mercredi, 20 novembre 2019
 

Niger : Ce que Issoufou Mahamadou n’a pas dit !

Discours-programme du Président de la 7ème République

A l’occasion de la cérémonie de son investiture, le premier Président de la 7ème République, Mahamadou Issoufou a, dans un discours riche en promesses, redonner espoir à ses concitoyens, en ce qu’il met un accent particulier sur sa « boussole » qu’est « l’intérêt général », pour réaliser les exigences constitutionnelles dont le droit à l’alimentation reconnu à chaque nigérien. Toutefois, certaines interrogations semblent rester sans réponses explicites. En l’occurrence les futures relations entre le gouvernement de la « renaissance » et les institutions financières internationales. Peut-on réellement réaliser l’alliance nécessaire entre « le pain et la liberté » sans s’opposer radicalement au paradigme néolibéral en matière de désengagement de l’Etat dans le secteur agro-pastoral et la déréglementation prônée par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ?

Plusieurs points forts de son programme politique, ont marqué le discours d’investiture prononcé par le Président de la République. Il s’agit notamment des aspects relatifs à la sécurité alimentaire, l’exploitation des ressources naturelles, la santé, l’éducation, l’emploi des jeunes, la consolidation de l’Etat de droit dans un climat de paix et de sécurité.

Réaliser l’alliance entre le pain et la liberté

« Les Nigériens Nourrissent les Nigériens (les 3N) ». C’est sous ce slogan que le Président de la République s’engage solennellement à réaliser, sous le vocable de « l’alliance entre le pain et la liberté », le droit à l’alimentation de chaque nigérien. Cet engagement force tout naturellement le sourire de plus d’un Nigérien, particulièrement les paysans qui sont périodiquement éprouvés par le cycle infernal des crises alimentaires de plus en plus graves et rapprochées. A titre illustratif, en dépit des énormes ressources dont il dispose, le Niger a enregistré 16 saisons agricoles déficitaires en l’espace de trente (30) ans. On se rappelle également que cinq ans seulement après la crise alimentaire de 2005 qui a touché 3,6 millions de personnes, une autre crise d’une plus grande ampleur vient d’affecter, en 2010, plus de 7 millions de personnes et décimer une importante partie du cheptel national. Une enquête publiée, en janvier 2011 par l’INS alerte que 17% des Nigériens sont en insécurité alimentaire…etc. S’il est vrai que la récurrence de ces crises est en partie liée aux phénomènes naturels tels que les aléas climatiques que sont les sécheresses, inondations, invasions des ennemis des cultures etc., il est désormais reconnu que ces adversités résultent très largement du mauvais choix politique opéré sous la pression des institutions financières internationales. Car, reconnaît le Président Issoufou, « après 50 ans d’indépendance, ce paradoxe entre des potentialités naturelles relativement importantes et l’état de pauvreté et d’insécurité alimentaire chronique, dans lequel se trouve le pays, spécialement le monde rural, est inacceptable ».

Se tablant visiblement sur les énormes potentialités dont regorge le pays, il promet que les phénomènes naturels tels que « les sècheresses récurrentes ne seront plus synonymes de famines car nous parviendrons, Inch Allah, à mieux organiser le combat contre les effets des changements climatiques, à accroître les rendements des cultures pluviales, à promouvoir l’agriculture irriguée et à moderniser l’élevage ». Pour y arriver, ajoute-t-il « cela nécessitera, entre autres mesures, le rétablissement des subventions de l’Etat aux producteurs afin de leur faciliter l’accès aux intrants et de leur permettre de se nourrir de leur propre travail » déclare Mahamadou Issoufou qui s’engage à investir « plus de 900 milliards FCFA » dans l’agriculture et l’élevage pendant le quinquennat que dure en principe le mandat présidentiel. Soit environ 180 milliards par an, correspondant à un peu plus de 17% du budget général de l’Etat du Niger qui se chiffre désormais à plus de 1006 milliards de nos francs. Autrement dit, le nouveau locataire de la présidence s’engage à consacrer plus de 15% du budget général de l’Etat en faveur du secteur agricole, ainsi que requis quelques années plutôt par les dirigeants ouest africains sous l’égide de l’UEMOA.

Toutefois, le discours du Président, tout comme son programme de campagne, demeurent silencieux en matière de répartition de ces ressources. L’on ignore encore la proportion du budget d’investissement, les sources de financement ainsi que la part qui sera affectée au fonctionnement. Une autre grande inconnue reste la proportion des ressources internes par rapport au budget sectoriel destiné à l’agriculture ; car le niveau d’indépendance politique par rapport aux injonctions des IFI est singulièrement tributaire de la capacité de l’Etat à financer par ses ressources propres, son choix politique.

Par ailleurs, la prévision budgétaire sectoriel, visiblement statique, cache mal le risque d’une réduction crescendo de la part des ressources allouées à l’agriculture, rapportée au budget général de l’Etat qui, lui, est logiquement progressive. Et pour cause, entre 2005 et 2011, le budget général de l’Etat a presque doublé. Si la tendance actuelle se maintient, les quelques 180 milliards prévus statiquement chaque année ne constitueront que moins de 10% du budget général de l’Etat, d’ici la fin de son mandat en 2015.

Sur tout un autre plan, le discours du Président se fait muet en matière de réforme foncière, particulièrement en ce qui concerne l’accès des femmes à la terre. En effet, les femmes, couche majoritaire de la population nigérienne, connaissent de plus en plus, poussée démographique aidant, une précarisation progressive inadmissible de leurs droits à la terre agricole, particulièrement dans certaines régions du Niger où l’exercice du droit fondamental à la propriété foncière leur est systématiquement dénié, malgré leur apport significatif dans la production agrosylvopastorale.

Dans le même ordre d’idées, l’initiative 3N du Président n’aborde pas explicitement l’enjeu crucial de la lutte contre le phénomène d’accaparement des terres agricoles par les transnationales d’agrobusiness et autres gros producteurs, réduisant du coup les petits producteurs en de simples ouvriers agricoles dans leur propre champ familial, sans compter le détournement des terres agricoles par ces multinationales souvent à des fins de production d’agro carburant. Le principal fait marquant de la fameuse Initiative 3N si chère au premier Président de la 7ème République, c’est non seulement sa méfiance incompréhensible vis-à-vis des notions telles « le droit à l’alimentation » et « la souveraineté alimentaire » dont les contenus sont clairement connus de tous ; mais aussi et surtout le silence troublant par rapport aux Accords sur le partenariat économique (APE) prônés par l’Organisation Mondial du Commerce (OMC) dont les effets désastreux sur l’agriculture familiale ne font aucun doute.

Le nouveau Président ne promet pas de réviser les contrats d’exploitation minière

Abordant la nécessité de construire une « économie compétitive » dans son schéma de « Renaissance du Niger » le Président Issoufou estime qu’en plus du développement agricole, il convient de s’attaquer à la réduction des coûts de deux facteurs de production que sont le transport et l’énergie. Pour le premier, il s’agit, dit-il, « non seulement de poursuivre la consolidation des routes existantes et la réalisation de nouvelles routes bitumées et en terre, mais aussi de promouvoir le rail ». Pour le second facteur « nous exploiterons toutes les sources d’énergie disponibles dans notre pays à savoir l’eau, le soleil, le vent, le fuel ». Dans l’immédiat, précise-t-il, « nous mettrons un accent particulier sur la réalisation du barrage hydro-électrique de Kandadji et sur l’exploitation et la transformation du charbon de Salkadamna… etc. ».

En ce qui concerne l’énergie nucléaire, Issoufou ne voit visiblement pas le Niger qu’il dirige disposer d’une centrale nucléaire. Il semble opter pour un projet sous régional dans le cadre duquel il envisage de « militer au sein de la CEDEAO pour une forte intégration énergétique sur la base du recours à l’énergie nucléaire », indique-t-il.

Traitant des ressources minières et pétrolières, le nouveau président se borne à reconnaître que « le Niger regorge d’énormes ressources du sous-sol que sont l’uranium, le charbon, l’or, le ciment, le pétrole en instance d’exploitation et éventuellement le fer, le phosphate, le marbre... etc. ». Pour ceux qui attendent une position claire sur le sort des nombreux permis d’exploitation minière distribués à tour-de-bras par le défunt régime de Tandja, ils doivent supporter leur soif pour un temps non encore déterminé. Toutefois, dans une phrase largement imprécise, il indique que « des gisements dont l’exploitation n’est pas rentable dans les conditions actuelles pourront être mis en valeur… Nous sommes ouverts à tous les investisseurs étrangers, sans distinction aucune, à condition qu’ils respectent nos intérêts et acceptent d’établir avec nous des rapports gagnant-gagnant ». Visiblement, tout en restant réservé quant à la nécessité de réviser à la hausse la part du Niger, relativement à l’exploitation de ses ressources naturelles, Issoufou Mahamadou compte plutôt sur la bonne gouvernance des recettes générées par l’exploitation de l’industrie minière et pétrolière pour financer le développement social et économique de son pays.

Diori Ibrahim

 
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