jeudi, 21 septembre 2017
 

MALI : Négociateurs divisés sur l’accord d’Alger

Signera ? Signera pas ? Certains des groupes armés actifs au nord du Mali aiment, visiblement, se faire prier. Ils ne semblent en tout cas pas pressés de parapher le document intitulé « Accord pour la paix et la réconciliation », présenté le 1er mars à Alger après six mois de négociations inter-maliennes tendues sous les auspices des autorités algériennes. Après avoir refusé, une première fois, de signer l’accord en mars, la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), qui regroupe surtout les mouvances rebelles touaregs, avait annoncé qu’elle pourrait signer le document, finalement, le 15 avril. Or, à l’heure où nous bouclons, la date du mercredi 15 avril est elle aussi passée sans que la CMA ait mis sa signature sur le document, résultant des négociations qui avaient été ouvertes le 1er septembre dernier. Le 16 avril a d’ailleurs eu lieu une marche à Kidal, dans le Nord-Est, fief des groupes qui composent la CMA, contre le paraphe de l’accord « dans son état actuel ».

De son côté, le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), qui est proche de l’ancienne mouvance djihadiste malienne Ansar ed-Dine (Partisans de la religion) et semble sensible aux pressions des milieux officiels algériens, ne l’a pas encore paraphé, non plus. Mais au lendemain de la date initialement prévue, le 16 avril, le HCUA vient d’annoncer qu’il pourrait signer le 20 avril. La fin du zigzag n’est pas encore connue, alors que nous bouclons, mais il pourrait encore durer.

Ceci d’autant plus que le CMA semble pour le mieux divisé sur la question de la signature.Aux négociations d’Alger, le gouvernement malien, la « société civile » (représentée par des associations et ONG) et les groupes armés ont été représentés par une quarantaine de délégués, plus un staff de collaborateurs (-trices). Les trois cycles de négociation qui se sont déroulés ont visé à mettre fin aux (multiples) conflits armés du Nord du Mali, et qui sont devenus visibles quand ce dernier s’est provisoirement séparé, en 2012, du reste du pays. Une rébellion armée, alors fondée sur une alliance tactique entre des groupes touaregs et des djihadistes – ces derniers étant en partie issus de l’Algérie voisine, où les islamistes avaient perdu la guerre civile des années 1990 – avait conquis une vaste moitié nord du pays, entre janvier et avril 2012. Puis l’alliance entre ces deux forces s’était brisée en juin 2012, et à la fin du mois, la direction du mouvement touareg MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) était partie précipitamment à Ouagadougou. La France était ensuite intervenue militairement, à partir de janvier 2013, alors que le MNLA lui proposait ses services « dans la lutte antiterroriste »…

Idéologie et business

Alors que les djihadistes poursuivent en partie des objectifs idéologiques et sont en partie actifs dans différents « business » (trafics d’armes, d’essence, d’otages…), la base des groupes armés touaregs est plutôt d’essence affairiste. Leur objectif principal est de rétablir la prééminence de certains clans familiaux qui contrôlaient le commerce par caravanes, dans l’ancienne société, puis avaient vu leur statut remis en cause par l’émergence des nouveaux moyens de transports : camion, avion… Les clans anciennement à la tête de la société touareg du Nord, très hiérarchisée (et historiquement esclavagiste), cherchent ainsi à se repositionner économiquement en investissant les divers trafics transsahariens. Les plus lucratifs sont ceux de la drogue – qui arrive par bateaux rapides, en provenance d’Amérique du Sud, sur les côtes de Guinée ou de Guinée-Bissau, puis traverse le Sahara pour être acheminée en Europe, des cigarettes et des armes.Ce que cherchaient à obtenir des groupes tels que le MNLA et le CMA, dans le cadre des négociations, était un contrôle de cet espace économique, sous couvert d’autonomie. Ils cherchaient aussi à faire intégrer une partie de leurs troupes dans l’armée malienne, mais en gardant, si possible, de l’autonomie au niveau de leurs structures de commandement, en contrôlant, autrement dit, de vastes zones dans le Nord. Alors que d’autres forces, n’accepteraient leur intégration que dans la mesure où les troupes seraient « mixées » à travers l’ensemble du pays/Le projet accepte le terme d’AzawadLe document de l’accord proposé à Alger laisse en bonne partie ouvertes ces questions. Il envisage un « programme de développement économique », conçu sur dix à quinze ans, pour le Nord (désavantagé par les conditions climatiques et géographiques), et une large décentralisation avec un transfert de pouvoirs vers toutes les régions, qu’elles soient au Nord ou Sud, mais « particulièrement celles du Nord ». Le projet d’accord prévoit également une intégration de groupes rebelles armés dans l’armée, et aussi que des postes de commandement leur soient réservés. Mais les modalités exactes, le nombre, etc. sont laissées ouvertes : elles doivent être discutées lors de négociations ultérieures… Le texte précise, cependant, que les anciens rebelles auront le choix entre une intégration dans l’armée ou la participation à un programme intitulé DDR, pour « Démobilisation, désarmement et réintégration (dans la société) ».

De façon emblématique, le projet d’accord accepte par ailleurs d’utiliser le terme d’« Azawad » pour désigner le Nord du pays, un terme issu des langues berbères dont l’utilisation est revendiquée par les groupes touaregs. Au Sud, cela fait dire à certains journalistes et associations que seraient consacrés, ici, « les germes de la division du pays », une chose dangereuse selon eux. Alors que d’autres, dans la presse, considèrent au contraire qu’il faudra arriver à une signature du projet d’accord, afin d’enfin pacifier les conflits dans le Nord du Mali. Les djihadistes, mais aussi d’autres groupements armés ont réinvesti des parts non négligeables, comme le montrent la multiplication d’attaques armées commises depuis septembre 2014 qui visent la Minusma, la troupe des Nations Unies, dont la mission est « la stabilisation du Mali », des postes de gendarmerie, mais aussi des civils. Une des dernières en date est celle qu’un camp de la Minusma, le 15 avril, à Asango, qui a tué trois civils et blessé sept autres, suite à un attentat-suicide. La présence de ces groupes s’est nettement accrue par rapport à 2013 et au moment le plus fort de l’intervention française, même si l’armée française est toujours présente au Nord Mali (désormais rattachée à l’opération « Barkhane » dont le QG a été transféré au Tchad). Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, prétend, par ailleurs, que l’armée française aurait « neutralisé », autrement dit, tué, 200 djihadistes au Nord Mali, au cours de l’année 2014.

L’instabilité qui résulte de la présence accrue de ces groupes s’étend par moment jusqu’à la capitale Bamako, où un attentat a ciblé pour la première fois cinq Européens (dont deux experts en déminage de la Minusma), dans la nuit du 7 au 8 mars. Même si les attentats restent nettement plus rares dans la capitale, la nervosité existe. Pour toutes ces raisons, une partie de la population, y compris, au sud, pourrait accueillir la conclusion d’un accord avec un certain soulagement, alors que d’autres risquent de s’y opposer, au nom de l’unité du pays et du rejet des concessions à des mouvances armées et affairistes.

Bertold Du Ryon

 
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