lundi, 11 décembre 2017
 

FAUT-IL DÉSESPÉRER DU MALI DE IBK ?

« Qu’allons-nous faire ?...

« Du 19 Novembre [1968]à ce jour, qu’ont fait nos gouvernements ? Pas grand’chose.

« Nous assistons à une période faite de résolutions creuses, de vœux pieux, de détournement de légitimité. Le Mali traverse une histoire où la violence a pris le pas sur la raison.

« Nous, jeunes du Mali, quel est notre avenir ? Nous, femmes du Mali, quel est le nôtre ? Suivre tout simplement ? Peut-être pas ! Nous sommes fatigués d’un futur sans lumière. Il est temps que nous prenions conscience que nous sommes seuls et qu’être assisté en permanence, c’est être colonisé.

« Ici et là, jeunes et femmes, redressons la tête et les gouvernants seront nus. Redressons la tête pour qu’ici et là, la démocratie jeune et nouvelle, animée par le sang des martyrs,… que les fascistes nous ont volés, refasse surface.

« Le printemps malien que nous vivons en ce moment manque cruellement d’expériences, de perspectives et surtout d’hommes et de femmes capables de l’animer. Mettons-nous dans la tête que lorsque nous disparaîtrons, nous emporterons avec nous une conviction. Il n’existe pour ainsi dire pas de problèmes insolubles, mais il y a peu d’hommes qui soient capables de trouver les solutions adéquates. Ce n’est pas que les hommes de nos jours soient sots, mais ils sont trop impliqués dans la gestion de leurs affaires quotidiennes. Ils n’ont plus le temps, ni la force, ni les idées pour regarder au-delà. Ils sont résignés… »

Ibrahima Ly : Extrait de l’Appel lancé par le Regroupement des Patriotes Maliens lors du Referendum constitutionnel de 1974.

Les anciens disaient que le pouvoir était un révélateur redoutable, qu’il mettait à nu celui qui l’exerçait, ses qualités, ses ressorts intimes et surtout ses défauts.

Selon une sagesse populaire, le pouvoir est comme un fusil chargé à bloc dont il faut se méfier. Il ne faut jamais en faire un jouet. Il ne faut ni s’amuser avec, ni s’y accrocher. Certes, il faut le tenir fermement mais sans s’y agripper. En s’y agrippant trop, on en devient le jouet. Au lieu de diriger le pouvoir, il finit par vous diriger.

Pour Amadou Hampâté Ba, le pouvoir est une drogue. Il agit à l’instar de l’alcool. Au premier verre, on est joyeux et on gambade dans tous les sens comme un cabri. Au second, on se prend pour un lion qui veut tout régenter. Au troisième verre, on veut être craint et semer la terreur. Mais au lieu d’être craint, on finit par être détesté par son peuple.

En observant le comportement actuel du président du Mali, on a le sentiment étrange qu’il a bu les trois verres d’un trait, du fait de la rapidité avec laquelle l’enthousiasme populaire de départ a cédé la place au plus grand désarroi. Et s’il existait un baromètre fiable de l’opinion publique nationale, nul doute qu’il battrait le record d’impopularité de l’actuel président français.

Son divorce rapide avec son peuple, à un semestre de sa prise du pouvoir, semble venir avant tout du choix malencontreux et à chaque fois raté des hommes de son entourage. On avait espéré et cru qu’il avait compris, tout compris, lui qui avait assisté à tout, d’un bout à l’autre, à la dégénérescence de la démocratie malienne et à la faillite de l’Etat. Il en avait été le témoin voire l’un des acteurs privilégiés parfois. Il connait la réalité des institutions et des hommes. Il ne peut donc se prévaloir d’aucune excuse. Il sait ce qu’il fait et pourquoi il a choisi tel ou tel individu. Il connait sa garde rapprochée en dehors et au sein de son parti, garde rapprochée plus affairiste que militante, incompétente et vindicative à souhait. Elle est aujourd’hui au cœur de son système de gouvernement dont le credo s’illustre parfaitement dans cette proclamation faite déjà en 2002, assez parlante d’elle-même selon laquelle "IBK serait son projet de société".

Récemment, sa réplique tonitruante et somme toute superficielle aux critiques de ceux qui s’activent à vouloir paraître comme ses opposants les plus résolus, a surtout contribué à réveiller des cadavres politiques qui sont loin d’être des références en matière de bonne gestion ou de gouvernance. Ils ont trop longuement usé le fond de leurs culottes sur les bancs du pouvoir pour constituer aux yeux des populations, une alternative crédible aux dérives actuelles.

IBK a certainement une lourde part de responsabilité. Citons d’abord son goût immodéré de la parade et des artifices, son exercice narcissique du pouvoir, sa sensibilité extrême aux flatteries de ses courtisans, son manque de vision stratégique et enfin sa lourde tendance à l’autosatisfaction. Surtout, l’absence d’équipe structurée et compétente autour de lui pour l’accompagner voire l’encadrer, ce dont il ne veut certainement pas, contribue à le fragiliser et à l’exposer à tous les dangers. Lors de ses soliloques télévisés, il croit que les applaudissements frénétiques d’un public de courtisans, acquis d’avance à sa cause, constituent un signe d’adhésion populaire. Il se croit l’élu de Dieu, oubliant qu’il a été surtout élu par son peuple. Il a vite oublié pourquoi il l’a été. S’il ne prend garde, son autisme politique le conduira à sa perte. N’oublions jamais que le pouvoir isole.

Mais ne mettons pas tout sur le compte de IBK. Faisons une lecture saine et approfondie de l’environnement politique et institutionnel du Mali depuis ces deux décennies pour avancer dans la compréhension de l’impasse actuelle.

Pourquoi en l’espace de bientôt un quart de siècle, notre génération de Maliennes et de Maliens a-t-elle raté toutes les occasions offertes par l’histoire pour changer la donne et partant notre destin en tant que pays ? Sommes-nous devenus une génération maudite ? Pourquoi avons-nous perdu le sens du collectif pour devenir une bande de courtisans ? Comment expliquer notre lâcheté collective ?

Pourquoi continuons-nous à ramper, pour la plupart d’entre nous, à nous bousculer pour ramasser les miettes d’une caste d’apatrides qui nous gouverne depuis si longtemps ? Pourquoi avons-nous trahi notre pays et notre peuple ?

En 1991, la chute de la dictature de Moussa Traoré fut une première occasion ratée. La "démocratie" a fini par faire pire que la dictature, surtout au niveau de la qualité des ressources humaines. Elle a injecté sur la scène politique toutes sortes de gens, parfois de véritables voyous. Les éléments les plus sains ont fini par être, presque tous, marginalisés au profit d’une génération spontanée de politiciens sans foi ni loi. On connait la suite.

Alpha Oumar Konaré avait ouvert la boite à Pandore. Le Maradona politique qu’il était, a fini par être victime de ses propres dribbles. En politique, les fautes sont toujours lourdes à porter. Et il doit le réaliser à présent. Les acteurs politiques principaux qui se disputent aujourd’hui le pouvoir, sont tous sortis de sa forge ou ont tous été transformés par ses soins. Consensus oblige, tous ont fini par échapper à son contrôle. Pourtant ils lui doivent ce qu’ils sont devenus aujourd’hui. Il a largement façonné leur destin. Certains sont devenus, par opportunisme, ses pires pourfendeurs. Maintenant qu’il n’est plus au pouvoir, peut être qu’il a fini par prendre conscience des conséquences dramatiques de ses erreurs passées. Ce qui expliquerait sa disparition volontaire des écrans radars du marigot politique malien.

Le silence assourdissant du talentueux "professeur de démocratie" de ses homologues africains, dont certains trainent encore au pouvoir, son volontaire effacement de la scène politique, ne traduit-il pas les remords d’un homme placé devant le tribunal impitoyable de sa propre conscience, mesurant pleinement l’ampleur de ses responsabilités historiques face au désastre actuel ? Terrible fardeau que le sien ! Se construire sa propre prison pour échapper au regard accusateur de ses propres concitoyens ! Alpha-Le-Démocrate, rase les murs tandis que Moussa-Le-Dictateur parade. Quelle terrible leçon de l’histoire. Cela ne doit-il pas nous faire réfléchir ?

Cependant il serait tout à fait excessif de rendre Alpha seul responsable des maux actuels de la démocratie malienne. De sa fabrique de génération spontanée de politiciens, sortirent tant de monstres qui n’ont ni son génie, ni surtout son talent. L’artiste politique, le Mitterrand malien céda le pouvoir à un homme qui n’avait ni l’intelligence ni surtout le profil de l’emploi. Il fut bruyamment accompagné dans sa gestion hasardeuse du pouvoir par des "fidèles" compagnons et des disciples du "professeur de démocratie". Pour la plupart, ils retournèrent rapidement leur veste et sont devenus au fil du temps ses principaux ennemis. Au bout du compte, ils firent pire que Alpha.

Le pouvoir ATT finit par donner libre cours à tous les instincts, surtout les plus maffieux. On en connait aujourd’hui les conséquences terribles. Dans toute l’histoire du Mali, le pays n’est jamais tombé aussi bas. Le pouvoir n’a jamais été autant déconsidéré et gangréné par une "médiocratie" politique totalement corrompue. Les conséquences notamment sociales et psychologiques sur les ressources humaines sont d’une extrême gravité. Le matériel humain malien en est durablement affecté.

La chute de ATT fut la seconde occasion ratée et l’espoir de courte durée. Le désir d’accaparement effréné du pouvoir et des sources d’enrichissement personnel a pris le pas sur toute autre considération. Ceux qui ramassèrent le pouvoir par terre, un certain 22 mars 2012, sabordèrent rapidement toute espérance. Ils étaient avant tout le produit d’un système qui les avait largement formatés. Le réveil fut brutal devant leurs dérives et les règlements de compte sanglants. La classe politique, opportuniste à souhait, fit feu de tout bois. Les calculs et les positionnements furent à géométrie variable en fonction des circonstances. Nombreux furent ceux qui défilèrent à Kati où ils firent allégeance. Certains déçus par une longue attente, embouchèrent les vuvuzelas de l’anti putschisme.

La Cedeao, instrument docile de la France et des Occidentaux, imposa au pays les mêmes individus, le même système, les mêmes méthodes et on recommença, en poussant ATT seul vers la sortie. Ceux qui l’avaient aidé dans le festival des brigands que fût son règne, revinrent aux affaires avec la seconde Transition dictée de l’extérieur. Elle fut pire que la première, celle de 1991-1992. On se rua sur la dépouille de l’Etat. Ce fut le hold-up du siècle et ceci en toute impunité ! On ne se préoccupa guère de l’état avancé de déliquescence du pays même si l’Etat malien fut déclaré "Etat failli" par ceux qui prétendirent voler à son secours.

Au lieu de se pencher sur le mal et de le soigner à la racine par une refonte radicale du système "démocratique" et des institutions de l’Etat, les pays occidentaux soutenus par la Cedeao et la classe politique malienne sortirent l’éternelle et inopérante arme des élections pour donner un semblant de légitimité à des hommes et à des institutions ayant "failli" selon un constat unanime.

Même élu à plus de 77%, quelle est la légitimité réelle d’un président et des autres institutions républicaines dans un pays où le corps électoral représente à peine 10% de la population ? Que représente la classe politique dans son ensemble ? Que vaut une démocratie de façade conçue pour satisfaire les besoins de parade et de gloutonnerie d’une élite largement minoritaire et totalement discréditée ?

Il semble que l’on s’en fiche éperdument de toutes ces questions ! L’essentiel pour l’Occident, c’est d’installer et de maintenir au pouvoir des individus et un système de gouvernance acquis à l’ordre mondial actuel et largement favorable à ses seuls intérêts.

La troisième occasion ratée par notre génération est celle consécutive à l’élection de IBK. L’espoir apparut de nouveau comme un arc-en-ciel à la fin de l’orage. L’on se disait partout que cette fois-ci était la bonne. L’erreur fondamentale de IBK est essentiellement de n’avoir pas compris que le plébiscite électoral qui fut le sien au sortir des élections, n’est pas pour sa personne, encore moins pour son parti mais avant tout l’expression du rejet d’un système d’Etat et surtout d’individus qui l’incarnaient plus que lui. L’annonce de la composition de son premier gouvernement doucha tant d’espoirs, en un choc tétanisant ! On se frotta les yeux pour bien réaliser que ce n’était pas un rêve. Les plus optimistes continuèrent à penser que ce n’était qu’un cauchemar passager. Loin de rassurer, les actes successifs posés furent pour la plupart, des actes manqués.

Effrayé par le poids du jugement de l’histoire, son Premier ministre décampa à toute allure. Lui avait compris, tout compris et il ne voulait pas partager, à juste raison, une si lourde responsabilité. C’est ainsi que le changement attendu se transforma en mirage. Que reste-t-il encore de l’espérance des Maliennes et des Maliens ? Quels sont aujourd’hui les risques encourus ? Et surtout que faire ? Existe-t-il encore une chance pour notre génération de rebondir ? Face à l’immensité des défis et à la médiocrité du matériel humain actuel et surtout sur le terrain politique, est-il permis d’espérer encore ? Quelle alternative faut-il chercher à construire ? Et comment ?

D’abord, il ne sert à rien de chercher à "couler" IBK. La Gauche malienne doit arrêter de tirer les marrons du feu pour des forces encore plus rétrogrades. Il lui faut apprendre de ses échecs, suite à sa gestion chaotique des évènements consécutifs à mars 2012.

Ballotée entre les dérives libérales des uns et l’aventurisme ultragauchiste des autres, la Gauche malienne se cherche. Elle mettra du temps à se ressaisir tant qu’elle ne sera pas capable de faire son autocritique sans complaisance et dépasser le sectarisme ambiant et le culte de certains ego. Elle a du chemin à parcourir pour devenir une alternative crédible sur l’échiquier politique national.

Ensuite, il est illusoire de croire que le Mali est dans une situation pré révolutionnaire même si les conditions objectives semblent favorables. Les conditions subjectives sont loin d’être réunies. L’état de préparation politique, idéologique et organisationnel est plus qu’insuffisant. Le risque d’agitations sociales incontrôlées nous conduira certainement vers un autre coup d’Etat. Or l’histoire nous montre largement que les coups d’Etat ne sont pas une solution. Ils finissent par se retourner toujours contre les forces sociales qui les ont soutenus. Le cas malien ne saurait constituer une exception.

Par ailleurs, la crise actuelle a jeté une lumière crue sur l’état réel de notre armée. Tout comme dans les autres compartiments de la société, l’affairisme y a fait des dégâts importants au détriment de l’esprit civique et patriotique. L’incompétence érigée en système de gouvernement a fait le reste. La militarisation progressive de l’appareil d’Etat où des militaires continuent d’occuper des fonctions civiles alors qu’il y a fort à faire dans l’armée, en est une illustration. Que faire de nombreux officiers sans commandement dans l’armée ? Jusqu’ici, non seulement on a continué à en produire et au rabais, mais encore en guise de restructuration, on leur jette un os moelleux à ronger pour freiner leur tentation de prise du pouvoir. Le résultat est tout autant désastreux.

Et ne nous faisons pas d’illusions, le sursaut national ne viendra pas de la classe politique. Tout comme IBK, elle est incapable de sortir du système actuel dont elle est le fruit amer. Réformer le système actuel est un suicide pour elle.

Au-delà des problèmes que pose notre armée, une lecture simpliste fait croire à beaucoup de personnes que la crise malienne se limite au nord Mali. On en fait tantôt une guerre de religion, tantôt un conflit ethnique. Au delà de ses enjeux géopolitiques et géostratégiques, convoitises françaises et d’autres Etats pour les richesses minières locales, au delà des motifs réels des interventions militaires des puissances extérieures à l’Afrique, il y a autre chose.

Ce ne sont pas seulement les groupes armés rebelles qui ont intérêt à semer la pagaille dans le nord du Mali. Le conflit a des racines économiques puissantes. Il s’y est développé une économie souterraine maffieuse basée sur toutes sortes de trafics, d’armes et surtout de drogue. Derrière les discours religieux et indépendantistes se déroule une bataille féroce pour le contrôle des réseaux et des routes de trafic. Bien des gens en tirent des bénéfices tant au sein des appareils de l’Etat que de la classe politique, aussi bien au Mali que dans certains pays voisins. L’argent de la drogue est devenu un enjeu économique et financier global plus que le djihadisme ou la rébellion armée qui n’en sont que le vernis. On fait malheureusement semblant de l’ignorer. Il alimente en partie le système financier international et on le sait. L’argent de la drogue déstabilisera nos pays tant que nous n’en extirperons pas les racines qui sont au cœur même de nos institutions.

L’éclairage fourni par la publication du dernier ouvrage du correspondant de Rfi à Bamako en dresse un tableau inquiétant. Il fait froid dans le dos. La rébellion armée dans le nord du Mali nourrit trop de gens et pas seulement les groupes rebelles touaregs. Des réseaux implantés au cœur des Etats, des appareils sécuritaires, de la classe politique, des milieux d’affaires et autres, s’en nourrissent quotidiennement. Dans ces conditions, le conflit risque de perdurer. Il n’y a pas non plus de solution durable dans le cadre du système malien actuel. Il faut résolument en sortir.

Les dérives actuelles de IBK dans sa gestion factuelle du pouvoir ont aussi une explication. Elles sont liées au système politique et institutionnel malien actuel. On décrit la Constitution malienne comme une photocopie de celle de la France. Ce qui est vrai. On oublie souvent que la constitution française est elle-même le produit d’un coup d’Etat, celui du Général De Gaulle en 1958. Par essence, elle est loin d’être démocratique. Les Français en savent quelque chose. Mais c’est en Afrique francophone qu’elle a connu les pires travestissements.

De Alpha Oumar Konaré à IBK, les présidents élus ont toujours nommé des Premiers ministres par dessus la tête des partis politiques et du parlement. IBK est d’ailleurs la seule exception sous Alpha. C’est aussi après sa nomination qu’il a pris le contrôle du parti majoritaire à l’époque pour mettre fin à la guérilla politique que livrait au président la direction de l’Adema. En fin stratège, Alpha a brisé toute résistance avec les suites que l’on sait.

Sous ATT, ce fut pire. Il n’était pas lui-même candidat d’un parti politique. Il s’est largement joué des partis représentés au parlement. Tous ont joué le jeu. Il y a fort à douter de la capacité de la classe politique actuelle à faire réellement le procès qu’on veut lui intenter. Il est sûr que cela se terminera en queue de poisson, comme toutes les mesures annoncées.

IBK ne fait donc que continuer la tradition fondamentalement basée sur la prééminence d’un individu sur toutes les institutions de la République. On en connait les conséquences dramatiques en Afrique et singulièrement au Mali. A entendre les discours du nouveau Premier ministre malien, il y a lieu de s’en inquiéter, quand il insiste à plusieurs reprises sur la "loyauté au président" et non au pays ou à l’Etat. Il en ressort que le président est à lui seul l’Etat et le pays. A titre d’illustration, dans la réplique à la publication du journal français, Le Monde, le communiqué officiel a affirmé sans ambages qu’il s’agissait d’une attaque contre le Mali. La réaction épidermique a d’ailleurs été de porter plainte contre ledit journal, une plainte qui a été, semble-t-il, retirée par la suite en catimini.

Dans ces conditions, à quoi sert un Premier ministre ? A quoi servent les ministres ? A quoi sert le Parlement ? A quoi servent les autres institutions de la République ?

D’expérience, la réponse est largement connue. Le Premier ministre, les ministres n’ont pas la réalité du pouvoir, tout comme les directeurs nationaux ou généraux des appareils administratifs de l’Etat. Ne parlons pas du Parlement et des autres institutions. Est-ce cela la démocratie ?

Il ne faut pas s’attendre à un chamboulement dans les révisions annoncées dans la Déclaration de politique générale du Premier ministre par rapport à la Constitution et autres textes fondamentaux. C’est le système même qui a montré ses limites avec l’effondrement de l’Etat malien. Il faut en tirer toutes les conséquences et faire passer le souffle purificateur du changement dans les institutions maliennes.

Cela ne peut être du ressort exclusif des institutions de la République. Elles ne sauraient se remettre en cause. Dans les faits, on sait qu’elles ne sont nullement représentatives du peuple malien, tout comme la classe politique.

C’est pourquoi, pour sortir de l’impasse actuelle, nous sommes condamnés à créer une nouvelle dynamique à travers des Assises nationales populaires, à l’instar de ce qui a été fait au Sénégal par la société civile, même si la dynamique n’a pas été menée jusqu’au bout. Cela a tout de même permis de congédier Wade et d’éviter au pays une guerre civile. Nous pouvons en tirer des leçons.

Sortons du schéma classique des conférences nationales souveraines, des Etats généraux, des concertations nationales et autres scenarii où l’Etat et la classe politique en cooptent les participants. Autre aspect innovant, les Assises nationales pour être vraiment populaires doivent impliquer les populations depuis la base jusque dans les villages les plus reculés. A chaque étape, il reviendra aux populations de désigner elles-mêmes leurs propres représentants. C’est seulement ainsi que l’on s’assurera de la représentativité des institutions qui en sortiront et surtout de leur légitimité.

Il faut en réduire drastiquement le nombre. Nous avons déjà fait des propositions en ce sens dans des articles précédents.

A titre d’exemples : suppression de la Primature, élections du président par le Parlement, impossibilité de sa dissolution par ce dernier, principe du scrutin uninominal par circonscription électorale , renforcement des critères d’éligibilité autres que par l’argent, durcissement des conditions de création de partis politiques et associations, généralisation du principe de la limitation des mandats aux partis politiques, syndicats et associations, suppression du financement public des partis politiques et son remplacement par un système de prestations de service comme par exemple la formation des cadres, etc.

Sortons aussi des déclarations de politique générale qui n’ont aucun impact sur la vie réelle des populations. Chaque ministre doit passer devant le Parlement pour faire valider son programme d’activités avec obligation de résultats et un chronogramme à l’appui. Il faut de instaurer, à l’occasion, de véritables débats. De même, pour le choix des directeurs nationaux et généraux suite à un appel à candidature. Tous devront exercer la plénitude de leurs fonctions respectives et en assumer entièrement la responsabilité. Ils doivent en rendre compte et pouvoir être sanctionnés à tout moment.

Tous les secteurs doivent être revisités par les Assises nationales populaires. Il faut aussi élaborer un nouveau système sécuritaire et de défense où seront impliquées et responsabilisées les populations à la base. La meilleure sécurité est celle qui implique des populations conscientes et responsables. De nombreuses expériences positives existent un peu partout dans le monde. Il ne faut pas se leurrer. De telles mesures ne sont possibles que dans le cas d’un pouvoir véritablement populaire et qui n’a pas peur de son peuple. Ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Ce n’est pas avec une armée de mercenaires qu’on peut régler les questions de sécurité. Même les armées étrangères les puissantes et celles sous mandat de l’Onu et l’Ua n’y peuvent rien à terme. Seuls les peuples souverains ont la solution à leurs propres problèmes.

Et enfin, il faut continuer à critiquer IBK et à faire pression pour qu’il change de politique. Nous subirons certainement les conséquences de son échec, même si nous ne sommes pas aux affaires. La situation du pays est critique. Nous devons nous efforcer de montrer qu’il existe d’autres alternatives. Il nous revient de les construire avec les populations. Nous y sommes condamnés. Il faut sortir des batailles politiciennes et travailler à l’émergence d’un changement qualitatif réel. Cela demande du travail, des efforts et du temps.

Faisons inlassablement notre devoir de génération. C’est la seule façon de reconstruire l’espérance et de sortir du marché des charlatans nationaux et internationaux, vendeurs d’illusions. Notre salut commun en dépend.

Les élites actuelles ont atteint leurs limites. Elles sont condamnées par l’histoire. Les mouvements sociaux de base contre l’accaparement et la privatisation des terres agricoles, les luttes de résistance contre les concessions minières qui arrachent aux populations leurs lieux de vie et de production avec les conséquences dramatiques sur leur santé et leur environnement, la désespérance des jeunes face aux horizons bouchés par les politiques néolibérales qui ont créé partout des impasses dans le monde, sont en train de dessiner de nouvelles alternatives. Il faut travailler à l’émergence et à l’organisation qualitative de ces luttes. Elles constitueront l’étincelle qui allumera l’incendie qui consumera l’ordre ancien en putréfaction et éclairera l’horizon d’un monde appelé à émerger.

Le poète cubain José Marti disait qu’il fallait voir dans l’incendie, non pas les cendres du monde ancien, mais la lueur des flammes qui s’élance vers le ciel et éclaire l’horizon du monde nouveau en gestation.

Pr Issa Ndiaye est professeur de Philosophie

Source : http://www.pambazuka.org

 
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