dimanche, 8 décembre 2019
 

Maliens de l’extérieur : les oubliés de la République

« Tu as ta carte Nina ? » « Non, ils ne me retrouvent pas sur le Ravec, et pourtant j’ai le reçu, mais, ça ne leur suffit pas. J’ai téléphoné au consulat, mais ils ne répondent jamais, je suis même allé à l’ambassade. Pour le moment, rien à faire. »

Semaine après semaine, les Maliennes et Maliens de l’extérieur ont brandi leurs reçus dans les bureaux de l’administration pour obtenir cette Nina, le sésame qu’il leur fallait pour exercer leur droit de vote. Quoique qu’il soit difficile d’évaluer le nombre de Maliens vivant en France, les estimations fournies par les autorités de Bamako et de Paris oscillent entre 80 000 et 120 000 personnes. Au lendemain du premier tour des élections présidentielles, il serait hasardeux d’avancer un chiffre quelconque, mais ce qui est sûr, c’est que l’immense majorité de ces citoyens maliens étaient en colère.

En colère de ne pas avoir eu de réponse à leurs questions, alors qu’ils avaient fait le nécessaire dès 2009, au moment du recensement. En colère de constater que, depuis, leur nom a disparu de la liste. En colère qu’aucune Nina à leur nom n’existe parmi les 29 000 que le consulat a reçues pour les 81 000 Maliens enregistrés au Ravec. En colère d’entendre l’ambassadeur du Mali en France expliquer que c’était dû à « un problème national », à « des erreurs techniques, mais que cela « ne remettrait pas en cause la crédibilité du scrutin ».

Le 28 juillet, ceux qui avaient eu la « chance » d’obtenir leur Nina, se sont dirigés, dès 8h, vers le bureau où ils devaient voter. Ils étaient souvent accompagnés de ceux qui, incrédules, pensaient encore que les choses pourraient être résolues sur place.

En région parisienne, les bureaux de vote devaient être installés dans des salles municipales, dans des foyers de travailleurs, dans les locaux de l’ancien et du nouveau consulat, à l’ambassade.

L’incompréhension s’est installée quand ils ont trouvé porte close puisque leur bureau de vote avait été transféré, sans explication, au dernier moment, soit à l’ambassade, soit au nouveau consulat. Conscients que cette élection présidentielle était le moyen de participer à la reconstruction du pays, et surtout de tourner la page de 18 mois de chaos, ils ont tous, hommes, femmes, jeunes et vieux, pris le train, le métro ou le bus pour se rendre au cœur de Paris ou à Bagnolet, pour accomplir leur devoir de citoyen.

Sur place, dans le hall, chacun a cherché sa photo et son nom sur les longues listes affichées aux murs ou sur des panneaux. Rien n’était classé par ordre alphabétique. Malgré l’aide apportée par les agents électoraux, les membres de la commission électorale d’ambassade, et les représentants de la société civile, ce fut souvent peine perdue. Leur nom n’était nulle part. La tâche était quasi impossible. Les téléphones sonnaient. Certains apprenaient qu’un tonton ou une sœur avait vu leur nom, sur une liste dans une autre municipalité, sans rapport avec leur lieu de résidence, et, parfois, même en province, au Havre ou à Strasbourg, à des centaines de kilomètres de la capitale. Ils constataient, une fois de plus, que l’administration n’était pas à la hauteur de l’enjeu.

En fin d’après-midi, devant le consulat, en banlieue parisienne, alors que le légendaire calme malien régnait encore, un carton, rempli de bulletins de vote, de listes électorales, et de calendriers portant la photo d’un des candidats, a été découvert dans une voiture stationnant quelques mètres plus loin. La fatigue, les frustrations et l’incompréhension qui avaient été contenues jusqu’alors, ont ouvert la voie aux cris, aux pleurs, aux disputes, et même à la bagarre. Il y avait soupçon de fraude électorale. Les plus âgés ont tenté de calmer les choses. Les policiers en faction devant le bâtiment ont séparé les belligérants. Mais le mal était fait. La suspicion et le doute s’étaient installés.

Comment pouvait-on tolérer le moindre écart à la transparence de cette élection, alors que tous les Maliens souhaitent vraiment être débarrassés des pratiques qui ont mis le pays à genoux. Certains expliquaient qu’il n’y avait rien de mal à ce qu’un tel carton soit transporté, alors que les autres, regrettant, bien sûr, que certains en soient venus aux mains, n’ont rien pu dire d’autre, que « c’est ça le Mali, on ne s’en sortira jamais ».

À la fermeture des bureaux de vote, chacun est rentré chez soi, de l’amertume plein le cœur, espérant malgré tout, s’il y avait un deuxième tour, ne pas revivre de tels moments.

Les Maliennes et Maliens de l’extérieur savent quels sacrifices l’émigration demandent. Ils savent que le pays compte sur eux depuis des décennies. Ils savent que leurs transferts d’argent, estimés par la Banque mondiale à 145 millions de dollars US en 2007, représentent un enjeu financier, économique et social majeur, au moins aussi important que l’aide au développement. Et pourtant, le 28 juillet, ils ont été les oubliés de la République.

Françoise WASSERVOGEL

SOURCE : Le Reporter du 2 août 2013.

 
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