mardi, 21 novembre 2017
 

MALI : aux côtés des populations

Le coup d’État du capitaine Sanogo qui a destitué le président malien, Amadou Toumani Touré (ATT), a mis en lumière le profond malaise que vit le Mali et qui s’inscrit dans la crise plus générale que connaît l’Afrique de l’Ouest, comme en témoignent les mutineries et les importantes mobilisations sociales au Burkina Faso, les grèves générales au Nigeria, les manifestations contre Wade au Sénégal, etc.

La situation au Nord Mali

La faiblesse de l’État dans la région du Nord Mali est notoire, puisqu’elle est devenue au fil du temps une base de repli pour les organisations islamistes radicales plus ou moins liées à AQMI et une plaque tournante des trafics en tous genres y compris celui de la drogue. En effet, on se souvient, en novembre 2009, de l’affaire du Boeing, provenant d’Amérique Latine avec plus de 10 millions de tonnes de cocaïne, qui s’est posé et ensuite a été abandonné à Taskint.

Indéniablement, le Mali s’est révélé le maillon faible dans la crise sahélienne qui a considérablement empirée depuis la chute de Kadhafi. Les conséquences dans la région sont nombreuses, la première est l’afflux important de réfugiés subsahariens qui ont fui les nombreuses exactions racistes en Libye. La plupart était des travailleurs immigrés qui subvenaient aux besoins de leurs familles restées au pays. Aujourd’hui, cette manne financière est supprimée et des pays comme le Niger, le Mali, le Tchad ou le Burkina Faso doivent faire face à cet afflux de travailleurs, rendant encore plus précaires des économies déjà chancelantes.

La seconde est la diffusion massive des armes dans la région. En effet, la Libye possédait en grand nombre des stocks d’armes allant des fusils d’assaut aux missiles très sophistiqués tel que des SAM7 en passant par des roquettes. Nombre de ces stocks ont été pillés fournissant ainsi les combattants.[1] Cette situation explique la puissance militaire du MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad), résultat du regroupement de plusieurs organisations touarègues, qui possède un armement supérieur à l’armée malienne et compte des combattants aguerris qui connaissent parfaitement le terrain.

Même si la presse internationale s’en fait peu écho, la troisième conséquence est la crise alimentaire qui s’annonce et risque de déboucher très rapidement sur des situations de famine dans certaines régions. Les organisations humanitaires estiment que, dans la région sahélienne, neuf millions de personnes dont trois millions de Maliens sont victimes de l’insécurité alimentaire due aux mauvaises récoltes de 2011 et à la hausse des prix alimentaires qui est du niveau de 2008, date des émeutes de la faim.[2] Rappelons que le Sahel reste l’endroit où la mortalité infantile est la plus élevée du monde.

La guerre avec le MNLA

Beaucoup ont reproché à ATT de n’être pas intervenu et d’avoir laissé les combattants surarmés venant de Libye s’installer tranquillement au Nord Mali. Quant à la diplomatie française, elle caressait l’idée de se servir de ces combattants bien armés et bien entraînés pour faire le coup de force contre les islamistes d’AQMI, suppléant ainsi à l’inefficacité de l’armée malienne. Cette mansuétude s’est révélée désastreuse et le MNLA a vite montré que son principal objectif était l’indépendance de l’Azawad et sa principale cible le pouvoir central de Bamako.

Le Mali est en guerre, une guerre qui ne dit pas son nom et a révélé l’incapacité de son armée à faire face aux offensives. Les officiers supérieurs sont accusés d’être corrompus et de détourner l’argent destiné aux soldes des soldats, mais aussi à l’achat du matériel. Ainsi les soldats maliens sont dans l’incapacité de résister aux assauts des troupes du MNLA par manque de munitions, incapables de mobilité du fait des déficiences en fourniture de carburants. Seule solution pour les soldats la fuite, camouflée dans les communiqués de presse officiels, par l’expression de « retraits tactiques ».

Mais les officiers supérieurs sont aussi accusés d’être les complices des différents trafics qui ont lieu dans la région, ce qui leur permet d’afficher à coup de villas et de véhicules 4/4 flambant neufs, une richesse insolente comparée aux conditions de vie des hommes de troupes. Aujourd’hui, les troupes du MNLA mais aussi celles d’Ançar Din, groupe islamique, avancent inexorablement gagnant villes et villages un par un. Un des porte-parole du MNLA annonçait même que l’armée malienne n’existe plus dans le Nord Mali[3]. Les pays occidentaux et Amadou Toumani Touré

Si ATT a été adoubé par les pays occidentaux pour son comportement de démocrate quand il a rendu le pouvoir aux civils après avoir renversé la dictature de Moussa Traoré, il est nécessaire de rappeler que ce coup d’État s’est déroulé dans un climat de lutte et de mobilisation populaire intense contre le pouvoir et c’est précisément cette situation qui a rendu possible politiquement le renversement de Traoré.

Mais ATT a vite agacé d’abord par son refus d’entériner l’accord de gestion concertée des flux migratoires, dont le but est de faciliter les reconduites à la frontière, par les flics français, des ressortissants maliens sans papiers. Ce refus-là doit aussi être placé dans le contexte de la lutte des expulsés maliens qui rencontre la sympathie de la population du pays. ATT est considéré comme un « extrémiste de l’indécision » par les chancelleries occidentales. États-Unis et France, pour des raisons légèrement différentes, l’un voit d’un mauvais oeil ses objectifs d’éradiquer le terrorisme islamiste obstrués par un ATT qui considère que cette guerre n’est pas celle du Mali, l’autre veut préserver son assise sur la région et accepte difficilement qu’ATT ait toujours refusé obstinément d’accueillir des troupes françaises sur le sol national. Le président malien a toujours préféré la négociation, voire même un modus vivendi avec les différentes organisations armées du Nord Mali.

Dans le même temps, les multinationales enragent de ne pas pouvoir piller les richesses minérales du fait de l’instabilité politique et sécuritaire. En effet, dans cette région se trouvent de l’uranium, comme au Niger, mais aussi du plomb et du zinc.

Le coup d’ État comme solution ?

Provenant de la caserne de la ville de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, la mutinerie s’est transformée en un coup d’État, a priori pas ou peu préparé. Un coup d’État mené par les hommes de troupes avec très peu d’officiers, ce qui traduit l’exaspération des soldats envoyés au front, dans une guerre contre le MNLA, totalement impréparée. A l’humiliation des défaites successives, s’est ajouté le traumatisme des massacres d’Aguel Hoc, où des soldats prisonniers de guerre ont été égorgés ou tués d’une balle dans la tête. Déjà les prémisses de cette crise existaient, quand, fait inédit, des femmes de soldats étaient descendues dans la rue pour exiger des munitions pour les soldats et des nouvelles de leurs conjoints disparus.

Ce coup d’État qui s’est déroulé un mois avant l’élection présidentielle, à laquelle ATT ne concourait pas, divise le Mali tant au niveau politique, syndical que dans la société civile. Deux fronts se sont constitués aux objectifs totalement opposés. Le premier, le Front uni pour la sauvegarde de la démocratie et la république (FUSADER), est opposé au putsch. Il est composé des partis politiques qui soutenaient ATT à l’Assemblée nationale et des deux principales organisations syndicales des travailleurs dont les locaux à la bourse du travail ont été saccagés et un des dirigeants molesté. L’autre, à l’initiative du parti SADI (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance) a fondé le Mouvement populaire du 22 février qui se veut le pendant politique du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’Etat (CNRDRE), expliquant que les putschistes n’ont fait que renverser un simili de démocratie et qu’il s’agit avec ce coup d’état de refonder une véritable démocratie politique et sociale.

La manifestation en soutien aux putschistes appelée par les organisations du Mouvement populaire du 22 février a rassemblé entre 20 et 30 000 manifestants, ce qui est important pour Bamako. Cela traduit l’exaspération des populations qui ne bénéficient pas, loin s’en faut, d’une croissance économique qui avoisine les 5%[4].

En effet, les produits de première nécessité ainsi que le prix de l’énergie ont considérablement augmenté, les services publics sociaux, comme la santé ou l’éducation, sont dans un état de délabrement inconnu depuis des années. Alors que dans le même temps une petite caste de privilégiés protégés par ATT s’enrichissait à coup de corruption, de trafic et de spéculation sur les denrées alimentaires, notamment le riz.

Mais cette situation impose prudence et vigilance. En effet, comme le fait justement remarquer le Parti communiste du Bénin[5] dans sa déclaration, les militaires mutins se sont imposés comme les sauveurs au pays et à la population sans que cette dernière connaisse et a fortiori soit partie prenante de l’élaboration d’un programme politique ou du moins des revendications d’urgence à mettre en place. La preuve en est la constitution provisoire qui a été mise en place sans aucune discussion. Ce coup d’État, comme tous les autres, s’est fait au nom des populations, mais en les laissant totalement passives et absentes dans la conduite de leurs destinée. C’est précisément cette erreur originelle qui est dangereuse, car elle ne peut que favoriser l’autonomisation des militaires au pouvoir, et en l’absence de contrôle, de possibilité de révocation par la population, générer une caste prête à tout pour conserver le pouvoir.

Le cas guinéen est symptomatique de cette dérive. La junte, conduite par Dadis Camara, qui a pris le pouvoir à la mort du dictateur Lansana Conté, était acclamée au début par la population, car elle était censée porter un projet populaire Elle s’est vite transformée en junte dictatoriale qui a pris fin dans un terrible massacre de manifestants au stade de Conakry en septembre 2009.

Le résultat d’une politique

Les avancées récentes, suite aux offensives du MNLA et des islamistes, auraient pu faire bouger les lignes. Du côté du CNRNDE, on se prononce pour le rétablissement des institutions ; les négociateurs de la CDEAO ne font pas un préalable du retour d’ATT au pouvoir, ils réclament seulement le retour à l’ordre constitutionnel, donc la possibilité d’une transition dirigée, par exemple, par le président de l’Assemblée nationale, après une démission d’ATT qui a lui-même indiqué qu’il était ouvert à toutes solutions susceptibles de régler le problème.

Le front, constitué par des organisations politique, syndicale et de la société civile, est prêt à travailler à une union nationale pour défendre l’unité du Mali. A l’heure où nous écrivons la junte vient d’accepter contre une impunité pour ses membres de revenir à l’ordre constitutionnel.

Les pays occidentaux mesurent la gravité de la situation et le danger d’un vaste territoire contrôlé par les rebelles du MNLA et certains groupes islamiques. Ces mêmes pays, via le FMI et la Banque Mondiale, qui ont passé le plus clair de leur temps à imposer les ajustements structurels qui ont affaibli les États, à soutenir des chefs d’État corrompus et à fermer les yeux sur le sous-développement de régions entières de pays qui ne pouvait générer que frustration et violence voient sous leur yeux le résultat de leur politique. Pour notre part, nous sommes opposés à toute politique qui pourrait aggraver la situation des populations, et l’intervention militaire de la CEDEAO en font partie.

Paul Martial

- [1] Voir Notes Internacionals CIDOB n°44, janvier 2012 [2] http://www.afriquesenlutte.org/afri... maliens
- [3] Interview de RFI au journal Afrique de 8 h 30 le 28/3/20012
- [4] La croissance pro-pauvre au Mali, Agence Française de Développement
- [5] http://www.afriquesenlutte.org/afri...

 
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