jeudi, 17 août 2017
 

Des rêves de migrants qui s’évanouissent dans le désert africain

Il y a six mois, quand Koné Kabiné, 26 ans, a quitté Abidjan, la capitale ivoirienne, il n’imaginait pas qu’il finirait dans un centre pour migrants au Niger, grièvement blessé, et qu’il serait rapidement renvoyé vers un pays qu’il voulait à tout prix quitter.

Cela faisait longtemps que M. Kabiné rêvait de se rendre en Europe pour y faire fortune, car il avait entendu dire que bon nombre de ses amis et voisins l’avaient fait.

« Quand je me suis retrouvé au chômage, je ne pouvais plus vivre sans travail, sans rien à faire là-bas », a-t-il expliqué à IRIN.

Il lui a fallu quelques mois pour préparer son départ et mettre de l’argent de côté. Il a vendu son dernier bien de valeur, une voiture qu’il avait mis plusieurs années à réparer dans un garage où il avait travaillé. Puis, avec la bénédiction de sa famille, il a pris quelques affaires, caché tout son argent dans ses poches et est monté dans un bus.

M. Kabiné a parcouru plus de 2 500 km : le bus a traversé la Côte d’Ivoire, du Sud au Nord, puis le Burkina Faso, d’Est en Ouest, avant d’arriver à Agadez, un carrefour des routes migratoires, au Niger. De là, M. Kabiné espérait continuer sa route vers le Nord pour rejoindre la Libye, trouver un bateau pour faire la traversée de la Méditerranée et se rendre en Italie.

Comme bon nombre de migrants ouest-africains, M. Kabiné n’a jamais atteint sa destination finale. Il a eu un accident de la route – ils sont très fréquents dans la région – non loin de la frontière libyenne. La voiture dans laquelle il avait pris place à faire plusieurs tonneaux.

« J’ai perdu beaucoup de sang et je suis tombé dans le coma », se souvient M. Kabiné, qui a aussi eu les deux jambes brisées.

Des amis qui avaient entendu parler de l’accident l’ont ramené à Niamey, la capitale nigérienne, et il a été accueilli au centre d’accueil pour les migrants dirigé par l’Organisation internationale pour la migration (OIM).

« Quand on nous l’amené, il ne pouvait pas marcher », a dit Douada Mahamadou, le directeur du centre.

Avec l’aide de l’OIM, qui l’a aidé à contacter ses proches en Côte d’Ivoire, et après plus d’un moins de repos, M. Kabiné est sur le point de rentrer à Abidjan avec des dizaines d’autres migrants ivoiriens qui n’ont pas réussi à se rendre en Europe.

Un cas parmi d’autres

Depuis le début de l’année, plus de 5 600 personnes qui tentaient de migrer en Europe ont été expulsées de Niamey vers leur pays d’origine, d’après Paloma Casaseca, responsable adjointe des programmes de l’OIM au Niger.

« Ils sont deux fois plus nombreux que l’année dernière », a dit à IRIN Mme Casaseca. « Ce sont en majorité des personnes qui n’ont pas réussi à atteindre leur objectif, à cause d’un manque de ressources ou de problèmes de santé ou parce que le pays hôte veut les expulser ».

D’après l’OIM, plus de 100 000 Africains de l’Ouest traverseront le Niger cette année pour se rendre en Europe.

Bon nombre d’entre eux n’atteindront même pas les côtes de l’Algérie, de la Libye ou du Maroc et ne pourront pas effectuer la périlleuse traversée en bateau, l’étape la plus emblématique de ce phénomène migratoire complexe.

Les voies d’accès sont difficiles à pratiquer dans les vastes étendues de sable, notamment dans les vieilles camionnettes et autres véhicules délabrés. Souvent, quand un véhicule tombe en panne, les passagers meurent de déshydratation avant l’arrivée des secours. Ceux qui sont retrouvés sont parfois renvoyés chez eux. D’autres tombent entre les mains de passeurs et sont réduits au travail forcé ou à la prostitution.

« Au Niger, nous n’avons pas de chiffres pour décrire la crise qui se joue dans le désert et qui fait probablement autant de victimes que la crise méditerranéenne », a expliqué Mme Casaseca.

Nécessité de réformes

Bon nombre de migrants hébergés au centre d’accueil de l’OIM à Niamey ont dit à IRIN qu’ils n’étaient pas conscients des dangers qu’ils couraient. Ils avaient juste entendu parler d’une route qui pouvait les mener en Europe.

« Bon nombre d’amis et de frères ont réussi à traverser le désert et à rejoindre l’Europe, alors pourquoi ne suivrions-nous pas le même chemin ? », a demandé Bouaro Idrissa, un Sénégalais de 27 ans, qui allait bientôt être expulsé de Niamey.

La réalité est très différente et M. Kabiné l’a appris à ses dépends.

« J’ai quitté la Côte d’Ivoire avec environ 2 000 dollars en poche et je n’avais plus un sou avant même d’arriver en Libye », a-t-il dit à IRIN. « A chacun des dizaines de points de contrôle, nous avons dû verser des pots-de-vin de 20 dollars à 70 dollars, sans compter les tarifs encore plus élevés des passeurs ».

Située à trois jours de route de la frontière libyenne, la ville d’Agadez, au centre du Niger, est le point de transit majeur pour les Africains de l’Ouest qui veulent traverser le désert du Sahara.

Il y a de très nombreux camps de passeurs et les policiers ferment souvent les yeux sur les camions de migrants qu’ils croisent, si on leur donne de l’argent bien sûr.

Le Niger a pris des mesures supplémentaires pour lutter contre le trafic de migrants en 2013, quand 92 de ses citoyens ont trouvé la mort dans le désert algérien au cours de leur périple vers l’Europe. Ces mesures incluent la création de l’Agence nationale de lutte contre le trafic des personnes et de la Commission nationale de lutte contre le trafic d’êtres humains. Plus récemment, en mai, l’Assemblée nationale a adopté la loi contre le trafic d’êtres humains.

Cette nouvelle loi est la première du genre dans la région ; elle prévoit des peines de prison allant jusqu’à 30 ans pour les passeurs reconnus coupables.

« (Le trafic de migrants) affecte, d’une manière ou d’une autre, presque toutes les régions du Niger », a dit Marou Amadou, le ministre de la Justice du Niger, qui évoque la situation du pays dans le Sahel, ses frontières poreuses, l’analphabétisme de sa population et la tentation pour les Nigériens pauvres de gagner de l’argent facilement en participant au commerce des migrants.

Le gouvernement nigérien a demandé 4,1 millions de dollars supplémentaires aux bailleurs de fonds pour financer un plan d’action de cinq ans visant à renforcer ses capacités de lutte contre les passeurs et à venir en aide aux victimes.

Mais pour M. Kabiné et bon nombre d’autres migrants, il est déjà trop tard.

« Je suis complètement découragé et je me sens trahi par les pratiques trompeuses [des passeurs] », a dit à IRIN M. Kabiné.

« Pour l’instant, je dois juste me concentrer sur ma guérison », a-t-il dit. « Après on verra ».

 
A propos de Afriques en Lutte

Afriques en lutte est un collectif de militant(e)s anticapitalistes membres ou non de plusieurs organisations politiques. Ce site présente les articles parus dans le bulletin (envoi gratuit sur simple demande) ou d’autres publications amies. Notre objectif est de diffuser, à partir d’un point de vue militant, un maximum d’informations (politiques, économiques, sociales et culturelles) sur le continent africain et sa diaspora.

Si les articles présents sur ce site reflètent une démarche volontairement ouverte et pluraliste, leurs contenus n’engagent, bien évidemment, que leurs auteur-e-s. Tous les commentaires sont bienvenus. La rédaction se réserve toutefois le droit de les modérer : les propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes, diffamatoires, à caractère pornographique, pédophile, ou contenant des incitations à la haine ne seront pas publiés.

Pour nous contacter : afriquesenlutte@gmail.com

Thèmes