samedi, 23 mars 2019
 

Réussir la transition au Mali

BAMAKO/MOPTI - Des milliards de dollars d’aide étrangère sont prêts à être débloqués après l’arrivée au pouvoir d’un nouveau président démocratiquement élu. Mais avant que les bailleurs de fonds n’ouvrent le robinet de l’aide, ils devraient réfléchir à la façon dont cette aide est distribuée au Mali, afin d’éviter qu’une utilisation des fonds à mauvais escient n’exacerbe le conflit [ http://www.irinnews.org/fr/report/9... ].

Le nouveau président malien va devoir faire face aux difficultés habituelles dans la région en matière de développement, mais les crises politique et sécuritaire ont également mis en avant de nouvelles priorités. Cette période de transition donne au Mali et aux bailleurs de fonds la possibilité de résoudre des problèmes généraux qui ont jusqu’à présent entravé le développement du pays, comme les tensions ethniques, la mauvaise gouvernance et l’assujettissement économique.

Améliorer les comptes publics

Le Mali dépend fortement de l’aide étrangère [ http://www.indexmundi.com/mali/econ... ]. La suspension de l’aide à la suite du coup d’État de 2012 a dévasté l’économie du pays et contribué à la première contraction de la croissance de son PIB [ http://databank.worldbank.org/data/... ] depuis 1993, reflétant ainsi la faible résilience des projets de développement antérieurs.

Une étude menée en 2011 par la Commission européenne sur l’aide budgétaire directe au Mali a révélé « d’importantes faiblesses en ce qui concerne la gestion de la trésorerie et les comptes publics ». Selon les analystes et les responsables locaux, améliorer la transparence et la redevabilité contribuerait grandement à renforcer la confiance de la population envers ses dirigeants [ http://www.oecd.org/derec/49716695.pdf ].

Pendant des années, le gouvernement malien a annoncé des projets d’infrastructure et de développement de grande ampleur dans le Nord, mais les fonds nécessaires sont passés entre les mains des élites locales, qui ne les ont pas investis dans les services publics. « Le gouvernement et les partenaires internationaux n’ont pas fait appel à des associations de la société civile ni aux gouvernements locaux, mais à des individus mal intentionnés qu’ils comptaient dans le cercle de leurs relations personnelles », a dit Mohamed Ibrahim Cissé, responsable local basé à Tombouctou [ http://www.crisisgroup.org/ /media/... ].

L’acheminement des fonds n’a généralement pas été suivi de manière transparente, ce qui a favorisé la corruption et détérioré la confiance des Maliens envers leurs dirigeants.

Encourager la réconciliation

Les tensions ethniques ont été ravivées par le récent conflit. De nombreux Maliens noirs appartenant aux groupes ethniques bambara, songhaï et fulani considèrent avec un dédain à peine voilé les Touaregs à la peau plus claire. À Mopti, dans le centre du Mali, Jaousin Traoré conteste le sentiment d’injustice des Touaregs qui se plaignent d’être mis à l’écart du développement et d’être abandonnés par le gouvernement central. « Cela fait partie de la culture touarègue de se rebeller dès que l’argent de l’aide est épuisé », a-t-il expliqué. « D’importantes ressources ont été envoyées dans le Nord, mais les Touaregs ne veulent pas travailler ».

À l’inverse, les Touaregs et les Arabes du Nord se sentent persécutés et marginalisés par le gouvernement, qui est contrôlé par des groupes ethniques du Sud.

« Pour l’armée malienne, si vous avez la peau blanche, vous êtes déjà coupable, vous êtes déjà suspecté [de trahison] »,

a remarqué un conseiller municipal de Tombouctou.

Les affrontements ethniques récemment signalés dans des villes du Nord n’ont fait que souligner ces tensions [ http://www.bbc.co.uk/news/world-afr... ].

Avant de commencer le processus de reconstruction et de développement, il faut rétablir la confiance entre ces communautés divisées. Les bailleurs de fonds peuvent agir en ce sens en favorisant le dialogue et la coopération interethniques par le biais de projets communautaires.

Décentraliser l’aide et son contrôle

Conséquence de ces crises politique et sécuritaire, la population est déçue par les institutions politiques et les relations interethniques, déjà limitées, sont complètement rompues. Tenir compte du fait que ces problèmes découlent d’un manque de surveillance et de la corruption serait déjà un bon pas dans la voie de la réconciliation entre les communautés.

Entre 1996 et 2005, l’aide publique au développement représentait 27,6 pour cent du budget général de l’État. « Acheminer l’aide par le biais du gouvernement national implique d’importants problèmes. Ce dernier ne dispose pas de réseaux de distribution bien structurés et ses administrateurs sont mal formés », a confié un chef de projet d’une organisation non gouvernementale (ONG) internationale au Mali [ http://www.oecd.org/countries/mali/... ].

Décentraliser la gestion de l’aide permettrait de résoudre ces problèmes. Selon les experts, si la communauté locale se chargeait du contrôle de l’acheminement de l’aide, les bénéficiaires seraient davantage responsables de la bonne distribution des fonds et cela renforcerait leur sentiment d’être réellement partie prenante au développement.

L’implication du gouvernement central est peut-être inévitable pour les projets de grande ampleur, mais cela alourdit le processus et conduit à la création de structures parallèles.

Le ministère du Développement français a reconnu ce besoin de suivi local et prévoit de lancer un projet pilote de site Internet exposant l’état d’avancement de tous ses projets au Mali. Chacun pourra alors annoncer tout retard dans un projet par téléphone ou directement sur le site.

Les besoins en aide d’urgence persistent

Dans l’immédiat, les organisations internationales doivent continuer à fournir de l’aide humanitaire d’urgence, soulignent les habitants du Nord.

On compte plus de 350 000 Maliens déplacés à l’intérieur de leur propre pays et 175 000 réfugiés dans les pays voisins. Tous ont besoin de nourriture, d’eau, de soins de santé de base et d’abris.

Le conflit a fortement perturbé les activités économiques et les prestations de services sociaux de base dans le Nord. De nombreux éleveurs, fermiers et commerçants ont dû abandonner leurs troupeaux, leurs champs et leur activité. Comme beaucoup de ses amis, Mahoumoud Cheibani a fui Tombouctou pour chercher refuge à Bamako.

« Certains réfugiés préfèrent rester dans les camps, parce que chez eux ils n’ont rien »,

a-t-il expliqué.

À la suite du retrait du gouvernement malien, de nombreux bâtiments publics et services ont été pillés ou détruits. Au cours de l’année 2012, le Comité international de la Croix-Rouge a fourni du carburant [ http://www.icrc.org/eng/resources/d... ] pour faire fonctionner des générateurs et des stations de pompage d’eau dans les villes de Gao, Tombouctou et Kidal, mais les services n’ont été maintenus qu’à un niveau minimal. Dans ces trois capitales régionales du Nord, l’eau potable, l’électricité et les services de santé n’ont pas été rétablis au même niveau qu’avant le conflit. Les Nations Unies ont d’ailleurs attiré l’attention sur les énormes besoins humanitaires [ http://www.un.org/apps/news/story.a... ] dans des villes comme Gao.

Le retour progressif des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays et des réfugiés dans le Nord va ajouter un poids supplémentaire aux services sociaux déjà limités. Le gouvernement malien aura besoin d’aide pour réparer les infrastructures et rétablir les services nécessaires pour répondre aux besoins essentiels des habitants de la région.

Aide au développement de moyens de subsistance

Les Maliens vivent avec en moyenne moins de deux dollars par jour [ http://data.worldbank.org/country/mali ]. Ceux qui ont été déplacés par le conflit n’ont donc pas les moyens de remettre sur pied une activité de subsistance. Les aider dans cette voie permettrait d’éviter qu’ils soient dépendants de l’aide d’urgence et favoriserait la paix, la stabilité et le développement à plus long terme [ http://www.unhcr.org/3f1408764.html ].

Dans un camp pour déplacés proche de Mopti, le directeur, Modibo Tounkara, dresse une liste des noms, professions et localités d’origine des résidents en vue de leur réintégration dans leur communauté. Mais leur retour est financièrement difficile, car « ils ont tout perdu », a précisé M. Tounkara. « Ils veulent rentrer. Ils veulent travailler. Mais ils n’ont pas assez d’argent pour tout recommencer. »

Dramane Diakité, de la Chambre de commerce de Mopti, a conseillé aux futurs partenaires d’adopter une approche favorisant le secteur privé afin de jeter les bases d’une croissance économique durable dans les communautés locales. Il paraphrase ainsi un proverbe bambara bien connu : « au lieu de donner du poisson à un homme, apprends-lui à pêcher ».

Éviter la bombe à retardement du chômage des jeunes

Le Mali est également en pleine transition démographique, avec une hausse du nombre de jeunes. Mamadou Coulibaly, du Conseil national de la jeunesse à Bamako, a fait part de son inquiétude concernant les plus de 300 000 jeunes qui entrent chaque année dans la vie active mais ne trouvent pas de travail.

Selon les analystes, il n’est pas surprenant que les jeunes touaregs et arabes qui ne sont pas intégrés dans l’économie formelle se lancent dans des activités [ http://www.crisisgroup.org/ /media/... ] illicites lucratives [ http://carnegieendowment.org/2012/0... ]. Si la marginalisation économique se poursuit, toute avancée en matière de désarmement et de démobilisation sera de courte durée.

« À Kidal, une personne sans emploi est dangereuse, très dangereuse [...] Tout le monde à Kidal possède une arme »

, a averti un fonctionnaire touareg de la ville.

Les habitants du Nord utilisent des armes de petit calibre pour se protéger contre les crimes et contre les intimidations de l’armée. L’afflux d’armes dans la région après la chute du chef de l’État libyen Mouammar Kadhafi et l’introduction d’engins explosifs improvisés par des terroristes liées à Al-Qaida n’ont fait qu’aggraver le problème.

Fernando Arroyo, chef du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies au Mali, a par ailleurs fait part de son inquiétude concernant la prolifération de munitions non explosées dans la région, ce qui pourrait représenter un risque permanent pour les populations locales dans les années à venir.

Source : http://www.irinnews.org

 
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