mercredi, 20 mars 2019
 

MALI : Élections et après ?

« Sans enthousiasme » : c’est le qualificatif qui revient le plus souvent dans les médias maliens quand il s’agit de qualifier la participation aux récentes élections législatives.

Qu’il s’agisse du premier tour ou du second, respectivement tenus le 24 novembre et le 15 décembre, ce sont les mêmes mots qui se répètent, à longueur d’articles. Ce qui fait une différence avec l’élection présidentielle de juillet-août 2013, à laquelle le peuple avait plutôt participé de bon cœur. Bien qu’elle ait conduit à faire élire un « vieux crocodile » de la politique malienne, l’actuel président Ibrahim Boubacar Keïta (« IBK »), cette élection avait été souvent perçue comme l’occasion d’un renouvellement politique. « IBK » apparaissait comme moins impliqué dans la corruption qui gangrène la vieille classe politique et dans les « trahisons » de l’oligarchie, qui avaient facilité la partition du pays et l’occupation de la moitié Nord du territoire par des groupes séparatistes puis djihadistes au cours des premiers mois de 2012.

Alors que la participation au premier tour de l’élection présidentielle avait été évaluée à 49 %, celle du premier tour des législatives de fin novembre était officiellement de 38,4 %. Ces chiffres reflètent un reflux important, même si on n’est pas encore revenu aux taux extrêmement bas de l’ère « ATT » – Amadou Toumani Touré, président de la République de 2002 à 2012. Lors de sa réélection en 2007 par exemple, la participation avoisinait les 25 % seulement… encore ce taux était-il surévalué puisqu’à l’époque, l’achat des voix était une pratique très répandue. Cette pratique a nettement reculé, depuis. (Il existe plusieurs méthodes pour acheter les votes de certains électeurs ou électrices et contrôler leur comportement dans l’isoloir. On pouvait ainsi leur demander à une certaine époque, de photographier leur bulletin rempli avec un téléphone portable – les téléphones ont été interdits, cette année, dans les isoloirs – ou encore leur donner un bulletin déjà rempli en leur demandant de ramener le bulletin « vierge ».)

Le ministre de l’Administration du territoire – titre équivalent à celui de ministre de l’Intérieur, Moussa Sino Coulibaly, a reconnu au lendemain du premier tour que le taux de participation était « en deçà de [leurs] attentes ». Or, nombre des espoirs qu’une partie des Maliens et Maliennes avaient misé sur le président IBK ont été déçus, depuis son arrivée à la tête de l’État

A l’heure où nous bouclons, à la mi-décembre, les résultats rendus publics sont encore provisoires, en attendant que la Cour constitutionnelle se prononce. Il ne devrait cependant y avoir aucune surprise : les grands partis politiques s’étaient assuré, dès le premier tour, la part du lion. Il s’agit des trois principaux partis : le RPM (Rassemblement du peuple malien, du président IBK), l’ADEMA (Alliance pour la démocratie au Mali, premier parti du pays au moment de la transition de la dictature militaire vers la démocratie en 1991/92) et l’URD (Union pour la République et la démocratie, qui était représentée à la présidentielle par le candidat ayant accédé au second tour, Soumalïa Cissé). Sur 147 sièges, le RPM, devrait avoir 60 mandats. Il sera suivi de l’ADEMA avec 21 sièges, et de l’URD qui en compte 17.

Un article paru dans Mali Actu la veille du premier tour prédisait que la future opposition au parlement sera faible. L’auteur, un statisticien, faisait le constat suivant : « Dans les pays comme le nôtre, malheureusement, peu de députés et/ou de partis font le choix de rester dans l’opposition. On se pose bien la question de savoir si nos députés et/ou nos partis politiques ont une conviction à défendre. […] En observant le score de différents partis et les déclarations de ralliement, on peut noter que l’opposition future (si elle existera) sera surtout constituée de certains députés de l’URD (s’ils acceptent d’y rester) et d’autres rares députés venant d’autres partis. »

Il faut d’ailleurs préciser que c’est surtout pendant les dix ans de la présidence ATT que le Mali a été habitué à un mode de gouvernement dit « au consensus », où il n’existe aucune frontière nette entre camp gouvernemental et opposition.

Des forces politiques plus faibles, dont certaines appartenant plus ou moins clairement à la gauche, avaient été éliminées dès le premier tour. C’est le cas, par exemple, du Rassemblement pour la justice sociale (RJS). Il était composé de militant(e)s venant de la société civile, mais avait fait le choix de soutenir le candidat IBK à l’élection présidentielle (et ceci dès le premier tour). Le parti de gauche SADI (Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance) d’Oumar Mariko, en revanche, a pu gagner quatre sièges de députés. Ses représentants feront, fort probablement, partie de la future opposition.

Plus que par les élections législatives, l’attention de l’homme ou de la femme « de la rue » avait été capturée, ces dernières semaines, par le sort de l’ex-capitaine Amadou Sanogo. Ce dernier souvent présenté comme le « dirigeant » du putsch du 22 mars 2012, qui avait mis fin à la présidence « ATT » avait été applaudi par une partie du peuple, dans la mesure où il était dirigé contre l’ancienne oligarchie. En réalité, les jeunes soldats de la troupe qui s’étaient insurgés, le 22 mars 2012, contre leurs officiers corrompus et l’oligarchie au pouvoir avaient fait appel à Sanogo, parce qu’il était l’officier le plus gradé qui avait accepté de les soutenir. Tous les autres officiers de grade supérieur s’y étaient refusés. Le frère du capitaine Sanogo étant militant du parti SADI, une partie de la gauche s’était aussi attendue à ce qu’il soit porteur de certaines idées politiques. Certains voyaient en lui une sorte de Thomas Sankara de 2012, alors qu’en réalité, cet habit semble avoir été bien trop grand pour lui.

Fin août, Sanogo fut promu général par le président intérimaire Dioncounda Traoré (encore aux manettes, en attendant de remettre le pouvoir au président élu IBK). Mais c’était, en quelque sorte, un cadeau empoisonné. Sanogo commençait déjà à s’éloigner de sa base, des jeunes soldats et officiers du camp de Kati à qui il avait dû son rôle politique. A partir du 30 septembre, des combats se déroulèrent dans le camp de Kati : des jeunes mutins, qui disaient n’avoir en rien bénéficié des changements intervenus depuis mars 2012 – n’ayant eu ni promotion, ni augmentation de solde se révoltèrent. Sanogo, qui semblait définitivement avoir « la grosse tête », s’opposa à eux et les menaça, en déclarant : « J’ai les Nations unies, la France, l’opération Serval, l’armée malienne, la gendarmerie malienne avec moi ! »

Les jours suivants, à partir du 3 octobre, on commença à trouver des cadavres de soldats, auparavant « disparus », autour du camp de Kati. Au moins cinq soldats assassinés furent ainsi trouvés. Le président IBK invita, peu de temps après, le désormais général Sanogo à déménager de Kati pour s’installer dans la ville de Bamako, ce qui allait définitivement le couper de sa base initiale. Sanogo, arguant du fait qu’il était « ancien président du Mali » – ayant été pendant quelques jours à la tête d’un gouvernement militaire provisoire, avant que celui-ci ne cède le pouvoir à un gouvernement intérimaire civil –, exigea des travaux dans son nouveau domicile, pour plusieurs centaines de millions de francs CFA. Mais cela n’allait pas le protéger. Le 28 novembre, il fut arrêté et « menotté comme un vulgaire bandit », selon les mots utilisés dans plusieurs articles de la presse malienne. Sanogo avait refusé, à plusieurs reprises, de se rendre à une convocation qui lui avait été adressée par les juges.

Auparavant, la FIDH (Fédération internationale des ligues de droits de l’homme) avait porté plainte contre lui, pour disparitions forcées. Début décembre, les autorités ont exhumé un charnier, non loin du camp de Kati. Y étaient enterrés, probablement, des soldats du corps d’élite des « bérets rouges » qui avaient refusé, en mars 2012, le putsch des jeunes militaires, s’y étaient opposés et avaient défendu l’ancien président « ATT ». Des combats acharnés avaient alors opposé, pendant quelques jours, des soldats pro-putsch et des « bérets rouges ». Plus problématique est, cependant, le fait que certains des « bérets rouges » semblent avoir été tués, non pas pendant ces combats, mais une fois capturés et sous la torture. La justice enquête à ce propos et Sanogo risque la peine de mort, en cas de condamnation.

Le futur président IBK, qui avait eu l’habilité de se tenir à l’écart des événements de mars 2012 et de rester « neutre » entre les pro- et les anti-putsch (ces derniers appartenant alors souvent à l’ancienne oligarchie), s’était appuyé sur les militaires de Kati, au cours de sa campagne. Le 25 juillet 2013, à trois jours du premier tour de l’élection présidentielle, il avait fait un discours à l’intérieur du camp de Kati. Or, IBK semble bien, entre-temps, avoir laissé tomber son ancien quasi-allié. Le 13 décembre, la presse malienne le cite avec ses mots : « Il [Sanogo] se croyait au-dessus des lois ; il est en prison, méditant sur son mauvais calcul. »

Certains voient, derrière cette « normalisation » en cours dans l’armée malienne – qui repasse ainsi bien davantage sous le contrôle du pouvoir exécutif – la main de la France. Sur le blog du néostalinien belge Michel Collon, on lit ainsi : « Le général Sanogo est-il sacrifié sur l’autel de la France ? » L’auteur de l’article présenté sous ce titre est Ibrahima Sène, du PIT du Sénégal.

Il est certain que cette dernière évolution arrange le pouvoir français, dans la mesure où des éléments réputés relativement incontrôlables semblent avoir été écartés de son chemin. Cependant, les progressistes auraient tort de glorifier, en retour, le personnage d’Amadou Sanogo.

Bertold du Ryon

 
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