mercredi, 20 septembre 2017
 

L’absence de la société civile en tant que contrepouvoir dans la résolution de la crise sociopolitique et sécuritaire au Mali.

Le débat sur le rôle de la société civile dans la construction démocratique au Mali occupe une place centrale dans le contexte sociopolitique actuel depuis le Coup d’Etat militaire qui a mis fin au régime du Président Amadou Toumani Touré le 22 mars 2012. Fruit des Politiques d’Ajustement Structurel et du formatage de la Banque Mondiale pour assurer la « bonne gouvernance », en réalité la régulation sociale pour calmer le mécontentement populaire, éviter la fracture sociétale et l’implosion de la communauté nationale, la société civile malienne ne joue aucun contre-pouvoir réel. Elle n’est en règle générale ni indépendante, ni autonome sur les plan conceptuel, financier et politique. Elle est plutôt la « voix de son maître », le cache-sexe institutionnel, politique et économique pour frayer le chemin à des institutions, méthodes et techniques de gestion étrangère.

Notre pays possède une tradition multiséculaire de société civile. En effet, l’Etat antécolonial était, en général, un Etat nullement centralisé à la manière césarienne mais un pouvoir suzerain qui préservait l’autonomie des territoires, communautés et groupes soumis, se contentant de prélever un tribut, des contributions en nature ou en hommes pour participer à l’effort de guerre, aux travaux de construction, de production dont il avait besoin. En dehors de la cour, la société était organisée à tous les niveaux en de multiples structures basées sur l’âge, le sexe, l’activité (production, protection physique, entraide, animation socioculturelle), l’affinité, la profession ou la fonction sociale. Malgré les conflits et les guerres d’expansion, le Mali connut ainsi, au cours de cette époque historique, l’élaboration de solides constructions politiques, sociales et culturelles garantissant de subtils équilibres, bref, une gouvernance globalement efficace, catalysante et dynamisante.

Après la parenthèse coloniale, les régimes politiques qui s’y sont succédés jusqu’à nos jours ont, à un moment ou à un autre, et quelle que soit leur orientation politique, capitalisé sur cette culture associative et cette très longue expérience d’autonomie, afin de se légitimer et d’assurer leur longévité. Par exemple au Mali, le régime de l’Union soudanaise RDA, celui de la deuxième République ainsi que celui de la troisième République se sont tous les trois consolidés en partie par la capture des dynamiques de la société civile, à partir ou sur la base de ses ressources institutionnelles, en s’alliant avec elle. Il y’a lieu de souligner que les organisations de la société civile ont, en raison de leur enracinement populaire très ancien, constitué des cadres incontournables, pour la structuration, le travail de conscientisation, de mobilisation par l’opposition politique, en vue de la résistance générale et du renversement de la dictature en mars 1991. La société civile démocratique, progressiste a incontestablement joué au Mali un rôle fondateur d’un projet collectif nouveau et de son pouvoir correspondant.

A partir des années 1980, avec l’échec complet des politiques et modèles de développement inspirés par les États riches et mis en œuvre par les régimes non démocratiques d’Afrique, le marasme économique et financier (voire la banqueroute totale dans certains pays), des Programmes d’Ajustement structurel (PAS) ont été mis en route par le truchement du FMI et de la Banque Mondiale. L’objectif recherché à travers les PAS est de garantir le remboursement de la dette extérieure des pays placés sous ajustement. Ces programmes et politiques d’austérité et de reformes économiques, administratives et institutionnelles révélèrent très rapidement par leurs effets catastrophiques sur les conditions de vie du plus grand nombre, les tensions et violences de toute sorte (explosions sociales, guerres civiles, guérilla) et donc des risques de fracture et de dualisation que le marché est insuffisant pour réguler la société. Or, les États, sous la pression des créanciers internationaux (réduction drastique des budgets nationaux, orientation des ressources publiques en priorité vers les secteurs rentables), ont dû abandonner leurs politiques de protection sociale et se sont mis ainsi dans l’incapacité d’assurer la régulation nationale indispensable pour la préservation de la cohésion de la communauté.

Dans ces conditions, la société civile sera assignée par les puissances financières à la fonction de relais et d’instrument pour faciliter l’introduction et la mise en œuvre des reformes d’une part (en assurant l’adhésion et la mobilisation temporaires des énergies et des ressources, autrement dit « la soutenabilité sociale et politique des PAS »), de préparer l’installation future d’organismes et institutions (cabinets, bureaux d’expertise ou firmes privées) d’autre part.

Dans le cadre de l’exécution des programmes de compensation (mesures palliatives consistant à remplacer les politiques sociales publiques en politiques d’assistance et les citoyens en mendiants),la BanqueMondialedéfinit une division du travail où la société civile s’occupe essentiellement des secteurs sociaux, de la réduction des coûts de projet par le travail gratuit des populations, du niveau exclusivement local avec interdiction d’agir sur les causes structurelles de la pauvreté des inégalités et de la misère (fiscalité, politique agricole, politique foncière..) laissant les secteurs productifs et les politiques de développement aux priorités et (à la discrétion) des puissances du marché .

En même temps, suite à la destruction de l’appareil productif national provoquant un rétrécissement du marché de l’emploi et surtout l’assombrissement des perspectives de promotion professionnelle, la société civile dans son nouveau rôle de « participation » constitue un refuge naturel pour tous les exclus, les marginalisés, les mécontents et tous ceux qui sont en mal de repère, en quête de sens.

Le contexte actuel de démocratisation a un effet corrosif sur la société civile. Alors que sous la dictature militaire de la 2ème République elle avait su préserver pour l’essentiel sa relative autonomie, sa capacité de résistance et de lutte pour un type de société plus conforme aux aspirations de l’immense majorité, avec la domination sans partage du néolibéralisme, elle est plutôt préoccupée par ses problèmes de survie matérielle et d’intendance au détriment de ses idéaux et objectifs proclamés. Son objectif primordial est de conquérir une position favorable dans le système clientéliste de gestion des maigres ressources de l’État et des fonds consacrés aux programmes de compensation. En somme, la société civile est largement instrumentalisée au Mali. Ce qui entraîne comme conséquence, la marginalisation de l’État, la perte de sa crédibilité politique, institutionnelle sociale et technique, le rétrécissement de l’espace politique national et l’évincement de la puissance publique (différent de régime politique), seul acteur qui a la légitimité, la responsabilité, et la capacité de coordonner toutes les interventions, de les mettre en cohérence avec les objectifs de développement économique et social du pays.

Leur objectif est d’abord de survivre matériellement et socialement. Pour ce faire, il leur est indispensable de conquérir la crédibilité sociale, avant tout, d’acquérir une position favorable dans la compétition pour l’accès au système clientéliste de l’Etat national, en clair, d’investir tous les rouages de l’Etat, d’accéder à ses ressources et d’infléchir ses politiques en leur faveur.

Dans ces conditions, les programmes d’ajustement structurel constituent pour elles une opportunité inouïe et les bailleurs de fonds un allié inespéré. La posture très défavorable du pays dans l’économie mondiale néolibéralisée et le soutien déterminant des créanciers internationaux (qui, par leurs politiques, dominent et structurent le contexte national), suscitent chez elles l’ambition de subjuguer la puissance publique, sinon, de l’évincer, de se faire reconnaître comme le seul interlocuteur représentatif des populations.

Les ONG et associations « à contre-courant », qui s’investissent pour imprimer une orientation anti-néolibérale et national-progressiste au mouvement de la société civile sont, à l’image des syndicats, considérées comme « mêlées à la politique » et exclues du jeu par divers mécanismes de discrimination. Or, les dirigeants des Organisations de la Société Civile ne sont pas, contrairement à ceux des syndicats et des partis politiques, des organisations authentiquement représentatives, avec des dirigeants régulièrement et démocratiquement élus par leurs membres ou par les populations.

Visiblement, les Organisations de la Société Civile sont exposées à un évincement de leur piédestal, lors d’une prochaine étape, au profit d’institutions proprement capitalistes.

Car, une fois leurs objectifs stratégiques atteints, qu’est-ce qui pourrait empêcher les institutions, agences et organismes internationaux du capital néolibéral mondialisé (en particulierla Banque Mondiale) de retourner contre elles les mêmes accusations et condamnation utilisées contre l’Etat « bureaucratique » ?

Quant aux populations bénéficiaires, leurs choix d’objectifs et de stratégies ainsi que leurs attitudes et comportements sont variables et en partie déterminés par leur position par rapport à l’Etat d’une part, aux communautés ou groupes concurrents, d’autre part. Leurs réactions vont de l’adhésion enthousiaste au détournement des bénéfices des actions au profit de groupes dominants voire d’individus influents (les « notables »), en passant par le louvoiement et la tentative d’infléchissement des projets dans le sens de leurs besoins réellement ressentis par elles comme prioritaires. Mais leur désir fondamental est de mener, jusqu’à son terme, l’action proactive visant à influencer le pouvoir central (fortes des infrastructures socio-économiques qu’elles ont réalisées à la place de l’Etat, de l’appui des hauts cadres administratifs et politiques influents originaires de leurs communautés, des apports financiers des leurs ressortissants émigrés à l’étranger etc.), conquérir ou renforcer une position élevée sur l’échiquier national (poids important dans les prises de décisions politiques, part substantielle dans la répartition des rares investissements publics, etc. ).

Surtout, les communautés locales ne sont pas et n’ont jamais été homogènes, « exemptes de dissonance » mais, bien au contraire, animées par des contradictions d’intérêts, des rivalités, des tensions, des conflits. Par conséquent, les actions provenant de l’extérieur comme les projets de développement les appuis divers sont toujours recomposées, réinterprétées, transformées ou détournées en fonction des intérêts, objectifs, stratégies et rapports de forces intercommunautaires et intracommunautaires.

De plus, à l’instar des autres acteurs locaux, les communautés ou groupes destinataires de « l’action humanitaire » profitent des opportunités de mise en concurrence des intervenants extérieurs. Par surcroît, la mondialisation néolibérale y a accentué le processus d’individualisation. Sous l’effet de la généralisation de la marchandisation des rapports sociaux et des valeurs individualistes induite par la domination du capital néolibéral, l’érosion de leur « capital social » collectif, c’est-à-dire les valeurs, les normes de conduite et les codes de référence communs, les structures et les mécanismes d’entraide et de solidarité, s’est amplifiée.

Les membres des communautés et groupes de base sont de plus en plus animés par le désir de promotion personnelle. De fait, la plupart des « projets de développement » prennent leur origine dans le désir d’un ressortissant d’améliorer ou renforcer son statut personnel à la faveur de l’amélioration ou du renforcement de la position de sa communauté.

La diversité des objectifs, stratégies, attitudes et comportements individuels influence aussi inévitablement la mise en route et la viabilité des « projets de développement communautaire ».

Nouhoum Keita

Source : http://www.partisadi.net

 
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