion, d’une Guinée prospère, de bonne gouvernance. Mais derrière le vocabulaire convenu se cache une stratégie simple : être présent aux élections, pour être présent au gouvernement et ainsi bénéficier des ressources de l’Etat. Les partis qui sont créés sont avant tout des structures communautaires qui n’ont d’autre fonction que celle de servir de point d’appui à ces candidat-e-s.

Beaucoup parlent de tournant historique pour la Guinée. Certes, le fait que des élections se déroulent dans un contexte relativement ouvert est une bonne chose, mais il ne faut pas oublier que l’essentiel des problèmes demeurent. Tout d’abord l’armée, elle continue à être l’objet de sourdes dissensions entre les partisans de Sékouba Konaté, ceux de Dadis Camara ainsi que d’autres qui voient d’un mauvais oeil que le pouvoir, et donc l’argent, leur échappe au profit des civils. Si le calme est palpable c’est largement dû au fait de certaines mesures, comme la réfection des casernes, l’augmentation des soldes de 30% et l’amélioration du ravitaillement en riz, mais la moindre faiblesse du futur pouvoir civil, comme la contestation des futurs résultats électoraux, pourrait être interprétée comme une invitation à revenir aux affaires. L’idée que toute l’armée est derrière Konaté est une illusion. Konaté à compris que l’impérialisme français et américain avait sifflé la fin de la partie d’un gouvernement militaire qui n’était plus présentable avec les massacres du stade de Conakry et, de plus, imprévisible et menaçant pour la stabilité de la sous région, avec des pays aux états faibles sortant d’une décennie de guerre civile comme le Libéria et la Sierra Léone, et un autre en proie à une crise politique majeure comme la Côte d’Ivoire.

Ensuite, la situation sociale des populations. Aucun des candidats ne conteste la soumission de la Guinée aux impératifs économiques et aux pillages des grands groupes industriels des pays du nord. Ils ne remettent nullement en cause le partage du travail entre une bourgeoisie impérialiste qui considère le pays comme un simple réservoir de richesses minéralogiques dans lequel on peut puiser à bon marché, et une bourgeoisie locale complice, parasitaire et bureaucratique. Enfin la pauvreté et la détresse sociale sont telles que les discours identitaires qui ont parsemé la campagne électorale peuvent avoir des effets dévastateurs avec des risques, à l’issue du second tour, de conflits ethniques violents.

Cependant la construction d’une alternative politique qui défend réellement les intérêts des populations est possible à partir du mouvement syndical structuré et puissant ; alors là on pourra parler d’un véritable tournant pour le peuple de Guinée.

Paul Martial

 
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