lundi, 25 septembre 2017
 

Quand le mythe de la démocratie, tombeur du Mali, renaît de ses cendres

Les jeux sont faits, les Maliens ont élu leur nouveau Président. Entre deux maux, nous avons choisi le moindre et il nous reste maintenant à assumer, chacun, nos choix : l’élu qui a fait le choix de diriger ce pays et nous, qui avons fait de lui le nouveau dirigeant de notre Mali.

Vous, Président fraîchement élu, nous Maliens qui aimons rêver notre réalité et idéaliser nos traditions, souvent prétexte à refuser le changement, vous Communauté internationale, mais surtout vous, Français qui avez lourdement « insisté » pour que se tiennent ces élections précipitées et qui vous êtes félicités de voir la « démocratie » de retour au Mali, n’ayons pas la mémoire trop courte. Pour qu’une démocratie soit de retour, il faut d’abord qu’elle ait existé. Nous, Maliens, ne souhaitons pas oublier les raisons qui nous ont conduits à vivre l’enfer que nous venons de vivre. Cette descente aux enfers est la conséquence directe de cette tartufferie de démocratie dont tout le monde s’est accommodé dans le but d’en tirer le meilleur profit aux dépens des maliens et du Mali. Balzac nous rappelle que

« l’hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du vice. C’est donc faire acte de citoyen que de s’opposer à cette tartuferie sous laquelle on couvre ses débordements »[1].

Continuer à nous faire croire ou, pire, croire que tous nos malheurs ont surgi du néant un 22 mars 2012, serait faire insulte à l’intelligence, au bons sens et au discernement des Maliens, à l’Histoire.

80% des Maliens qui ont voté ont dit non !

Monsieur le Président du Mali, vous venez de réaliser votre vœu le plus cher parce que vous avez promis d’exaucer celui des Maliens : les faire émerger de cet enfer en oeuvrant à la construction d’un Mali uni, fier et solidaire. Certes, les promesses n’engagent que ceux qui y croient, mais vous qui êtes francophile, souvenez-vous : en 2002, dans un sursaut national, les Français ont mis de côté leurs convictions partisanes et ont élu Chirac avec 80% des voix, non pas parce qu’ils plébiscitaient son programme, mais pour empêcher l’impensable d’arriver : Le Pen Président de la République française.

En 2013, près de 80% des Maliens qui ont voté vous ont choisi non pas pour votre programme (existait-il seulement ?), mais pour écarter définitivement du pouvoir les responsables de leur déchéance. Homme du sérail, vous n’êtes pas totalement innocent et un boubou blanc ne saurait être gage de virginité, néanmoins, les Maliens vous ont offert une chance de laisser une trace dans l’Histoire de leur pays.

Tous les Maliens en âge de voter n’ont pas pu voter pour diverses raisons et parmi ceux qui ont voté pour vous, nombreux sont ceux qui ont voté contre votre challenger et son camp. Si ces derniers font toujours preuve d’autisme, ne faites pas l’erreur d’oublier d’où vous venez, qui vous a hissé à Koulouba et pourquoi. Nous savons que vous ne pouvez pas incarner le changement véritable, pas seulement en raison de votre âge, mais aussi de votre histoire. Nous espérons simplement qu’avec vous, un peu de décence parfumera les marigots de l’Etat et que le règne de l’impunité sera sévèrement ébranlé pour enfin laisser la place à un développement véritable, seul garant d’une démocratie digne de ce nom.

Nous n’attendons pas de miracle de vous car nous n’avons pas la naïveté de croire qu’une seule personne pourra faire notre bonheur à notre place. Nous ne croyons pas au Sauveur mythique, nous voulons juste un environnement plus sain qui nous permettra de construire notre Mali : un Mali qui valorise le travail et le mérite, un Mali qui se soucie plus de former ses enfants et de leur offrir un emploi et un salaire dignes, que de préserver des situations de rente qui le conduisent au naufrage. Nous voulons un Mali où les Maliens travaillent, s’enrichissent et enrichissent leur pays. Nous ne voulons plus d’une inféodation à une coalition de rentiers destructeurs de l’économie du pays, ni d’une aide aliénante qui a montré ses limites dans le développement réel du Mali, aide qui fait aussi partie du problème Mali.

Monsieur le Président fraîchement élu, souvenez-vous que la démocratie n’est pas un blanc-seing mais une délégation de pouvoir.

On vous dit latiniste, mais un peu d’hellénisme s’avère indispensable pour retrouver le sens originel du mot « démocratie ». « Demokratia », en grec ancien, signifie souveraineté, pouvoir du peuple, « demos » voulant dire peuple et « kratos » pouvoir, autorité.

La démocratie serait donc le régime politique dans lequel le pouvoir serait détenu ou contrôlé par le peuple (principe de souveraineté). Nous vous rassurons, cette démocratie n’existe nulle part au monde y compris chez ceux qui passent leur temps à nous donner des leçons de vertu démocratique tout en poursuivant ceux des leurs qui dénoncent leurs dérives antidémocratiques.

Non, je ne vise pas la Russie de Poutine ni la Chine, mais les États-Unis qui, à titre d’exemple, condamnent sans rire à 136 puis 90 ans de détention, un de leurs citoyens, Manning, qui, écœuré par le système américain, en a dénoncé les dérives, sans parler du cas Snowden.

Encore les mêmes États-Unis qui se sont empressés de condamner le coup d’État au Mali, de suspendre leur aide et qui, aujourd’hui, font semblant de prendre les militaires égyptiens, techniquement « coup-d’étateurs », pour des démocrates qu’il faut continuer à armer. Peu importe si ces armes tuent des citoyens égyptiens qui revendiquent le respect de leur démocratie : que vaut la vie d’un Égyptien face à celle d’un Israélien ?

Chez nous, la promotion surprise et incompréhensible par un « transitionnaire » fait prince malgré lui, d’un opportuniste terré dans son QG, est, assurément, un signal fort pour la démocratie malienne !

Ah ! cet État qui a ses raisons que la raison ne doit pas connaître !

Pas de démocratie sans gouvernance ni développement, pas de développement sans démocratie ni gouvernance

Parce qu’il vous a fait confiance a priori, le peuple malien vous autorise à le gouverner, c’est-à-dire à devenir le capitaine du bateau Mali. Vous allez nommer un gouvernement, cet équipage qui sera chargé de mener le Mali à bon port.

Nous attendons avec impatience et intérêt les décisions qui placeront votre présidence sous le signe de la bonne gouvernance, les actions concrètes qui seront prises non pas pour éradiquer la corruption d’un coup de baguette magique, mais pour au moins supprimer l’impunité de ceux qui en ont fait un art de vivre à la malienne.

Nous espérons ne pas voir revenir par la fenêtre ceux que les Maliens ont chassés par la grande porte, n’oubliez pas, 80% des votants, ça fait du monde…

Ensuite, il sera plus que temps de s’attaquer aux causes profondes de nos problèmes, dont : éducation et formation, développement de l’industrialisation aux dépens du commerce, disparition de la coalition des rentiers affameurs, investissements dans le développement d’un Mali créateur de richesses et d’emplois, destination et gestion de l’Aide, assainissement et transparence de la fonction publique, ajustement des institutions républicaines aux besoins et aux capacités du pays…

Le mythe de la démocratie a vécu au Mali et en créer un autre en faisant croire que la démocratie s’est relevée de ses cendres pour spontanément triompher est tout aussi suicidaire. Ne mythifions pas le geste de votre adversaire qui n’a rien de spontané… et remercions ceux qui ont su lui imposer la pacification.

Nous aimerions également comprendre quelle contrainte démocratique impérieuse a poussé à promouvoir un coup d’étateur que l’on n’a pas beaucoup vu sur le théâtre des opérations, pour en faire un général de corps d’armée. Un beau message de démocratie, en vérité et un bel exemple pour tous les apprentis « coup-d’étateurs » qui ne manquent pas sous nos cieux.

De grâce, arrêtons de rêver un Mali qui n’existe que dans les fantasmes des uns et des autres à seule fin de satisfaire des intérêts qui n’ont rien de malien. Construisons plutôt notre démocratie en misant sur le développement et non en « copiant collant » bêtement des systèmes conçus ailleurs et imposés par l’extérieur, qui n’arrêtent pas de prouver leur inédaquation. Le concept de démocratie est universel mais nous pouvons réfléchir à des outils plus adaptés, sous réserve que nous laissions de côté une politique du ventre sans foi ni loi.

Nous savons que le coût du système démocratique à l’occidentale n’est pas supportable pour le Mali. Nous savons qu’il ne peut y avoir de démocratie véritable sans développement.

Nous savons qu’il ne peut y avoir de démocratie tant que ceux qui en ont la charge l’utiliseront pour perpétuer un pouvoir féodal qui légitime la confusion entre argent public et poches privées.

Nous savons qu’il ne peut y avoir de véritable démocratie tant que le travail sera considéré comme « esclavisant » et le vol la norme, les manants qui se contentent des miettes ne voient pas ainsi le pain qui leur échappe. Que vaut une démocratie sans opposition, sans contre-pouvoir, une démocratie reléguée à une fonction purement alimentaire ?

Nous savons qu’il ne peut y avoir de démocratie sans repenser une société malienne conservatrice et réfractaire à tout changement, hormis matériel.

A quoi cela sert-il de vivre dans une maison en béton de 200 millions si vous devez continuer à vous comporter comme le dernier des villageois dans la gestion de votre maison et de votre environnement, si vous ne maîtrisez pas les règles minimales de l’hygiène ? Si vous ne comprenez pas que vous ne gagnerez jamais la bataille contre le paludisme avec une moustiquaire imprégnée tant que les caniveaux qui longent votre maison charieront vos eaux usées à ciel ouvert et que vous offrirez le contenu de vos poubelles qui trônent fièrement dans les rues, aux passants et aux chiens errants qui tapissent les environs de leur contenu.

Vous l’avez compris, nous attendons de vous plus qu’une pose, aussi haut levé soit votre menton. La « démocratie » en soi n’est pas le rempart ultime contre le pire des barbarismes : souvenons-nous de la crise de 1929 et de ses conséquences pour l’Allemagne en 1933.

Les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets, seule la forme qu’ils revêtiront changera : nazisme et fascisme là-bas, islamisme ici, terrorisme simplificateur pour tous.

Nous faisons semblant de ne pas comprendre que la misère et la désespérance, la perte de l’espoir d’une vie meilleure ici-bas, sont source de tous les extrémismes. Quelle que soit la latitude où il vit, l’être humain acculé à la misère ira se réfugier dans les bras du premier démagogue qui passera par là. Un soldat « onuesque » derrière chaque habitant de la planète n’y changera rien, sauf pour le soldat et ses « patrons » qui y trouvent une occasion inespérée de vivre grassement aux frais des contribuables du monde entier.

Comme Balzac, nous croyons que « l’hypocrisie est, chez une nation, le dernier degré du vice. C’est donc faire acte de citoyen que de s’opposer à cette tartuferie sous laquelle on couvre ses débordements. »

Nous restons donc vigilants et vous rappelons que nous espérons une politique autre que celle du ventre. Nos veines asséchées n’abreuveront plus les vampires qui se sont précipités sous votre aile, espérant échapper à la justice. Nous voulons faire pousser nous-mêmes l’herbe verte que nous mangerons et qui nous engraissera honnêtement.

Votre tâche sera rude mais nous vous aiderons à construire notre démocratie, nous les sceptiques, néanmoins optimistes, qui gardons espoir en un Mali généreux avec tous ses enfants.

Aïda H. Diagne


[1] Balzac, Œuvres div., t. 1, 1830, p. 350.

Source : http://www.fncdumali.com

 
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