mardi, 23 janvier 2018
 

L’augmentation du vol de pétrole dans le delta du Niger menace la sécurité

WARRI/DAKAR - Le vol de pétrole, appelé ’bunkering’, dans la région du delta du Niger, au Nigeria, est en recrudescence après une brève accalmie, ce qui pousse encore les habitants et les chefs communautaires à réclamer au gouvernement fédéral que davantage d’efforts soient faits pour lutter contre le sous-développement chronique dont souffre la région.

Les vols et le vandalisme des oléoducs ont diminué en 2011 et en 2012, en partie grâce à la réussite initiale de la société Oil Field Surveillance Limited (OFSL), recrutée par le gouvernement pour surveiller et dénoncer les vols de pétrole. Pourtant, la société a dû fermer en septembre 2012, après le licenciement de son dirigeant, l’ancien militant Ekpemupolo Tompolo, accusé de ne pas faire correctement son travail.

Le personnel de l’OFSL était principalement composé d’anciens militants et la société employait plus de 100 personnes au plus fort de son activité. Cela faisait partie du programme d’amnistie mis en place par le gouvernement en 2009 afin de créer des emplois pour la jeunesse locale. Quelque 27 000 Nigériens ont déposé les armes et ont souscrit au programme d’amnistie qui prévoyait une formation professionnelle et une allocation mensuelle fixée à 410 dollars américains pour une durée déterminée.

Des habitants se sont plaints au gouvernement que l’OFSL était mal gérée, l’argent dilapidé dans des emplois fictifs, des jeeps et d’autres équipements. Beaucoup ont désapprouvé le programme, perçu comme un moyen d’acheter des criminels.

Isitoah Ozoemene, maître de conférence en sciences politiques au collège d’État de la ville pétrolière de Warri, a déclaré à IRIN : « La sécurité dont ils parlent consiste à recruter d’anciens militants qui vandalisaient des oléoducs avant, à leur donner de l’argent gratuitement pour faire ce qu’ils veulent et pour raconter qu’ils surveillent les installations pétrolières. Nous avons un gouvernement qui récompense les criminels, donc cela les encourage à être plus nombreux ».

D’autres avancent que l’OFSL était la meilleure solution au vu de la mauvaise situation ; seule la création d’emplois destinés aux jeunes pourra permettre de réduire la criminalité et, en tant que riverains, ils connaissent mieux la région que les étrangers.

Julius Malam-Obi, l’ancien chef des opérations à l’OFSL dans la zone du gouvernement local de l’État du Delta, a déclaré à IRIN que le vol de pétrole avait explosé dans la zone d’Isoko sud depuis le démantèlement de la société. Son équipe composée de 75 personnes patrouillait les criques en se relayant toutes les deux semaines, à la recherche de voleurs ou de raffineries illégales pour les dénoncer aux autorités, a-t-il dit.

Les vols de pétrole ont poussé les entreprises Shell, AGIP et Eni à fermer leurs exploitations dans certaines parties de la région en mars dernier, et aucune n’a encore repris complètement son activité. Selon le directeur général de la compagnie Shell Petroleum Development (SPDC), l’entreprise perdait en moyenne l’équivalent de 60 000 barils de brut par jour (sur une production journalière totale estimée à 150 000 barils) à cause du ’bunkering’ qui est en hausse depuis janvier 2013.

Échec de la répression militaire

Depuis septembre 2012, la force opérationnelle interarmée (FOI) mène les enquêtes de terrain sur le vol de pétrole dans toute la région. Le coordonnateur de médias de la FOI, le lieutenant-colonel Onyema Nwachukwu a déclaré qu’ils avaient jusqu’ici arrêté 498 personnes et saisi 18 embarcations en 2013.

« Ces arrestations reflètent nos efforts incessants pour éradiquer le vol de pétrole, et nous faisons également en sorte de rendre cette activité illégale de plus en plus infructueuse et frustrante pour ses auteurs en détruisant leurs équipements », a-t-il déclaré à IRIN.

En 2012, ils ont arrêté 1 945 suspects et brûlé 4 349 raffineries illégales, 133 péniches, 1 215 barques, un nombre indéterminé de réservoirs et de camions-citernes remplis de carburant, plus de 5 500 entrepôts et 36 000 tonneaux de produits pétroliers raffinés illégalement, a-t-il ajouté.

Mais malgré ces efforts, les vols ne cessent d’augmenter. Tellement de gens tirent profit de ces vols - des habitants et de simples soldats, mais aussi des politiciens locaux et des hommes politiques et militaires haut placés - qu’il est presque impossible d’y mettre un terme, a affirmé Jackson Timiyan, un chef communautaire du Gbaramatu, une région riche en pétrole de l’État du Delta.

Généralisation de la corruption

Selon les militants écologistes et communautaires, les forces de sécurité, les habitants et les travailleurs de l’industrie pétrolière sont de mèche concernant le vol de pétrole.

Tous ces groupes passent des marchés avec les cartels de vol de pétrole, y compris la FOI et la marine, a déclaré M. Ozoemene. « Notre régime est très corrompu. La FOI est composée d’officiers mal payés et tout le monde veut s’enrichir grâce au pétrole ».

M. Nwachukwu de la FOI a rejeté ces accusations en déclarant que si quelqu’un avait des preuves solides, il fallait les apporter. La FOI n’a pas les effectifs suffisants pour contrôler plus de 6 000 km d’oléoducs simultanément, a-t-il ajouté.

Les habitants affirment que les anciens employés de l’OFSL étaient retombés dans la criminalité. Jackson Timiyan a expliqué pourquoi : « Ces jeunes viennent de collectivités sous-développées et ils pensent que ces installations pétrolières leur appartiennent et [qu’ils] doivent participer [au système] et, comme le gouvernement ne leur donne pas suffisamment de raisons, ils pensent que ce gouvernement les exploite », a-t-il déclaré à IRIN. Selon lui, d’autres se sont tournés vers la piraterie.

Ceci est synonyme de danger, ce à quoi la population n’est que trop habituée, après des années de violences à cause du Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) et d’autres groupes militants. Près de 1 000 personnes avaient été tuées et 300 autres prises en otage dans le delta du Niger en 2008.

En attendant, la population continue de souffrir de la pollution de l’eau, des écoles délabrées et d’un système sanitaire en très mauvais état, malgré des années de mobilisation. L’agriculture constitue la principale source de revenus pour presque tous les habitants. Pourtant, l’extraction, l’exploitation, les rejets pétroliers et la combustion gazeuse ont causé des ravages dans le delta, décimant les poissons et détruisant les écosystèmes, d’après les écologistes.

Plutôt que de réprimer les anciens militants, davantage de moyens devraient être mis à leur disposition, non seulement pour lutter contre la criminalité, mais aussi pour leur permettre de gagner de l’argent en toute légalité grâce au pétrole, a déclaré M. Ozoemene. « Le Nigeria est le sixième plus grand producteur mondial de pétrole et a la réputation de ne pas savoir raffiner le pétrole brut. Quel est l’intérêt de produire s’il faut ensuite importer le produit raffiné ? Ces personnes devraient être engagées pour faire ce travail », a-t-il affirmé.

Comme une telle stratégie a peu de chance d’être appliquée dans un avenir proche, il est certain que l’aliénation incessante, la corruption, la détérioration de l’environnement et le chômage pourraient encore aggraver l’insécurité dans la région du Delta.

Source : http://www.irinnews.org

 
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