samedi, 25 novembre 2017
 

Mali : Espoirs de réconciliation à Tombouctou

TOMBOUCTOU - Les habitants de Tombouctou, la capitale culturelle du Mali, espèrent que la ville pourra tirer parti de sa longue tradition de tolérance pour rétablir des liens sociaux fragilisés par l’occupation des islamistes, qui a duré 10 mois. On accuse toujours les communautés arabes et touarègues de leur avoir apporté leur soutien.

Dans son ouvrage* sur la récente occupation islamiste de Tombouctou, Houday Ag Mohamed, un haut fonctionnaire touareg, explique que les insurrections successives qui se sont produites au fil des ans ont provoqué une vague de discrimination et d’hostilité à l’encontre des Touaregs et des Arabes du Mali. C’est « un ostracisme que l’on peut voir dans les regards pleins de haine et de récrimination qu’ils reçoivent », a-t-il dit.

Un habitant de Tombouctou qui s’est présenté sous le nom de Mohamed a dit qu’il ressentait parfois une certaine méfiance à son égard de la part des autres communautés. Il a laissé entendre que l’organisation qui, en théorie, représente les Touaregs, c’est-à-dire le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), a beaucoup de comptes à rendre. Le MNLA s’est emparé de plusieurs régions du nord du pays après le coup d’État de mars 2012 dans la capitale, Bamako ; il a ensuite été renversé par les islamistes.

« Ont-ils demandé aux gens s’ils souhaitaient une insurrection ? Non. Il n’y a pas eu de consultation. Ils nous ont simplement laissés récolter ce qu’ils avaient semé », a dit Mohamed.

Les islamistes ont été repoussés par les forces françaises, qui sont intervenues en janvier 2013 lorsque les insurgés ont commencé à se diriger vers Bamako.

Selon Salem Ould el Hadj, un enseignant à la retraite de 73 ans, il faut faire attention de ne pas simplifier à l’excès la mosaïque ethnique complexe de Tombouctou. « Il n’y a pas de grosse fracture raciale ici. Nous n’avons jamais eu d’apartheid. Les gens prient ensemble, lisent ensemble et voyagent ensemble. Vous n’avez qu’à vous rendre sur les marchés pour voir les commerçants blancs et noirs travailler côte à côte. Si vous remontez dans l’histoire, vous découvrirez qu’il en est ainsi depuis le XIVe siècle », a-t-il dit.

Une réconciliation difficile

Les enlèvements et les attentats-suicides demeurent une menace, même depuis que les islamistes ont été chassés des villes du nord du pays.

L’accent est maintenant mis sur la réconciliation et le développement. Les habitants de Tombouctou parlent d’un rapprochement entre les différentes communautés et de la réintégration des personnes retournées.

Mais ils sont aussi nombreux à s’interroger au sujet de la complicité et des sanctions. Les Maliens d’une certaine génération ont en outre un fort sentiment de déjà-vu.

Abdel Hamid Maiga, qui gère l’organisation non gouvernementale (ONG) locale Action et recherches pour le développement d’initiatives locales, se rappelle la cérémonie de la Flamme de la paix organisée à Tombouctou en 1996 à la suite de la signature d’un accord de paix entre Bamako et les Touaregs. « C’était très impressionnant, très émouvant, mais ça n’a pas été suivi d’effets. »

Selon lui, il ne sera pas facile de rétablir la confiance.

« Notre histoire est une histoire de [races mêlées], de gens qui vivent ensemble et se marient entre eux », a souligné M. Maiga. « C’est le cas de 75 pour cent des gens d’ici. Si vous venez chez moi, vous y rencontrerez un Arabe blanc avec qui j’ai des liens de sang. Tombouctou, c’est ça. »

Il a cependant ajouté que certains incidents qui se sont produits pendant la crise ne pouvaient pas être simplement passés sous silence. « C’est difficile. Nous devons parler de ces choses et nous devons oublier. Je vous donne un exemple : nos locaux ont été pillés et nous avons perdu un véhicule et des ordinateurs. Je sais qui sont les responsables. Ce sont d’anciens amis à moi, et je ne vais pas oublier cet incident - eux non plus d’ailleurs. Mais est-ce que cela signifie que nous ne pouvons pas vivre ensemble ? »

Il a également insisté sur le fait qu’il faut trouver des solutions aux problèmes sous-jacents qui ont contribué à la rébellion si on souhaite écarter le risque d’une nouvelle insurrection.

Alors que des appels en faveur d’une aide supplémentaire ont été lancés pour le Mali, M. Maiga a dit que le gouvernement et le peuple avaient la responsabilité de s’assurer que l’argent était bien dépensé et que la corruption était endiguée à tous les niveaux. Il a ajouté que les jeunes de toutes les communautés ne devaient pas être écartés de la reconstruction et de la sortie de crise de Tombouctou.

« Notre bureau reçoit un flux constant de jeunes. Nombre d’entre eux sont qualifiés et cherchent un emploi. Nous faisons ce que nous pouvons pour eux. Nous tentons de les aider à trouver un emploi, nous agissons comme un genre de laboratoire. Mais le problème [du chômage] est bien présent, et s’il n’est pas résolu, il y a un risque évident de dégradation de la situation. »

Stratégie

Diadié Hamadoune Maiga a dirigé le comité de crise de Tombouctou et assuré la liaison avec les leaders rebelles pendant le régime islamiste. Il travaille maintenant comme pacificateur local et anime des rencontres entre les différents groupes à Tombouctou.

Il a exprimé sa déception face à l’approche adoptée par le gouvernement en matière de réconciliation nationale. Il s’est montré particulièrement critique envers des événements comme « les assises du Nord », des consultations au sujet de la stabilité dans le nord qui ont été organisées à Bamako en novembre 2013. Selon lui, l’événement était dominé par des habitants du nord basés à Bamako et n’était pas représentatif.

« L’État n’a ni l’expérience ni la sensibilité nécessaire pour gérer ce genre de dialogue. Il ne connaît pas les coutumes et les traditions du peuple. On ne peut pas préparer un repas sans connaître les ingrédients. L’État devrait simplement accorder son soutien à ceux qui savent comment faire la paix », a-t-il dit.

L’approche de M. Hamadoune Maiga est beaucoup plus locale. Elle s’appuie sur les leaders religieux et les représentants des communautés, qui sont les mieux placés pour s’adresser aux membres de leurs groupes respectifs. Cette approche peut, selon lui, contribuer à établir un climat de paix et permettre de « parler ouvertement de ce qui s’est passé, de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas ».

« Il y a déjà eu des rébellions par le passé, mais elles étaient dirigées contre l’État. La majorité de la population n’était pas touchée. Cette fois-ci toutefois, l’impact a été beaucoup plus important », a-t-il dit. « Des civils ordinaires ont été tués, attaqués dans leurs propres foyers. Ils ont dû assister sans rien faire au pillage de leurs possessions. Si quelqu’un vient vers vous après avoir fait cela, il ne peut y avoir de confiance ou d’amour. Il peut seulement y avoir de la haine. Nous devons promouvoir l’honnêteté et la justice. Nous avons besoin de preuves, pas de rumeurs. Nous avons besoin de pardonner lorsque les crimes sont mineurs et les excuses, sincères. »

Tirer des leçons du passé

Vu la rareté des signes montrant l’établissement d’un réel dialogue entre le gouvernement et le MNLA, il y a eu beaucoup de spéculations sur les accords de paix signés par le passé, en particulier le Pacte national de 1992, et sur les raisons pour lesquelles ils n’ont pas donné lieu à un règlement durable.

Divers arguments ont été avancés : les promesses d’investissement dans le Nord n’ont pas été concrétisées ou l’argent a été détourné ; les militants touaregs n’ont jamais cru en l’accord de paix et ont simplement attendu le moment opportun pour lancer une nouvelle insurrection ; le gouvernement a mal géré le Nord, lançant de lourdes opérations militaires et rompant ses promesses ; et les islamistes sont arrivés dans la région avec leur propre programme, perturbant du même coup les échanges commerciaux et les relations entre les communautés.

On ne s’entend pas non plus sur la façon d’interpréter les événements survenus récemment à Tombouctou.

M. Hamadoune Maiga est d’avis qu’il est important d’engager un dialogue inclusif, mais il croit que de nombreux Maliens n’accepteront pas des solutions impliquant le MNLA. « Demandez aux gens ici et ils vous diront : "C’est le mouvement qui a ouvert la porte aux extrémistes". »

« Ce n’est même pas comme si le MNLA représentait les Touaregs du Mali. Il s’agit en réalité d’un petit groupe d’individus qui ont déjà été proches du pouvoir. Il y a un écart important entre ce qu’ils disent et la réalité sur le terrain », a-t-il ajouté.

« Il n’y a jamais eu de guerre civile ici », a dit El Hadj Baba Haidara, un ancien député de Tombouctou, ajoutant que la principale menace est venue des étrangers et non des Maliens.

Aller de l’avant

Selon M. Haidara, il est maintenant temps de s’assurer que l’argent est acheminé à Tombouctou et qu’il sert à mettre un terme à plusieurs décennies de négligence. « Trop de gens se sont enrichis au détriment de la région », a-t-il soutenu. « Si [les autorités] reçoivent de l’argent pour construire une route, alors il faut qu’une route soit construite. »

Il ajoute cependant que le soutien économique ne doit pas se transformer en domination et que les Maliens doivent bâtir leur propre paix. Il est par ailleurs sceptique face au déploiement d’effectifs supplémentaires de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA).

« Nous ne sommes pas en Afghanistan et nous n’avons pas besoin de ce genre d’intervention. Je l’ai moi-même dit aux gens des Nations Unies : "Si vous restez plus d’un an, vous aurez échoué dans votre mission". »

*La Ville Sainte dans les ténèbres du jihadisme

Source : http://www.irinnews.org/

 
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