samedi, 24 juin 2017
 

Mali : La Révolte des Bobos

Un siècle plus tard, Habib Dembélé, Guimba national, descendant de El Hadj Adama Dembélé, leader des insurgés des cercles de San et de Bandiagara (Mali), parle de la Révolte des Bobos avec Francis Simonis, historien de la période coloniale en Afrique de l’Ouest.

Habib Dembélé Chaque année, toute notre famille se retrouve chez nous, à San, pour honorer notre ancêtre El Hadj Adama Dembélé, dit Koula Ladji. Tous ses fils, petits-fils et arrières petits-fils se regroupent pour une lecture du Coran. Koula Ladji est le grand-père de mon papa. On dit qu’il serait originaire de Voro, un village Dafing qui se situe aujourd’hui dans la partie burkinabè, à une vingtaine de km de Koula (Mali). El Hadj Adama Dembélé était un sage, un marabout charismatique, très respecté localement pour son immense savoir. Il est considéré comme l’un des meneurs de la Révolte des Bobos, dont la date retenue est le 19 avril 1916. Le hasard a voulu que je sois moi-même né le 19 avril, quarante-six ans, jour pour jour, après cette révolte. J’attribue souvent à cette coïncidence mon côté rebelle face à certaines situations. Pour compléter ce que notre famille sait de cette révolte et du rôle de notre arrière grand-père, j’ai échangé avec beaucoup d’historiens maliens, j’ai parcouru les Archives coloniales, à Dakar, et à Vincennes en France. J’avoue avoir ressenti beaucoup d’émotion, car, même si les récits familiaux ne suscitaient aucun doute chez moi, le nom de mon ancêtre est toujours cité quand il s’agit de cette révolte. Il y a un an, j’ai eu la chance de rencontrer Francis Simonis, Maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille dans le sud de la France. Il est historien de la période coloniale en Afrique de l’Ouest. Presque cent ans après le 19 avril 1916, nous partageons un repas autour de la Révolte des Bobos. Les anciens de ma famille disent que dans la région de Ségou, ce soulèvement contre la pénétration coloniale fut déclenché par le décès d’une femme enceinte, Téné Coulibaly, frappée à mort par des « garde-cercles » indigènes, auxiliaires de l’administration coloniale. N’en pouvant plus de cette violence, les femmes se dénudèrent pour dénoncer la passivité de leurs propres hommes face à l’occupant français. Les hommes, humiliés par le geste ancestral de leurs femmes, prirent alors conscience du vrai danger de la colonisation.

Francis Simonis En effet, cette explication de la Révolte par des violences faites aux femmes revient souvent dans les témoignages oraux, tout comme dans les travaux de l’historien Jean Suret-Canale et du professeur Bakary Kamian, qui se fondent sur un ouvrage, non publié, de l’écrivain burkinabè Nazi Boni. Celui-ci évoque par ailleurs les événements dans son roman Crépuscule des temps anciens.

Guimba Convaincus par les appels au soulèvement lancés par des marabouts dafing, comme El Hadj Adama Dembélé, mon arrière grand-père, les gens de la vallée du Bani se levèrent en une révolte commune qui s’est étendue comme un feu de paille. Les Dafing ont rejoint leurs frères Bobos, les Bobos ont rejoint leurs frères Dafing, car ils ne faisaient pas de différence entre eux. Ils vivaient en harmonie de voisinage et de cousinage depuis toujours, peu importait qui était Bobo animiste, ou qui était Dafing musulman. Ils étaient « sigui nyogon », ils pouvaient « s’asseoir ensemble ». Les Bobos, peuple déterminé, plein de bravoure et de dignité, les Dafing, et d’autres encore, se sont levés ensemble contre leur ennemi commun, le colon français qui les dominait.

Francis Simonis En fait, la révolte éclate dès novembre 1915 dans le village Dafing de Bona, au Burkina Faso actuel, puis elle s’étend pour atteindre son paroxysme en avril 1916. Les populations pensent que le moment est venu de se débarrasser définitivement des Blancs, dont elles imaginent qu’ils vont quitter l’Afrique pour régler leurs propres problèmes en Europe, où la première guerre mondiale fait rage depuis 1914. Les villageois n’en peuvent plus des demandes incessantes des colonisateurs qui lèvent l’impôt, les obligent à fournir du travail gratuit qu’ils appellent « les prestations », et leur prennent maintenant des hommes, fils et époux, pour aller combattre les Allemands. Près de 80.000 guerriers munis d’arcs, de flèches ou de fusils archaïques se dressent contre les troupes coloniales. Tous les groupes ethniques se joignent à la révolte, sans tenir compte des différences qui existent entre eux, tant sur le plan culturel que religieux, et personne ne doute de la victoire car les Français semblent affaiblis. Le dafou, coiffure en fibre de dah, devient un signe de ralliement porté par tous les révoltés. Le 19 avril 1916, Koula Ladji qui a rejoint la révolte le mois précédent, et commande les insurgés des cercles de San et de Bandiagara, attaque le village de Koro, à 16 km à l’Est de San, mais il en est repoussé.

Habib Dembélé La révolte a été très sévèrement matée. Des villages ont été bombardés, détruits, entièrement décimés. Certains leaders ont été exécutés, d’autres incarcérés. Mon arrière grand-père fut déporté et emprisonné. À sa remise en liberté, il s’installa à San, là où se trouve encore notre concession familiale. Il y est mort vers 1929. Les anciens de ma famille disent qu’à San et à Tominian, on a baptisé une rue du nom de Koula Ladji, mais on n’en voit aucune trace aujourd’hui. Depuis des années, je cherche des photos de cette révolte, et plus particulièrement une photo de Koula Ladji, je n’en ai malheureusement jamais trouvé. J’espère qu’à l’occasion de ce centenaire, des gens exhumeront des documents de leurs malles familiales, et qu’ils me feront signe.

Francis Simonis La répression de cette révolte a en effet été terrible. Du côté français, plus de 5000 hommes prirent part aux colonnes militaires, ce qui en fait l’opération la plus importante de toute l’époque coloniale en Afrique Occidentale Française, tant en hommes qu’en matériel. Il s’agit de la véritable conquête militaire de la région. Elle se solda par des dizaines de milliers de victimes. L’ordre colonial va désormais s’imposer dans la boucle du Niger. Une nouvelle ère commence, celle de « la mise en valeur » des colonies, autrement dit, l’exploitation des populations africaines par le colonisateur. Les événements auront aussi montré que l’immense colonie du Haut-Sénégal-Niger était ingérable. Il fut donc décidé qu’elle serait désormais découpée en deux colonies, le Soudan Français et la Haute-Volta, qui deviendront ensuite le Mali et le Burkina Faso. Finalement, s’il y a aujourd’hui des Bobo et des Dafing maliens quand d’autres sont burkinabè, c’est grâce à Koula Ladji et aux révoltés de 1916 ! Si ton ancêtre, cher Habib, a été l’un des meneurs de cette résistance à la colonisation, je tiens à préciser que les miens n’ont pas participé aux opérations militaires de 1916 ! Le commandant de la colonne qui a combattu ton arrière-grand-père s’appelait Simonin, et non pas Simonis… Simonin a maintenant sombré dans les oubliettes de l’histoire, plus personne ne se souvient de lui, alors que ton ancêtre, El Hadj Adama Dembélé, est à juste titre célébré comme un grand résistant face à l’oppression coloniale. Il est vraiment dommage qu’aucune photo de lui ne soit disponible, mais il t’a laissé un nom dont tu peux être fier. N’est-ce pas là le plus important, cher Dembélé ?

Propos recueillis par Françoise WASSERVOGEL Source : Le Reporter

 
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