mardi, 21 novembre 2017
 

NIGER : pourquoi l’uranium n’est pas acheté à son juste prix

Pourriez-vous vous présenter ainsi que l’association ?

Je suis Madame Solli Ramatou, je suis enseignante, professeure de français. Je suis aussi actrice de la société civile nigérienne. Je suis coordinatrice du Groupe de Réflexion et d’action sur les industries Extractives au Niger (GREN). Créé en 2006, en vue de rendre public les débats autour de l’exploitation minière, faire la promotion de transparence sur toute la chaîne des industries extractive au Niger, défendre les droits des travailleurs et des populations autochtones ainsi que la protection de l’environnement.

Nous avons lancé nos activités en décembre 2006, en nous inspirant de la société civile tchadienne. Lorsque ce pays entrait dans la production du pétrole, nous avons entendu parler d’une certaine organisation de la société civile dont l’objectif principal était de permettre au Tchad et aux Tchadiens de profiter de cette activité. Au Niger des nombreuses structures de la société civile travaillaient déjà dans beaucoup d’autres domaines, comme les droits de l’Homme, le droit des consommateurs… ce fut comme si on s’était réveillé d’un long sommeil. On a constaté que cela faisait un paquet d’années que le Niger était dans l’exploitation de l’uranium, mais aucune information n’était disponible.

Nous avons alors organisé un voyage d’étude au Tchad, pour constater de visu comment les acteurs s’organisaient là-bas. A notre retour au Niger, les textes du GREN, le Protocole d’Entente pour ne pas le nommer, furent élaborés.

C’est sur ces entre-faits, qu’ Areva fêtait sa cent millième (100.000) tonnes d’uranium extraites au Niger. Le premier débat public sur la question de l’exploitation de l’uranium organisé par le GREN, se tint alors sur fond de tapage médiatique. Un regard rétrospectif fut posé sur l’histoire de l’uranium au Niger :

Du début de l’exploitation en 1968 quel profit pour le Niger ? quels avantage pour AREVA COGEME en son temps ? Les chiffres étaient effarants : de 1968 à 1973 l’uranium contribuait pour un milliard trois millions (1,3) de FCFA au budget du Niger. C’était juste une contribution, il n’y avait pas de prix fixe.

Lorsque le Président de la République de l’époque feu Hamani Diori a demandé une revalorisation du prix, il a purement et simplement été déposé par un coup d’Etat intervenu le 15 Avril 1974. C’est à cette époque qu’un prix fut fixé, c’était d’un montant de vingt un (21.000) CFA. Ce prix n’a pas varié jusqu’en 2007. A cette époque, Le Président Tandja Mamadou a initié une politique de diversification de partenaires et de renégociation des prix. La société civile s’est fortement mobilisée pour faire aboutir cette ambition. Et, pour la première fois, la négociation des prix fut menée au Niger. Le coût fut revalorisé, il est passé de 21.000 CFA à 42.000 CFA. Il est aujourd’hui à 73.000 CFA.

Cependant si on considère les chiffres qu’annonce AREVA et qui sont de 250 M€, et la marge réelle que devrait avoir le Niger au coût de 75.000 CFA et la quantité annuelle extraite au Niger, variant entre 3000 et 4000 Francs, le petit calcul que nous avons fait montre que le Niger devrait percevoir 450 Millions d’euros au lieu des 250 Millions.

Ces chiffres ne correspondent à rien, AREVA s’est trompé dans ses calculs ou bien nous cache –t –on quelque chose ? Que se passe - t-il derrière ces chiffres ?

Avez-vous un comparatif de prix entre le Kazakhstan, gros exportateur d’uranium, et le Niger ?

Nous n’avons pas cette comparaison, mais sur le marché spot c’est-à-dire les contrats à long terme avec un pays exportateur d’uranium, le prix du kilo est à 140$ alors que le notre est à 80$

D’où vient cette différence ?

C’est justement la question que l’on se pose et pourquoi on n’achète pas notre uranium à son juste prix ?

Donc en fait, il y a deux choses : les chiffres avancés entre la production et les prix payés ne correspondent pas et le prix est beaucoup trop bas par rapport au marché.

Oui tout à fait.

Dans la Constitution de la 7e république du Niger il y a un paragraphe qui dispose qu’il y a un droit de regard de la population sur l’extraction minière.

Droit de regard ? je dirais que c’est plus que cela. L’article 148 de la Constitution nigérienne dit « les ressources naturelles et du sous sol sont la propriété du peuple nigérien. » donc je ne pense pas que cela soit seulement un droit de regard, peut être que c’est l’interprétation des politiciens ce qui pourquoi l’avis des populations ne jamais requis avant la décision d’extraire.

Pourtant, c’est notre loi fondamentale qui le dit appuyée par le code UEMOA qui lie les débuts de toute activité minière dans une localité au consentement préalable et éclairé des populations concernées. De même notre loi fondamentale dans les dispositions pertinentes des articles 152 et 153 donne également des orientations sur les revenus issus des industries extractives, leur répartition entre le budget de l’état et celui des collectivités territoriales ainsi que le financement des secteurs prioritaires que sont la santé, l’éducation l’élevage et l’agriculture.

Mieux l’article151 En plus de cela, comme pour tous les contrats signés, l’Etat nigérien a l’obligation de suivre de près, de voir comment cela est exécuté par les compagnies, par exemple le recrutement en priorité du personnel nigérien, mais aussi que le contrat doit être publié au Journal Officiel. Les bilans doivent être présentés de manière désagrégée pour connaître la contribution de chaque entreprise minière.

On peut considérer que c’est une vraie avancée, le fait qu’il y ait ces dispositions dans la constitution du pays ?

Oui pour nous militants, ce sont de grandes avancées, d’abord parce que c’est un repère, mais aussi un point d’appui qui nous permet de consolider ce que nous avons commencé.

Le fait que ces dispositions ont été intégrées dans la constitution, est-ce le fruit de luttes de la société civile ou juste une opération de Com. ou bien un mélange des deux ?

Non ce n’est pas une opération de Com. mais le fruit des luttes. C’est aussi un concours de circonstance. En 2010 un coup d’Etat a fait partir Mamadou Tandja qui voulait se donner une rallonge de mandat de 3 ans, les autorités militaires au pouvoir à l’époque en 2010 avaient mis en place une sorte d’assemblée nationale qui était composée de toutes les couches socio-professionnelles. La société civile nigérienne avait eu la chance de participer et de présider cette institution, le Président de cette institution était un militant du GREN et aussi d’une autre organisation de la société civile qui luttait sur la transparence et l’analyse budgétaire de l’Etat. Donc il y avait ce camarade qui était à la tête, mais aussi d’autres qui se sont battus dans cette institution pour que cela soit intégré. La lutte que les militants de la société civile ont menée n’était pas une lutte vaine.

Peut-on aborder les conséquences environnementales de l’extraction de l’uranium ?

Les impacts sont de plusieurs ordres, mais les plus importants le sont d’abord sur l’eau. Depuis l’exploitation de 1968 à 2009, selon les chiffres d’AREVA, 270 millions de litres d’eau ont été pompés dans la nappe phréatique, c’est une nappe qui ne se renouvelle pas facilement et qui est aujourd’hui à 70% épuisée alors qu’Imouraren qui est la 2e mine du monde, n’est même pas encore entré en activité, et si Imouraren commence son activité cela sera plus catastrophique. Il faut beaucoup d’eau pour laver et isoler le Yellow Cake des roches, on va continuer à pomper à l’infini jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune goutte d’eau pour pouvoir fournir le Yellow Cake en France.

Le Yellow Cake c’est la poudre d’uranium qu’on a extraite des roches ?

Effectivement et il est produit au Niger, mais malheureusement le Yellow Cake n’est pas considéré comme un minerai énergétique avant d’avoir été transformé et cela joue un rôle important dans le fait que l’on continue à maintenir le Niger dans ce qu’on pourrait appeler la misère crasse.

L’autre aspect, toujours sur l’eau, est déjà que la population d’Arlit souffre cruellement de manque d’eau potable, il est difficile de se procurer de l’eau potable dans la journée pour travailler, à moins de se réveiller à 3h00 du matin pour attendre que l’eau arrive à la pompe, et au cas où dans une famille on ne se lève pas à 3h00 du matin, il faudra attendre le lendemain à 3h00 et cela dure depuis 1968. Donc il faut prendre des mesures pour mettre les populations à l’abri. L’eau c’est la vie, sans eau il n’y a pas de vie, c’est vrai que les mines continuent à tourner, mais que deviendra la population c’est çà la vraie question.

Sans compter que l’eau qui est utilisée pour laver les minerais est stockée dans des conditions déplorables. En 2010 nous avons vue une digue qui s’est rompue et l’eau radioactive s’est déversée.

L’eau qui sert à produire le Yellow cake est une eau qui est radioactive ?

Naturellement, et la durée de vie de la radioactivité est très élevée.

Si on met de côté l’eau, la première chose qui frappe si vous allez à Arlit, vous allez voir des montagnes. Vous allez vous demander si c’est naturel, mais ce n’est pas naturel, ce sont les déchets radioactifs. C’est-à-dire que pour avoir l’uranium il faut creuser, il faut atteindre les roches, les concasser, les broyer et puis laver les sables qui sont mélangés à des produits chimiques et toxiques que l’on a mis pour pouvoir obtenir l’uranium. Tous ces déchets sont entassés depuis 1968 à l’air libre sans aucune protection et selon les chiffres d’AREVA on atteint 5 millions de tonnes de déchets qui son entassés. Bien qu’AREVA sache que ces déchets sont radioactifs ils sont utilisés pour remblayer les routes et donc sont éparpillés à travers les villes. Il y a aussi l’utilisation des matériaux qui ont servi dans la mine et sont radioactifs. On a vu qu’ils ont été mis à la disposition plus ou moins gratuitement pour que les gens puissent fabriquer des maisons avec, fabriquer des malles, des ustensiles de cuisine.

Un autre problème tout aussi important est la santé des travailleurs et des populations. AREVA nous répond depuis 1968 que les populations qui vivent autour du site minier est bien portante, qu’elle ne souffre d’aucune maladie, que les gens de Niamey qui sont à plusieurs milliers de kms peuvent être plus malades. La population, les travailleurs et les anciens travailleurs ont été exposés à longueur d’années à des radiations, selon les experts : 15 années d’exposition suffisent largement pour que la personne soit atteinte de maladie quelconque. Mais AREVA exige que l’on prouve que la maladie est liée aux radiations, c’est bien délicat.

Pourriez-vous nous parler des organisations syndicales à Areva et vos éventuelles relations avec eux ?

Il existe des syndicats, mais nous n’avons pas de relations étroites, il y a une confédération des syndicats des travailleurs qui est membre du GREN, mais les syndicats des travailleurs de ces mines ne font pas partie du GREN. Lors d’un débat sur l’apport du secteur minier dans le budget du pays, les syndicats des secteurs miniers sont d’accord que l’uranium ne rapporte pas grand-chose. Le gouvernement lui-même reconnait que cela ne contribue qu’à 5.6% du budget national.

Sait-on pourquoi la mine d’Imouraren a été octroyée au groupe AREVA ?

Plusieurs arguments sont avancés, la proposition de produire 300 tonnes/ans que le Niger pourra vendre sur le marché international. AREVA aurait payé par avance des royalties et elle aurait accepté de revaloriser son prix d’achat. En fin je pense que la colossale somme de 1.5 milliard d’euro qu’AREVA dit vouloir investir et aussi la date assez rapprochée qui était proposée, mais qui fait l’objet de reports continuels maintenant, ont aussi joué.

Les activités d’AREVA représentent combien d’emploi ?

Pour Imouraren c’est autour de 1400 emploi, pour les sites de la Somaïr et de la Cominak, cela s’élève à 1600 emplois mais qui sont en forte baisse.

Propos recueillis par Paul Martial

 
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