lundi, 25 septembre 2017
 

Oumar Mariko : au Mali, le chemin des luttes retrouvé

En premier lieu, peux-tu nous dire quelques mots sur le Mali ?

Le Mali est un pays qui est présenté, sur le plan international par les gouvernements européen et américain, comme étant un pays très démocratique : il y a la liberté d’expression, la liberté d’opinion, la liberté d’association. De plus le gouvernement est un très bon élève du FMI et de la Banque Mondiale puisqu’il en applique toutes les mesures. Pour nous, on ne peut appliquer ces mesures et parler de démocratie, parce qu’en fait il n’y a pas de démocratie économique. On considère aujourd’hui que c’est un pays où il y a plusieurs partis politiques, mais ils ne dessinent pas très clairement leurs options. En réalité quand on regarde de plus près on s’aperçoit que la plupart de ces partis sont des partis de droite et ceux qui se réclament de la gauche le sont plus dans la parole que dans la pratique et dans la conception même du développement économique, ils sont beaucoup plus à droite. De toute façon le Mali officiel c’est un pays où s’installe de façon très inquiétante l’impérialisme euro-américain depuis une dizaine d’année. Déjà depuis 1985, le Mali a officiellement opté pour le développement du secteur privé comme étant le moteur de l’économie nationale et de 1985 à aujourd’hui c’est le même discours officiel qui a cours et qui fait que, sans coup férir, le Mali applique tous les diktats du FMI et de la Banque mondiale et est au garde à vous devant les pressions françaises et européennes.

Quelle est la situation sociale ?

La situation sociale actuelle est que le chômage va grandissant parce qu’il n’y a pas de secteur porteur d’emplois dans la mesure où toutes les entreprises publiques qui existaient sont complètement liquidées, donc le chômage est réel. Les paysans qui constituent la majeure partie du peuple, soit 95% de la population active, connaissent de plus en plus une paupérisation. On estime que 64% des Maliens, qui ont 380 CFA par jour, se trouvent dans le monde rural – paysans, éleveurs et pêcheurs – parce que l’économie est essentiellement basée sur la pêche, l’élevage et l’agriculture. Au niveau de la classe ouvrière, elle est très réduite et elle est dans une grande instabilité qui est liée aussi à l’instabilité des structures industrielles existantes : çà ouvre, çà ferme et à chaque récession économique ce sont des licenciements, des pertes de postes, etc. L’alimentation est difficile, avoir trois repas par jour c’est pour très peu de Maliens, l’accès aux repas pour la majorité de Maliens dans les zones rurales, mais aussi dans les zones péri-urbaines comme Bamako, c’est extrêmement difficile. La misère est une réalité qui galope au Mali, mais de l’autre coté, en face, le gouvernement qui a fait le choix de travailler selon la doctrine des institutions financières internationales, s’inspire de la lutte stratégique contre la pauvreté mise en place par le FMI et la Banque mondiale pour corriger les effets néfastes de sa politique prédatrice.

Et concernant la santé et de l’éducation ?

La santé n’est pas gratuite au Mali, bien au contraire. Et l’éducation est de plus en plus déchargée sur le compte des populations. La santé conventionnelle en milieu rural souffre de deux choses : l’accessibilité financière pour les populations et l’accessibilité physique en termes de structures existantes, c’est l’exclusion totale car les hôpitaux qui existent à l’intérieur du pays ne sont fréquentés par les populations que lorsqu’elles n’ont plus le choix, donc elles deviennent des mouroirs plutôt qu’autre chose. L’accès à l’école se fait rare quand on n’a pas d’argent on ne peut plus y aller. Il y a deux types d’enseignements : l’enseignement conventionnel qui est dirigé et chapeauté par l’Etat et d’accès difficile, et il y a les écoles communautaires développées en milieu rural dont les frais sont supportés par les parents. Ceux qui n’ont pas d’argent ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école et il arrive que la communauté ne soit pas capable de payer les enseignants, donc ce sont des mois de chômage et les enfants ont des scolarités au rabais et jamais achevées.

Face à cette situation difficile, comment se structure les résistances dans le pays ?

En face de çà, vous avez une société civile dont la plupart est contrôlée par les gens au pouvoir et il y a d’autres éléments de la société civile qui se battent comme ils peuvent pour résister. Dans cette société civile, il y a la chaine de radio Kayira composée de neuf radios libres qui sont dans tous les combats pour le peuple, l’Association Malienne des Expulsés qui existe et se bat, l’Association Retour Travail Dignité, la Ligue pour la Justice le Développement et les Droits de l’Homme, dont le président est un avocat. Ce sont celles qui sont visibles dans le combat. De façon plus timide le CAD (Comité Contre la Dette) qui existe et qui arrive à organiser des forums pour que les gens se rencontrent et puissent échanger leurs expériences. Mais à part celles-là, les autres, je ne les vois pas bien dans le combat au quotidien.

Et au niveau syndical ?

Au niveau des organisations syndicales, nous avons une aristocratie syndicale qui bloque l’avancée des luttes syndicales. Il y a des comités syndicaux qui se battent, ceux des chemins de fer par exemple sont sortis récemment de leur torpeur. Il y a aussi le comité syndical des enseignants qui se bat, de temps en temps, pour les revendications catégorielles. Mais les autres comme la CSTM (Confédération Syndicale des Travailleurs du Mali), comme l’UNTM (Union Nationale des Travailleurs du Mali) ces syndicats sont complètement bouffés par l’aristocratie syndicale. C’est beaucoup plus un syndicalisme de salon plutôt qu’un syndicalisme de combat.

Dans ces luttes, comment se situent les partis politiques au Mali ?

Pour les partis politiques qui se battent réellement, il y a notre parti qui se bat vraiment dans le monde paysan et ouvrier et pour l’indépendance et qui porte ce combat à l’Assemblée nationale par le groupe parlementaire commun de SADI et du PARENA (Parti pour la Refondation nationale). A ce niveau là, les députés se battent vraiment de façon remarquable au niveau de l’Assemblée nationale pour faire entendre la voix du peuple, même s’ils sont extrêmement minoritaires par rapport à la masse des députés au pouvoir. Nous sommes au nombre de neuf députés du groupe parlementaire SADI/PARENA qui sont rejoints très souvent dans le vote par le RPM (Rassemblement Pour le Mali), qui est un parti social démocrate tout comme le PARENA. Ils se battent avec nous, ce qui fait que nous sommes au nombre de 19 députés sur les 145 de l’Assemblée nationale. On se fait entendre sur le vote des OGM, on a tapé du poing sur la table sur la loi des finances et sur bien d’autres lois aux effets néfastes pour la population, mais sans avoir un véritable retentissement, un véritable écho dans la presse. C’est récemment qu’on commence à parler de nous, comme lorsque nous nous sommes battus pour que les manques des entreprises publiques ne soit pas inscrits dans le budget national.

Comment analyserais-tu la situation politique ?

Je sens, de plus en plus, un bouillonnement au sein du peuple qui cherche des perspectives. Hier il y avait beaucoup de langage qui ne passait pas, beaucoup de difficultés pour nous autres, mais on nous écoute de mieux en mieux. Maintenant on peut parler et aujourd’hui on nous invite à venir et on nous écoute de mieux en mieux. Depuis 1993 on est dans le combat en disant que le système est en train de se renforcer dans le pays, mais on ne nous écoutait pas. Il y avait Alpha Amadou [Konaré, ancien président de la République du Mali, de 1992 à 2002. NdLR] qui était un excellent marchand d’illusion, ce qui entretenait beaucoup d’illusions y compris en entraînant le RPM et le PARENA, et c’était difficile pour nous de nous faire entendre. Mais maintenant les gens se manifestent. Aujourd’hui dans la rue je vois les gens autour de nous et de plus en plus des manifestations se font que nous organisons à travers notre radio en essayant de rassembler et nous-mêmes on essaie de faire des formations politiques de plus en plus en essayant de rassembler largement et surtout les vieux militants socialistes du temps de Keita [Modibo Keïta, président de la République du Mali entre 1960 et 1968, panafricaniste et tiers-mondiste. NdLR] qui sont les plus sincères et ont plus de gueule et qui ont le moyen de former les jeunes générations.

Propos recueillis par Paul Martial

 
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