mardi, 26 septembre 2017
 

Recommandations pour un Mali nouveau

Recommandations pour un Mali nouveau, en utilisant le filtre qui a amené notre association, Les Générations Libres, à initier et organiser, à Bamako, la Journée Carton Rouge contre les détournements de fonds au Mali, en décembre 2011.

Nous restons convaincus que, si le Mali a basculé le 17 janvier 2012, c’est parce que l’état, lui même, était devenu une zone de non droit, et que tout était réuni pour qu’un conflit éclate et s’installe.

1) Revenir, d’abord, très brièvement, aux années post indépendance, et leurs conséquences purement économiques.

Le Mali, comme tous les autres pays fraîchement décolonisés, s’est vu attribué d’office, une dette publique, qu’on pourrait qualifier de congénitale. Le Mali a tout fait pour rembourser cette dette. Mais le système de la dette imposé par les puissances occidentales est tellement infernal, qu’à partir des années 80, les plans d’ajustement structurel, imposés par le FMI entre autres, ont entrainé le Mali vers une diminution de la qualité des services publics en général et imposé des privatisations massives. De plus, les bénéfices de l’exploitation des ressources naturelles du sous sol malien qui auraient dû permettre au peuple de vivre très bien, sont, aussi, petit à petit, tombées entre les mains de multinationales, à qui les décideurs locaux maliens ont accordé des codes miniers très avantageux, car, eux-mêmes, en profitaient discrètement, mais largement. Au fil des années, des zones entières du pays ont été délaissées, abandonnées et spoliées, à cause de ces contraintes et de la mauvaise gestion du pays,. Le chômage est devenu l’avenir des jeunes, et l’émigration est apparue comme LA solution, car il en allait de la survie quotidienne des familles. Petit à petit, le système D et les activités opaques se sont installés. Si on y ajoute, les difficultés environnementales, les narcotrafics et le commerce illégal des armes, on peut dire que tout était là, pour une déstabilisation du septentrion, et donc du Mali tout entier. Le pire est que tout ceci a eu lieu dans le silence assourdissant des institutions nationales et internationales. Les décideurs locaux le savaient mais fermaient les yeux, car ils profitaient du système. Les états occidentaux le savaient mais fermaient les yeux, car ils profitaient du même système. C’est ce qu’on pourrait qualifier de « non-assistance à population en danger ». Et, pourtant, ce sont les Maliennes et les Maliens, qui, depuis 15 mois, se sentent humiliés aux yeux du monde. Alors que ceux qui devraient avoir honte, ce sont celles et ceux qui se sont engraissés en toute impunité, sur leur dos.

Il ne faut pas, non plus, que les Maliennes et les Maliens oublient qu’ils sont victimes, comme nous tous en occident, d’ailleurs, mais, pour le moment, à un moindre degré, du règne de la finance internationale. C’est dans ce contexte néo-libéral, qu’il faut analyser la situation du Mali et de l’Afrique en général. Les États de l’Union européenne, les États Unis d’Amérique, les Pays du Golfe et la Chine se livrent une guerre indirecte en Afrique sub-saharienne, pour garder ou obtenir encore plus de contrôle sur un monde en compétition économique.

En fait, les bandits cachés sont les multinationales, mais les citoyens, qu’ils soient maliens ou occidentaux, ne le savent pas, car les choses ne sont pas dites, bien sûr.

Pour être plus clairs, ne prenons qu’un exemple. Un seul exemple parmi ceux de la téléphonie au Mali. SOTELMA / MALITEL sont passées aux mains de la société Maroc Télécom. Ça on le sait. Si on y regarde de près, on apprend que cette société est détenue, en fait, à 53% par Vivendi, la multinationale. Et, si on fouille encore un peu plus, on voit que l’actionnaire principal de Vivendi, n’est autre que, Vincent Bolloré, un des amis de Nicolas Sarkozy. Et pourtant, quand on choisit Malitel, on a l’impression de téléphoner malien. Tout ça pour dire, que le Mali est au coeur de cette mondialisation ultra libérale, et qu’il faut que le Mali devienne un état fort pour y résister le mieux possible et pour protéger les Maliennes et les Maliens.

2) Ceci nous amène tout naturellement à la deuxième partie de l’analyse, à savoir, la faiblesse institutionnelle du Mali, sa démocratie de façade et surtout, l’état de non droit dont je parlais au début.

En France, nous venons d’assister aux déclarations de patrimoine du gouvernement. Mais, je dirais que, ce n’est pas ce qui nous intéresse. Ce que l’on veut savoir, c’est si les biens en question ont été bien acquis. Car, posséder un château et une limousine en son nom, ou au nom de son épouse, sa mère, son enfant ou son parent, alors qu’on ne perçoit qu’un salaire de fonctionnaire, c’est évidemment, s’être enrichi de façon illicite, c’est avoir agi contre la loi et la morale. C’est, surtout et avant tout, avoir spolié celles et ceux à qui l’argent détourné était destiné, à savoir les citoyens. Nous avons tous été élevés, quelque soit notre culture, quelque soit notre religion, quelque soit notre continent, selon des règles morales strictes, qui font de la malhonnêteté, du vol et de la tromperie, des actes répréhensibles et condamnables. Nous sommes les gardiens de nos sociétés. Donc, à ceux qui s’estiment au-dessus de ces règles, nous devons demander restitution des fortunes détournées.

A) Première recommandation.

Le Mali était un état de non droit, tout le monde le savait, c’était un état où on pouvait détourner de l’argent public sans être inquiété, où les premières places aux concours de la fonction publique étaient attribuées avant le début des épreuves, ce qui poussait parfois les jeunes diplômés à l’insupportable voyage vers l’Europe au péril de leur vie. Donc, pour que le Mali devienne un état de droit, c’est à dire un état où le gouvernement, les fonctionnaires, et tous les élus, qui ont la compétence pour édicter les lois, soient soumis aux mêmes règles juridiques que le citoyen lambda. Il faut que le Mali devienne un état où « Nul n’est au-dessus de la loi » et où rien ne se monnaye.

Cela veut dire qu’il faut que les archives du pays soient ouvertes et qu’un audit général de l’état et des institutions au Mali soit mené, sur la période allant de 1990 à 2013. Cet audit permettra de déterminer où les fonds publics et les aides publiques au développement se sont volatilisés, et surtout, qui les a détournés. Quand l’audit aura tout révélé, il faudra que les responsables soient jugés, et, s’ils sont reconnus coupables d’enrichissement illicite, eux ou les membres de leur famille, que les fonds qu’ils ont détournés soient restitués dans leur intégralité afin que la collectivité puisse enfin les utiliser comme ils auraient dû l’être. L’état pourra alors se concentrer sur ce qu’il doit à ses citoyens, à savoir, une école publique et un système de santé public de qualité, des infrastructures routières pour désenclaver les régions, un approvisionnement public en eau et électricité dans toutes les régions, jusqu’au village le plus éloigné, et une juste répartition des richesses publiques. Chaque membre du gouvernement, chaque élu, chaque fonctionnaire devra dorénavant faire une déclaration annuelle de son patrimoine propre et de celui des membres de sa famille, auprès d’une instance dont ce sera l’unique feuille de route, afin qu’aucun enrichissement illicite ne soit possible dans le nouveau Mali, et que toute la population bénéficie de l’argent public. Je reconnais que c’est un vaste chantier mais c’est celui auquel le Mali doit s’atteler pour éviter de retomber dans les maux qui l’ont amené à la situation de janvier 2012.

B) La deuxième recommandation concerne l’équilibre socio-culturel malien.

- • Il faut tout d’abord veiller à ne pas céder aux sirènes des médias occidentaux qui ont inventé une haine entre les Maliens à peau noire et les Maliens à peau blanche.
- • Ceci dit, comme tout pays au sortir de la guerre, le Mali aura de multiples plaies à soigner. L’une d’elles, est le vivre ensemble. Nous savons à quel point la société malienne est multi-culturelle, donc, c’est dans cette spécificité qu’elle va trouver la force de se reconstruire.
- • Nous recommandons donc une révision de la composition de la commission de réconciliation.

Elle ne doit pas inclure de combattants, issus des mouvements ayant engendré la crise sécuritaire. Elle doit, absolument, éviter que certains ne parlent au nom de tous, sans les avoir consulter. Il faut, donc, repenser cette commission. Il faut, d’une part, la création d’une commission centrale, composée de 2 représentants de chaque communauté des trois régions du Nord et des leaders d’opinion du Sud. Et d’autre part, il faut la création de commissions sous régionales, formées au niveau de chaque région, afin de faire un travail en amont. Elles seront composées de l’ensemble des leaders désignés par leurs communautés respectives, sans qu’aucune communauté ne soit écartée, évidemment. Là, je pense à la communauté des Touaregs noirs, entre autres.

Ce sont ces commissions sous régionales qui sont les plus urgentes, car elles permettront d’instaurer un dialogue entre les communautés du Nord, tout particulièrement, grâce aux représentants de ceux qui sont restés dans le Nord sous le joug de l’occupation, depuis le 17 janvier 2012 jusqu’à aujourd’hui. Car eux savent, qui est qui, et, qui a fait quoi, depuis janvier 2012. Le compte rendu de chacune de ces commissions sous régionales sera ensuite remis à la commission centrale qui en fera une synthèse nationale.

- • Il faut évidemment qu’une enquête crédible et impartiale soit menée sur toutes les exactions commises depuis le 17 janvier 2012 d’une part, et depuis le 11 janvier 2013, date du début de Serval, d’autre part, afin que les coupables soient jugés et punis.

C) Notre dernier point sera celui, fort délicat de la tenue d’élections.

Je n’apporterai aucune recommandation, je poserai juste 5 questions.

1) Comment pourra-t-on valider des élections alors que le Mali n’a pas retrouvé son intégrité territoriale, à moins qu’on ait oublié de nous dire que Kidal ne fait plus partie du Mali ? (Pierre Buyoya, ex Burundi, chargé de la négociation pour le désarmement MNLA)

2) Comment se tiendront des élections dans les régions de Tombouctou et de Gao alors que les groupes armés rodent encore ?

3) Comment organiser des bureaux de vote pour les milliers de déplacés qui ne sont pas retournés chez eux ?

4) Comment peut-on croire les candidats à l’élection 2012, souvent comptables de la mauvaise gestion du Mali, quand ils se représentent en 2013, affirmant qu’ils feront de la lutte contre la corruption et la mauvaise gouvernance, leur principal objectif ?

5) Et pourtant, Koulouba et la Primature, la France et les Etats unis n’envisagent pas d’autre solution que des élections en juillet. L’opinion publique malienne et internationale n’est-elle pas à nouveau en train d’être trompée ?

C’est pour répondre à toutes ces questions que beaucoup refusent les élections et demandent des concertations nationales maintenant.

Françoise Wasservogel & Dr Ibrahim Kissima Tandia

Les Générations Libres

le 21 avril 2013

 
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