mercredi, 22 novembre 2017
 

Mali : Coup d’Etat institutionnel, l’ADEMA et ses alliés tentent de rafler la mise

« Le pouvoir est comme un fusil chargé à bloc. Il ne faut pas s’amuser avec mais le tenir fermement pour le guider correctement et avec intelligence. Mais à force de vouloir s’y accrocher, c’est lui qui risque au contraire de vous guider et de vous conduire à votre perte »

Sagesse populaire bamanan

Le retour triomphal de Dioncounda Traoré à Bamako, préparé en catimini par la CEDEAO et ses parrains occidentaux à la suite de négociations secrètes avec la junte militaire fût salué comme un évènement majeur par une certaine presse locale lourdement appuyée à l’occasion par certains media occidentaux, français en l’occurrence, notamment RFI qui, pour l’occasion, puisa largement dans le répertoire ‘laudatique’ de la presse d’Etat qui a généralement cours en Afrique ‘démocratisée’. Même les propositions (selon ses propres termes) mentionnées dans le discours à la nation de ‘la force tranquille’, dignité à laquelle il fût soudainement promise par RFI, furent transformées dans les commentaires dithyrambiques en décisions courageuses. On salua sa détermination et j’en passe. Le relai fût bruyamment assuré comme il fallait s’y attendre par le tamtam du FDR auquel on prêta largement les antennes de la presse locale et internationale comme à l’accoutumée.

Cependant aux yeux des populations dont l’attente était immense, ce fût une terrible déception. Aucune de ses préoccupations, de ses craintes et espérances ne fût abordée. Aucune référence au peuple, à la nécessité d’être à son écoute, d’entendre sa voix, de créer le cadre propice à l’expression de sa volonté. Au contraire une volonté farouche de tout accaparer, de s’accrocher au pouvoir, de tout garder comme auparavant, bref un retour à la case départ, une restauration du système ATT mais sans ATT. Dioncounda semble n’avoir rien compris, n’avoir tiré aucune leçon des évènements passés, de l’histoire récente du Mali et de la tragédie dans laquelle il est plongée justement principalement par sa faute et celle des ses alliés politiques tous ensemble comptables de la gouvernance désastreuse de ATT qui nous à conduit dans l’impasse actuelle. Comment comprendre une telle cécité ? Pourquoi persévérer dans une si grave erreur au risque de plonger tout le pays dans la guerre civile qui frappe déjà aux portes ? Les intérêts individuels en jeu sont-ils au dessus du sort du pays ?

Que s’est-il passé dans la dernière semaine du long séjour parisien de Dioncounda Traoré ? Quelles furent les tractations secrètes qui aboutirent à son retour ? Quels sont les arrangements convenus avec les militaires ? Son discours porte-t-il la marque de leur caution ? Ont-ils fini par basculer dans le camp de la restauration de l’ordre ancien ? A quelles conditions ? Qu’en est-il de la réalité de l’agression dont il a été victime ? N’aurait-elle pas été mise en scène par les siens pour discréditer les opposants et forcer la main à la CEDEAO pour une intervention militaire pour assurer les héritiers du système ATT face à la colère du peuple ? Le temps permettra de nous faire une saine opinion.

A l’analyse, quelque chose d’inquiétant pour la démocratie semble se dessiner. Tous les pouvoirs ont désormais concentrés entre ses mains. Présidence du Conseil d’Etat et maîtrise d’oeuvre des consultations en vue de la constitution du prétendu gouvernement d’union nationale. On connaît la musique. Les listes de prétendants aux postes ministériels ont déjà commencé à pleuvoir. C’est à lui de faire le tri et d’y piocher à sa convenance comme sous ATT et Alpha. De convention nationale du peuple, surtout pas. Il faut rester entre politiciens, entre mafiosi qui connaissent et maîtrisent parfaitement les règles de l’arnaque. Mais on oublie que le peuple a tout compris car il sait de quoi il a été victime deux décennies durant.

Examinons de manière plus détaillée le schéma envisagé. Dioncounda reste la clé de voûte du système. Il a tous les pouvoirs. Il n’est désormais plus un président par intérim mais un président de fait et en toute plénitude, contrairement à la Constitution du Mali et à l’Accord Cadre signé entre la CEDEAO et la CNRDRE qui lui ôtent d’un côté tout pouvoir de nommer ou de démettre et de l’autre accorde pleins pouvoirs au Premier Ministre de transition. Dans le traitement du dossier malien, on n’en est pas à la première violation de la Constitution du Mali ni des accords signés par la CEDEAO. L’un des postes de vice président est accordé aux militaires, histoire de les amadouer peut-être ! L’autre vice présidence est accordée aux forces vives de la nation, dit-on ! Pour cela, comment faire ? Comment s’assurer que le Vice Président choisi sera réellement leur représentant effectif ? Par quelle procédure ? Dans quel cadre de concertation ? Avec qui ? Des questions sans réponse pour le moment.

Quant au Conseil National de Transition, il ne sera tout au plus qu’un organe consultatif. Son avis n’aura aucun poids décisif dans les décisions qui seront prises. Il sera composé des représentants de la classe politique, une foire à empoignes comme il faut s’y attendre, une galerie où on pourra leur donner l’occasion de se défouler à volonté et sans grande conséquence sur le fonctionnement réel de l’Etat. Les choses sérieuses se passent ailleurs, entre larrons soigneusement triés.

Bref, le schéma envisagé multiplie les institutions, les superposent avec celles existantes dont les mandats respectifs viennent tous d’être prolongés de fait en violation encore une fois de plus des dispositions de la Constitution malienne. La loi n’est-elle pas faite pour les imbéciles, comme le disait le philosophe allemand Nietzsche ?

De fait, on crée des organes de la transition sans se donner la peine d’interroger le peuple malien, on décide qui doit la diriger et on en trace la feuille de route en esquivant une fois de plus l’essentiel. Dans le schéma envisagé, la feuille de route tracée ne comporte que deux volets. Le premier concerte la situation au Nord du pays et la seconde les élections, comme s’l n’y avait pas eu la faillite de l’Etat et de la gouvernance démocratique. On se refuse à soigner le mal à la racine parce que l’on sait que cela conduira nécessairement à demander des explications à ceux qui ont géré le pays jusqu’ici, à situer des responsabilités et à finir par congédier bon nombre d’entre eux de la scène de l’histoire du Mali. De cela, surtout pas question ! On prend les mêmes et on recommence jusqu’au prochain désastre prévisible à l’horizon.

En ce qui concerne la gestion de la question du Nord on parle d’une commission de négociation, pire sous l’égide du médiateur. Du médiateur, on sait depuis fort longtemps qu’il est dans la sous-région l’un des soutiens les plus actifs de la rébellion et le bras agissant des intérêts occultes français voire occidentaux. Et puis pourquoi ne pas prendre directement en charge la question une fois que les institutions de l’Etat malien sont remises en place ? Pourquoi continuer à être géré sous tutelle ? Une tutelle qui n’a d’ailleurs rien donné jusqu’ici ! Les rebelles accepteront-ils de négocier véritablement avec des hommes du système ATT qui les ont tant floués comme ils ont floué des années durant le peuple malien dans sa globalité ? On sait pourquoi et comment la tournée bruyante des envoyés de Dioncounda dernièrement en Mauritanie, l’autre soutien actif de la rébellion, pour rencontrer le MLNA, s’est évaporée dans les sables du désert. Dioncounda et les tenants de son système sont-ils encore crédibles pour être des interlocuteurs crédibles et respectés par les rebelles ? Il est largement permis d’en douter ! Pas de paix sans hommes crédibles, sincères, respectueux de leurs engagements et réellement soucieux du pays. La roublardise à la ATT ne règle rien du tout, bien au contraire. Quand aux élections, elles doivent être l’aboutissement d’un examen minutieux et sans complaisance de l’ensemble du système politique et institutionnel malien pour en corriger les dérives. Evacuer la question du nettoyage général de l’Etat, des institutions, des textes fondamentaux du pays, des pratiques consacrées par la corruption et la mal gouvernance, c’est se tromper lourdement et se moquer des Maliens.

Quant à la bataille de leadership avec le Premier Ministre actuel, cela ressemble fort à une querelle de chiffonniers. Ce dernier est victime principalement de sa naïveté, de son inexpérience politique et surtout des intérêts partisans d’acteurs politiques revanchards tapis derrière lui et dont il est devenu la marionnette. Son mépris pour le peuple auquel il claironnait n’avoir pas de compte à rendre, lui, l’élu de la CEDEAO, l’a conduit visiblement à sa perte. La réaction populaire vigoureuse à l’exigence de son départ immédiat réclamé à cors et à cris par le FDR aurait pu lui permettre de résister s’il avait eu l’intelligence politique d’organiser la convention nationale souveraine tant réclamée par le peuple qui seule aurait pu lui donner une légitimité réelle. Au lieu de cela, il a joué avec le peuple et s’est offert comme victime expiatoire de la boulimie du pouvoir de l’ADEMA et de ses acolytes qui ne veulent rien céder. Même si on le maintenait comme Premier Ministre, il ne sera tout au plus qu’un secrétaire particulier du Président de transition en attendant son prochain et brutal congédiement.

La plaie et le drame de la situation actuelle, c’est l’entêtement de la CEDEAO, de ses parrains internationaux et de ses auxiliaires locaux à vouloir continuer à imposer au peuple malien des institutions et des hommes qui l’ont conduit au désastre. En dehors du peuple, de l’expression libre de sa volonté, du respect de sa souveraineté, de son libre choix, de son autodétermination, il n’ya point de solution. La nouvelle France des socialistes continuera-telle de soutenir des institutions, des hommes et des régimes corrompus et détestés par leur peuple ? Continuera-t-elle à travers des artifices juridiques à perpétuer des intérêts néocoloniaux qui nourrissent tant d’incompréhensions voire de haines des politiques mises en oeuvre des décennies durant par les divers gouvernements de droite française ? Où est le changement, la rupture promise par Hollande ? La France continuera-t-elle à être le gendarme des multinationales du Nord ou sera-t-elle volontaire pour esquisser de nouvelles solidarités effectives, respectueuses de la volonté des peuples africains et de leurs intérêts, plus propices à une véritable coopération avantageuse pour tous ?

La seule façon correcte aujourd’hui d’aider le Mali, c’est de cesser toute ingérence étrangère et de laisser le Mali résoudre ses problèmes en toute souveraineté et entre maliens. Nos voisins immédiats, la CEDEAO, l’Union Africaine, l’ONU et l’ensemble des puissances étrangères devraient y souscrire si l’on veut éviter un désastre programmé par les appétits voraces des requins intérieurs et extérieurs qui ont jusqu’ici festoyé avec voracité et opacifié l’avenir et le destin des peuples africains. Le choc des événements que connaît le Mali a brutalement réveillé le peuple malien de sa longue torpeur. Il n’est plus prêt à continuer à endurer la situation dans laquelle il avait été plongé. Le Mali est désormais debout et saura donner les réponses appropriées aux défis qui luis ont imposés par ses ennemis intérieurs et extérieurs. Il est à espérer qu’avec le soutien des peuples africains, français, européens, de tous les peuples amis du Mali, la raison et la sagesse prévaudront pour nous épargner des souffrances inutiles que l’on cherche à nous imposer.

Pr Issa N’DIAYE

 
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