jeudi, 21 mars 2019
 

Analyse : Les causes profondes de la méfiance des Nigérians envers le vaccin anti-polio

KANO - Pendant des années, les acteurs de la lutte contre la polio se sont heurtés à la résistance des communautés islamiques conservatrices du nord du Nigeria. Celle-ci était notamment due à une profonde méfiance envers l’Occident, à des rumeurs persistantes selon lesquelles le vaccin était dangereux et à la vaccination porte-à-porte, que plusieurs habitants considéraient comme intrusive.

Au cours des dernières années, les acteurs de la lutte contre la polio ont modifié leur approche pour tenter de vaincre les réticences des communautés et des leaders religieux. Les résultats obtenus sont mitigés. En février dernier, 10 vaccinateurs contre la polio ont été tués par des militants anti-occidentaux du Boko Haram à Kano, dans le nord du pays. Cet incident constitue le plus récent revers essuyé par les acteurs de la lutte anti-polio dans leurs efforts pour éradiquer la maladie du territoire nigérian. [ http://www.irinnews.org/Report/9748... ]

Le Nigeria est l’un des trois pays où la polio est toujours endémique. En 2012, le pays a enregistré 122 cas, soit plus de la moitié des cas mondiaux recensés cette année-là. [ http://www.polioeradication.org/Dat... ]

IRIN a discuté avec des résidents, des imams et des travailleurs de la santé de l’État de Kano pour tenter de comprendre les raisons de la méfiance persistante envers le vaccin anti-polio.

Géopolitique

Le cheikh Nasir Muhammed Nasir, l’imam de la mosquée Fagge Juma’at, la plus grande de Kano, fait la promotion de la vaccination contre la polio.

« Il n’y a rien de mal avec le vaccin contre la polio. Si la population le rejette, c’est en grande partie parce qu’elle entretient une profonde méfiance envers tout ce qui vient de l’Occident, en particulier des États-Unis, en raison de ses politiques envers les pays musulmans, et notamment l’Irak et l’Afghanistan », a-t-il dit.

« De nombreux musulmans considèrent l’invasion américaine - qui a semé mort et destruction en Irak et en Afghanistan - comme une guerre contre leurs frères. Ils ne comprennent pas pourquoi les pays responsables de ce carnage colossal peuvent maintenant changer de cap et décider de sauver des vies ailleurs. Ils ne comprennent pas pourquoi ces pays offrent de protéger leurs enfants contre une maladie invalidante alors qu’ils ont tué leurs frères », a dit M. Nasir.

Mamman Nababa, un père de trois enfants de Kano, a dit : « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les Occidentaux dépensent des millions de dollars pour offrir à nos enfants des médicaments contre la polio alors qu’ils ont systématiquement tué 500 000 enfants irakiens en imposant un embargo qui les empêchait d’avoir accès aux médicaments de base.

« Ils sont en train de faire la même chose en Iran en imposant des sanctions qui rendent difficile l’accès aux médicaments. Ils ne peuvent pas tuer l’enfant de mon frère en lui refusant les médicaments dont il a besoin pour vivre et ensuite s’attendre à ce que je les croie lorsqu’ils disent vouloir protéger gratuitement mon enfant contre la polio. »

Les résidents ont également exprimé leur scepticisme face à l’importance accordée à la polio par rapport à d’autres maladies dont ils considèrent l’éradication comme prioritaire.

« Il faudrait que je sois bien naïf pour autoriser des gens qui font du porte-à-porte à administrer gratuitement à mes enfants le vaccin oral contre la polio alors que le gouvernement ne fait rien pour fournir des médicaments contre des maladies [dont l’éradication est] plus urgente, comme le paludisme et la typhoïde », a dit un habitant de Kano.

Stérilité

Pendant des années, les gens ont cru que le vaccin contre la polio contenait des hormones associées à la stérilité et s’inscrivait dans le cadre d’un complot mené par les États-Unis pour réduire la population musulmane. Entre septembre 2003 et novembre 2004, le gouvernement de l’État de Kano a suspendu les campagnes de vaccination anti-polio à la suite de la propagation de telles rumeurs par certains imams. La suspension a donné lieu à un nombre d’infections record et entraîné la propagation du virus dans 17 pays qui avaient réussi à s’en débarrasser.

Selon Zulaihatu Mahmud, une résidente de Kano, la plupart des gens comprennent que la polio est causée par un virus, mais ils craignent malgré tout que le vaccin soit dangereux : « Personne ne souhaite que son enfant soit handicapé par la polio, mais personne ne veut que son enfant soit stérile non plus. »

En 2003, le gouvernement de l’État de Kano et le gouvernement fédéral ont mis sur pied des comités composés de médecins et de leaders religieux pour tester le vaccin contre la polio et désamorcer les craintes. Le vaccin a été déclaré sans danger à la suite d’essais menés en Afrique du Sud, en Indonésie et au Nigeria.

Les essais ont cependant confirmé la présence de traces de deux hormones sexuelles utilisées dans la fabrication des contraceptifs oraux - l’oestrogène et la progestérone -, ce qui, dans certaines communautés, a renforcé les rumeurs selon lesquelles le vaccin rendrait stérile.

Sadiq Wali, un professeur de médecine qui a fait partie d’un des comités, a expliqué que le vaccin était fabriqué à partir de cellules de reins de singe et que ces organes contenaient les deux hormones. Puisque les hormones se dissolvent facilement dans l’eau, il est normal d’en retrouver des traces dans le vaccin, mais les quantités sont trop faibles pour entraîner un effet contraceptif, a-t-il ajouté. En fait, elles sont si minimes qu’il faut des instruments spéciaux pour les détecter.

Persistance du sentiment anticolonialiste

La méfiance des Nigérians du nord face à l’influence occidentale existe déjà depuis un certain temps et est largement liée à l’occupation coloniale et aux rapports qu’entretenaient les autorités britanniques avec les califats islamiques qui contrôlaient le nord du pays, a expliqué Aminu Ahmed Tudun-Wada, qui dirige l’Association des victimes de la polio de l’État de Kano (Kano State Polio Victims Trust Association, KSPVTA).

« Près d’un siècle après l’introduction de l’éducation occidentale, il y a encore des parents qui n’inscrivent pas leurs enfants à l’école parce qu’ils croient qu’il s’agit d’un stratagème pour les convertir au christianisme. La méfiance trouve son origine dans la conquête britannique, et c’est ce même sentiment qui entrave les efforts de vaccination anti-polio », a-t-il dit.

Plusieurs habitants du nord du pays ont rappelé comment les Britanniques avaient introduit le tabac au Nigeria il y a 50 ans. Le buraliste Habu Iro et plusieurs résidents de Kano ont dit à IRIN que les paquets de cigarettes vendus dans les années 1950 contenaient de l’argent. Les sommes qui s’y trouvaient étaient de moins en moins importantes au fur et à mesure que la dépendance augmentait.

« Nous savons maintenant que la cigarette est mauvaise pour la santé. L’homme blanc ne nous donnera jamais rien gratuitement. C’est la même chose pour le vaccin contre la polio. On nous cache quelque chose », a dit Dije Umar, un résident de Kano de 73 ans.

Changement d’approche

Selon un expert de la polio qui travaille au sein d’une organisation internationale et a demandé à garder l’anonymat, les premières campagnes de vaccination contre la polio étaient aussi considérées comme trop insistantes. Elles combinaient en effet des publicités à la radio, des ateliers communautaires et la vaccination porte-à-porte par des équipes de travailleurs de la santé.

Or, comme les inoculations ont généralement lieu dans des cliniques ou des hôpitaux toutefois, de nombreuses familles ne faisaient pas confiance aux travailleurs de la santé qui se présentaient à leur porte.

L’expert de la polio a qualifié les premières campagnes d’« agressives ». « Elles. ont envoyé un mauvais signal aux parents. Nous n’avons pas, à l’époque, pris en compte les dynamiques sociales existantes », a-t-il dit, faisant référence à la nécessité d’impliquer davantage les communautés.

Avant 2005, les acteurs de la lutte contre la polio s’associaient seulement avec les autorités politiques et de santé. Ils ont ensuite appris à travailler en collaboration étroite avec les leaders communautaires et religieux. La plupart des États du nord du pays ont, depuis, créé leurs propres équipes de vaccination contre la polio en y intégrant des leaders communautaires et religieux.

Les résultats ont été très positifs : les communautés acceptaient mieux les campagnes de vaccination et avaient une meilleure compréhension de la maladie et du vaccin, a dit l’expert de la polio. Il a par ailleurs ajouté que le taux de vaccination avait augmenté depuis 2005.

L’approche a cependant encore changé en février dernier à la suite du meurtre de 10 vaccinateurs anti-polio à Kano. Les campagnes se limitent maintenant aux vaccinations de routine dans les cliniques de santé et les hôpitaux et sont entièrement menées par le gouvernement.

De nombreux médecins craignent que cette nouvelle approche ne menace les efforts d’éradication. Pour éliminer la polio, il faut administrer quatre doses à au moins 90 pour cent des enfants sur une période de 6 à 12 mois, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). [ http://www.irinnews.org/fr/Report/9... ]

« L’arrêt de la vaccination porte-à-porte représente une grave menace pour l’éradication [de la maladie]. De nombreux enfants n’auront plus accès au vaccin et seront exposés au risque d’infection », a dit à IRIN Adamu Isa, infirmier pédiatrique au Nassarawa Specialist Hospital, à Kano.

L’Agence nationale pour le développement des soins de santé primaire (National Primary Health Care Development Agency, NPHCDA), l’organisation chargée de superviser les campagnes de vaccination contre la polio au Nigeria, prévoit d’organiser un atelier national à Abuja pour réunir les leaders traditionnels et les imams et bousculer les idées reçues au sujet du vaccin.

« Nous aborderons le sujet de manière ouverte et honnête et en répondant à toutes les questions, sans exception. Nous pourrons ainsi, à l’aide de preuves concrètes, dissiper tous les doutes qu’ils pourraient avoir quant à l’innocuité du vaccin contre la polio. En effet, une fois que nous obtiendrons leur soutien, nous pourrons obtenir la confiance du public et l’acceptation du vaccin », a dit à IRIN Ado Mohammed, le directeur général de la NPHCDA.

Source : http://www.irinnews.org

 
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