samedi, 25 novembre 2017
 

MALI : « Le pays a besoin d’une guerre contre la pauvreté »

Entretien avec Mohamed Diarra responsable de la section France du Parti Sadi

Peux - tu présenter le Parti Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance (SADI) ?

Le Parti SADI ( Solidarite africaine pour la Democratie et l’independance) est un Parti qui a été créé en 2001, avant c’était une association fondée en 1996, qui a évolué en parti politique. CE parti se situe clairement à gauche, il est particulièrement actif dans la vie politique malienne et est dans l’opposition face aux pouvoirs qui se sont succédés. Depuis 2002

SADI se présente aux élections. Son militant et homme politique phare est le Docteur Omar Mariko qui a été élu député en 2007. Au mois d’Aout 2012 , après le coup d’état, alors que le mandat de l’Assemblée nationale est arrivé à terme, au titre de la constitution puisque un mandat ne peut pas être prolongé, il a rendu sa démission.

Quelles sont les causes de la crise au mali ?

Depuis son avènement, SADI dénonce cette démocratie de façade qui existe depuis longtemps, SADI n’a pas cessé de dénoncer la corruption, les privatisations, les malversations, la collusion de certains politiques et militaires avec le trafic de drogue au nord du pays. Le problème du Nord a toujours été récurrent. L’Etat Malien a dépensé des milliers de dollars sans que cela ne règle quoique se soit. SADI a tiré la sonnette d’alarme lorsque la guerre de Libye a commencé, le parti SADI a été la seule force politique malienne a dénoncer publiquement cette guerre, a en mesurer les conséquences possibles, y compris devant l’assemblée nationale, on a vu les objectifs de l’Otan en Libye et SADI a vu juste ! Ainsi SADI a dit que notre pays serait la prochaine cible de l’impérialisme celui-ci ayant créé les conditions nécessaires pour pouvoir intervenir militairement au Mali.

Donc, à SADI, cela ne nous étonne pas et face au drame malien nous n’avons pas arrêté de dénoncer cet impérialisme. Vu le taux d’analphabétisme au Mali, le niveau de méconnaissance de la vie politique des populations maliennes, c’est un combat qui est très difficile. Ajoutons à cela le travail de sape des médias au service du néo-colonialisme, c’est d’autant plus difficile. L’opinion publique malienne est facile à manipuler, et ce qui nous arrive aujourd’hui cela ne nous étonne pas. Avant même que des islamistes ne débarquent au Mali, le SADI a toujours défendu une solution malienne et même s’il devait y avoir la guerre, nous avons toujours prôné une solution malienne mais les impérialistes et leurs alliés de la CEDEAO ont tout mis en œuvre pour que l’armée malienne ne résiste pas. Ils ont bloqué la livraison d’armes dans les ports de la région, ils ont créé des dissensions, des conflits internes au sein de cette armée afin qu’elle ne puisse pas remplir sa mission régalienne qui est la défense de l’intégrité territoriale du Mali.

L’armée malienne qui est dans un délabrement total ne pouvait pas défendre un territoire deux fois plus grand que la France. Donc la réalité nous a rattrapé. En effet le budget des armées maliennes, qui n’est pas conséquent, était ponctionné par une hiérarchie militaire complètement corrompue. Beaucoup de ces barons de l’armée, de ces hauts gradés sont clairement impliqués - à la vue et au su de tous - dans les livraisons d’armes, les trafics de drogues au nord Mali. En fait, au nord, l’armée malienne a été abandonnée et livrée à elle-même.

Les restrictions du FMI, les conditionnalités créées par la Banque Mondiale et la politique des impérialistes ont abouti à ce qu’il n’y a jamais eu de véritables armées en Afrique. Ce n’est pas une spécificité du Mali, les armées en Afrique n’existent pas, à l’exception de l’Algérie, du Nigeria et de l’Afrique du Sud. S’il y avait des armées fortes dans les pays africains pauvres alors les pays riches ne pourraient pas s’y aventurer. Et quand l’intervention militaire est arrivée à un moment où la population souffrait, SADI a dénoncé tout cela, mais on ne pouvait pas aller à l’encontre de la volonté des populations qui étaient contentes de la libération.

Quelle est votre analyse sur les Djihadistes ?

Les Djihadistes, sont alliés avec les impérialistes, voire soutenus, ils ont les mêmes objectifs qu’eux, souvent ils travaillent ensemble. Regardez en Syrie, même en Libye, on ne comprend donc pas la position des autorités françaises. On pouvait très bien faire l’économie de cette guerre, en faisant pression sur leurs bailleurs de fonds que sont le Qatar et l’Arabie Saoudite à travers leurs mécénats. Ces pays sont des alliés stratégiques ( et économiques) de la France, celle-ci aurait pu intervenir pour qu’ils arrêtent de cautionner et d’aider les Djihadistes. Nous avons toujours été contre une intervention militaire étrangère parce qu’on sait quand on commence, mais on ne sait jamais quand cela se termine. Les Djihadistes ont miné le territoire et il y a déjà quatre maliens qui ont sauté dans leur véhicule. Sur le plan également d’identité on n’arrive pas à faire la différence, les Djihadistes et le MNLA ont, à un moment donné, été des alliés, ils ont combattu ensemble l’armée malienne, donc on ne sait même plus qui est qui ? La France demande aux autorités maliennes de discuter avec le MNLA et on ne sait pas où cela va nous mener. Si l’armée malienne avait mené sa propre lutte de libération, avec des aides étrangères bien déterminées par nos soins, il n’y aurait pas eu le problème qui se pose actuellement à Kidal, l’armée malienne ne peut pas rentrer à Kidal et c’est l’armée française qui est là avec le MNLA incorporant des djihadistes et les troupes tchadiennes.

Qu’est ce qui explique que les groupes Djihadistes comme, par exemple, Ançar Dine, ont franchi la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud pour aller prendre Konna. Les médias disent que c’était pour aller directement sur Bamako, Selon toi est - ce crédible ?

Je pense que si ces gens voulaient venir sur Bamako, ils l’auraient fait depuis le début de la crise, quand ils ont pris les grandes villes et qu’il n’y avait pas de résistance face à eux, car l’armée était en débandade. Ils pouvaient venir jusqu’à Bamako. Donc ce sont vraiment des questions sans réponse. Bizarrement d’ailleurs, sur Konna, l’armée française était déjà dans la ville de Sévaré, avant même l’appel à l’aide du Président du Mali par intérim à François Hollande. Donc, on pense que tout cela était planifié, d’autant plus que la préparation de cette intervention avait commencé en mai 2012 date de la passation de pouvoirs entre Sarkozy et Hollande. L’histoire jugera.

Que penses - tu de la position de la CEDEAO dans la crise malienne ?

J’en profite pour dire que la CEDEAO est une coquille vide elle n’est qu’un syndicat de chefs d’États, qui sont à la solde des impérialistes occidentaux. Elle est loin d’être une communauté économique pour les peuples, La mission de la CEDEAO n’était pas de bloquer pendant neufs mois dans les ports du Senegal, de la Guinée les armes destinées à l’armée malienne. Elle a aussi mis le Mali sous embargo en totale violation de ses propres textes.

Dans un contexte de crise institutionnelle, la CEDEAO a choisi son camp, alors qu’au contraire, elle aurait dû se ranger au côté du peuple et pas aux côtés des autorités qui étaient impopulaires. Donc on est vraiment étonné de la position de la CEDEAO mais là aussi l’histoire jugera.

Ce que l’on peut dire, avec la chute d’Amadou Toumani Touré (ATT), c’est qu’il y avait une situation ouverte et la France et la CEDEAO ont réussi à reprendre en main le Mali.

Je ne voudrais pas taper systématiquement sur le pouvoir ATT mais ce qui se passe actuellement dans la bande sahelo-saharienne est largement de sa responsabilité. Le pouvoir malien a fait beaucoup d’erreurs en laissant s’installer les groupes Djihadistes au pays. Cela ne date pas d’hier, exemple les prises d’otages par les terroristes dans le nord du Mali, existent depuis 2006. Le pouvoir central malien a eu un accord avec les Touaregs qui était de démilitariser les régions du Nord Mali et donc, ces régions ont été prises aisément par les islamistes car l’armée malienne s’était retirée complètement de ces zones, la présence militaire était extrêmement faible, juste des postes de contrôle assez léger. Avant le début des hostilités au nord du Mali, il n’y avait pas de véritables bases militaires maliennes qui soient positionnées dans le nord qui représente tout de même les 2/3 du territoire national. Lorsque les accords d’Alger de 2006 ont démilitarisé ces 3 régions, cela a créé un sanctuaire pour les terroristes, les Djihadistes, les trafiquants. C’était une zone de non droit et les autorités françaises avaient demandé au Président Touré de faire attention car il y avait des prises d’otages, mais à partir du moment où les otages n’étaient pas des maliens, que cela était vraie une situation de rente pour les proches du pouvoir que sont les conseillers militaires les intermédiaires du palais présidentiel... rien a été fait.

Lors de la libération de Pierre Camatte, les autorités françaises demandaient la libération de quatre terroristes algériens qui étaient détenus à Bamako, cela a créé un incident diplomatique avec l’Algérie. Sarkozy voulait faire un coup politique et médiatique en ayant obtenu la libération de Pierre Camatte, mais en même temps Paris s’était rendu compte que le pouvoir était complice de ces prises d’otages . Cela n’a pas aidé ATT, de plus, il soutenait Kadhafi, ce sont les raisons pour lesquelles, Paris l’a lâché. Sa carte n’était plus jouable mais il fallait que le système continue avec l’intronisation du Président de l’Assemblée Nationale Dioncounda Traoré comme président intérimaire puis imposé comme président de la Transition par les chefs d’Etat de la CEDEAO au service des autorités françaises. Depuis le début on a l’impression que c’est la France qui dirige le Mali, qui tire les ficelles, et c’est sûrement la vérité.

Peux tu faire un point sur la situation du pays tant au nord qu’au sud ?

Depuis le début de la crise, les populations qui n’ont pas d’intérêt dans cette crise, sont les premières victimes. Concernant les touaregs ils paient un lourd tribu dans cette guerre, la majeure partie des réfugiés actuellement ce sont les Touaregs. Cette population qui a fui la guerre et a dû fuir le Mali parce qu’elle a peur d’être assimilée, par l’armée malienne, aux terroristes et à des Djihadistes. Il y a un problème d’amalgame mais la population malienne dans son ensemble est sensibilisée dans ce sens afin d’éviter ces amalgames.

Je pense que ceux qui ont commencé cette guerre doivent demander le pardon à cette population Touarègue du Mali qui est d’ailleurs dans une situation très précaire, dans une situation de drame. Dans tous les pays voisins, Mauritanie, Burkina Faso, Algérie, Niger, il y a des réfugiés Touarègs. Quand j’entends dire le MNLA qu’il se bat pour créer, instaurer un état de l’Azawad avec les touaregs, je pense que le MNLA aurait pu faire l’économie de cette guerre. Car le Mali est un pays un et indivisible donc c’est cette frange de ces indépendantistes n’ont pas pensé à ce qu’il pourrait arriver à cette population touarègue qui est vraiment ciblée, et qui se retrouve entre le marteau et l’enclume. Cette population au Nord dans sa grande majorité est formée des Songhaï, les Peuls, et ceux-ci n’aspirent qu’à une chose, le retour de la paix et à leur vie d’avant. On peut résoudre ce problème du Nord du Mali dans une décentralisation très poussée avec des transferts de compétences, transfert de ressources de l’Etat pour essayer de déconcentrer l’état central.

La France a fait le boulot le plus facile pour l’instant car elle n’a fait que repousser les Djihadistes qui ne sont pas défaits. Même le Président Hollande a dit à un moment qu’il y a peut être que 10% du potentiel djihadiste qui a été atteint. Ils sont dans les grottes, dans les montagnes du massif de l’Adrar des Ifoghas le long de toute la frontière avec l’Algérie et le plus dur reste à faire. Le plus dur reste à venir puisqu’il faut gagner la paix.

Dans cette situation il y a des débats à l’intérieur de la gauche française sur la revendication du retrait des troupes françaises du Mali Qu’en penses tu ?

Notre position, à SADI, est claire c’est avant tout une solution malienne. On voulait une armée malienne assez forte, qui soit aidée. Car son armement date des années 60, on a entendu des Maliens qui sont sur le conflit au cotés des troupes françaises dire qu’ils n’ont jamais vu des armes comme cela, à part dans les films. Pour se battre, il faut avoir des armes, et l’armée malienne vu son équipement savait que c’était un combat perdu d’avance. Pendant un an de crise la France n’a rien fait pour aider cette armée malienne, elle a plus créé de problèmes. Au sein même de l’armée malienne il y a un bataillon à majorité Touarègue avec à sa tête le Commandant Ag Gamou. Ce bataillon peut aider l’armée française pour faire libérer les otages français, ce qui peut nous éviter le replacement du MNLA dans le jeu.

Au Mali, il y a eu tellement de hargne médiatique à l’égard de ceux qui sont contre l’intervention française au Mali que le débat n’est pas possible. Les opposants n’ont pas le droit à la parole, ils se font traiter d’apatrides, de rebelles du sud. Tout ce qui va à l’encontre de cette intervention militaire française ne passe plus dans les medias. Vu la souffrance de nos populations à cause des Djihadistes, nous n’avons pas condamné l’intervention. Mais cette intervention est loin de résoudre le problème de l’effondrement de l’Etat. En plus, elle a permis de conforter un système, celui là même qui a mis le Mali en lambeau.

Un pays comme le Mali a besoin d’une guerre contre la pauvreté pour qu’il y ait à manger pour tout le monde, la guerre contre la misère, la pauvreté, la maladie, le manque d’éducation, cela doit être la préoccupation majeure de toutes les populations. Pour le Mali, la situation est grave, le Mali est au milieu entre les forces djihadistes d’un coté et de l’autre les forces néo-colonialistes.

Propos recueillis par Paul Martial

 
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