lundi, 11 décembre 2017
 

Mali : Indignons-nous et agissons ! Tout de suite

Je rends hommage à Stéphane Hessel qui reconnait à tout être humain le droit à l’indignation face à l’ordre injuste et violent de notre monde. Je suis une femme malienne indignée par l’humiliation infligée à son pays au nom de la démocratie libérale et la croissance sans le développement, l’emploi et le revenu. De mon point de vue, il n’y a pas une crise malienne en tant que telle, exigeant la tutelle politique et militaire de la France qui s’appuie sur la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union Africaine (UA) et l’Organisation des Nations Unies (ONU). La situation du Mali est l’une des expressions tragiques de l’échec du modèle néolibéral. Logiquement, lorsqu’un élève exemplaire s’écroule de manière si spectaculaire, ses maitres à penser doivent se poser des questions. Mais ces derniers ne s’interrogent pas sur leur modèle et ne se laissent pas questionner sur les conséquences des politiques économiques qu’ils imposent. Les femmes africaines sont formatées pour décrypter les inégalités liées aux rapports entre hommes et femmes à l’intérieur de leurs sociétés et jamais au-delà.

Je rends également hommage à Hugo Chavez, un autre homme de courage et de dignité, que son peuple, avec qui, il a su faire corps, pleure aujourd’hui. Le Président Hugo Chavez ne s’est pas enrichi, mais a accordé la priorité à la satisfaction des besoins sociaux vitaux des Vénézuéliens (éducation, santé, logement, retraite…) en y consacrant l’argent du pétrole.

D’élections en élections, nous cherchons au Mali, mais en vain, des dirigeants qui se soucient de leurs concitoyennes au lieu de chercher à plaire aux investisseurs étrangers et à vendre notre or et nos terres agricoles à notre insu.

Nous sommes confrontés, en Afrique, à la crise des valeurs que Stéphane Hessel et Hugo Chavez, que j’ai eu le privilège de connaitre de près, incarnent à mes yeux : le respect de la dignité humaine et la volonté politique d’écouter et de répondre aux questions légitimes que les peuples se posent.

Le pétrole, qui a permis à Hugo Chavez de disposer des moyens de sa politique sociale, est, précisément, la richesse énergétique dont la convoitise nous a value l’intervention de l’OTAN en Libye, dont les arsenaux ont fourni aux séparatistes et aux islamistes les armes de la conquête des régions de Kidal, Gao et Tombouctou. Nous sommes, à présent, confrontés au monde global, dans sa complexité, ses mensonges, ses crises et ses violences. Les puissances occidentales, qui ont transformé la résolution 1973 du Conseil de Sécurité visant à protéger les populations de Benghazi en mandat de renverser le régime de Mouammar Kadhafi et de le tuer, ont créé les conditions de la victoire militaire des séparatistes et des islamistes sur l’armée malienne, l’occupation du nord et par conséquent les violences faites aux femmes et la destruction des mausolées. Mais les Maliennes ne le savent pas. La coopération bilatérale, multilatérale et internationale s’est empressée de monter des programmes de dénonciation des violences faites aux femmes en évitant de dire qu’elles sont des victimes collatérales de la guerre en Libye.

Le coup d’Etat du 22 mars 2012, qui résulte, d’une part, de fragilités internes, souvent induites par les programmes d’ajustement structurel et, d’autre part, de la déstabilisation de la Libye est érigé en cause principale de la percée des islamistes et de l’effondrement de l’Etat. La grille de lecture dont la « communauté internationale » s’est dotée est à l’origine de sanctions économiques injustes qui aggravent la situation des couches sociales vulnérables, en l’occurrence, les femmes et les enfants. La plupart des décisions sont arrachées à des pouvoirs publics étranglés par les sanctions.Présentée comme inéluctable, la guerre contre le terrorisme a été déclenchée le 11 janvier 2013 avec l’opération Serval. Un accord quasi unanime, mais tragique pour le peuple malien entoure cette intervention. Je ne crois pas, pour ma part, que, plongée dans une crise économique, financière et budgétaire particulièrement aigüe, la France puisse, au nom de l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale, voler au secours du Mali. Les masques sont, du reste, vite tombés avec l’opposition du MNLA à la participation de l’armée malienne à la libération de la région de Kidal que la France cautionne.

Le Mali vient, en réalité, d’être embarqué dans l’impréparation et le manque total de considération pour sa classe politique ou ce qui en reste et de son peuple dans la « guerre contre le terrorisme ». La France veut en découdre avec AQMI sur le sol malien, en prenant appui sur les Etats et les armées africains. Elle y est presque parvenue. Sauf que mis à part le Tchad et quelques autres pays, l’Afrique n’en a pas les moyens.

« La guerre légitime, légale, rapide et propre » que le Président par intérim, Dioncounda Traoré, prétendait mener à bien, avec l’appui de la « communauté internationale » est déjà dans l’impasse. La France qui le sait, envisage de se retirer et impose unilatéralement la transformation de la Mission Internationale de Soutien au Mali (MISMA) en force de maintien de la paix. Les djihadistes font preuve, à Gao, Kidal et dans l’Adrar des Ifoghas, d’une résistance farouche qui ne surprend que ceux qui ne veulent pas méditer les enseignements de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Somalie.

Jean Christophe Rufin rappelle à juste titre que, la guerre contre le terrorisme est « une croisade mondiale qui n’a pas de fin, qui justifie tous les engrenages et qui, compte tenu de l’ampleur du problème, ne peut aboutir à une victoire ». Et les femmes maliennes sont dans l’engrenage avec le déploiement possible de quelques dix mille casques bleus et l’arrêt de la plupart des activités économiques et des transformations des efforts de développement en effort de guerre. Ce 8 mars 2013 est pour moi l’occasion d’insister sur les risques que les choix et les décisions des dominants nous font courir. Je rends hommage à toutes les femmes, mères, épouses, tantes, sœurs et autres parentes de soldats maliens, français, tchadiens, nigériens, nigérians, sénégalais…ainsi que les parents des otages qui ont les yeux tournés vers le nord de mon pays et qui craignent pour la vie d’un être cher.

La peur des mères et épouses des soldats maliens est à la dimension de l’état de dénuement et d’impréparation de notre armée. Par ailleurs, les soldats ne se battent pas que contre les fanatiques. Les milliers de chômeurs, d’affamés et de désespérés qui deviennent des rebelles, des convoyeurs de drogue et nouvelles recrues du djihadisme sont eux aussi nos enfants

Pendant combien de temps, les dominants vont-ils continuer à ouvrir des fronts et des plaies en jurant, la main sur le cœur, par la démocratie, les droits de l’Homme, la responsabilité de protéger les civils et de défendre les femmes contre les violences ?

La guerre est une violence extrême contre ces femmes. Mettons un terme à la militarisation du Mali en engageant la bataille des idées pour des alternatives aux fondamentalismes religieux, économique et politique.

Aminata Dramane Traoré, « FEMMES DU MALI »

 
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