dimanche, 22 octobre 2017
 

Les Nigérians demandent la fin de l’impunité militaire

Le rapport d’Amnesty International accusant l’armée nigériane du meurtre de milliers de personnes et demandant une enquête sur les crimes de guerre potentiellement commis par des officiers supérieurs a été bien accueilli par les activistes pro-démocratie nigérians.

Depuis 2011, plus de 7 000 garçons et jeunes hommes sont morts de faim, par étouffement ou sous la torture alors qu’ils étaient détenus par l’armée dans le cadre de la guerre contre Boko Haram. C’est ce qu’indique le rapport intitulé Des galons aux épaules. Du sang sur les mains. Les crimes de guerre commis par l’armée nigériane.

Les auteurs se sont basés sur des centaines d’interviews et sur les documents militaires secrets qu’ils ont réussi à obtenir. Selon eux, plus de 1 200 exécutions extrajudiciaires ont été réalisées depuis 2012 par l’armée et la Force d’intervention conjointe civile dans les trois États du nord-est affectés par le conflit.

« Le rapport souligne les rôles et les responsabilités criminelles potentielles de membres de la chaîne de commandement, notamment de chefs d’état-major de la Défense et de chefs d’état-major de l’armée. Il suggère d’enquêter sur la responsabilité individuelle et hiérarchique de neuf hauts gradés de l’armée nigériane dans les crimes commis », indique Amnesty.

Les accusations formulées dans le rapport mettront à l’épreuve le nouveau président nigérian, Muhammadu Buhari. À l’occasion de sa cérémonie d’investiture, la semaine dernière, celui-ci a insisté sur le fait que l’armée – qui a commis de nombreux abus par le passé – doit respecter les droits de l’homme dans sa lutte contre l’insurrection djihadiste.

Les activistes de la société civile nigériane ont réagi rapidement à la publication du rapport. Voici ce qu’ils ont dit à IRIN :

Jibrin Ibrahim, chargé de recherche au Centre pour la démocratie et le développement :

« Je crois qu’il est approprié que les gens qui ont commis des crimes soient jugés pour ce qu’ils ont fait, qui qu’ils soient. Au fil des ans, de nombreux rapports ont montré que ces crimes étaient commis de manière systématique. L’impunité a toujours été un problème dans la guerre contre Boko Haram. »

« Le problème, c’est que les soldats sont formés pour se battre contre un ennemi qu’ils peuvent voir. Or [dans cette insurrection] c’est un ennemi inconnu qu’ils doivent combattre : l’armée ne dispose pas des informations nécessaires pour savoir qui est qui. »

« Nous avons besoin d’une nouvelle philosophie et d’une nouvelle doctrine. Cela ne concerne pas seulement le nord-est du pays. L’armée est déployée dans 32 États sur 36. La première chose dont nous avons besoin, c’est d’une formation sur les droits de l’homme. Il faut aussi mettre davantage l’accent sur la cueillette de renseignements. Maintenant que Boko Haram recule, ses membres mènent de nouveau une guerre asymétrique, ce qui rend les choses plus difficiles pour l’armée. »

Clement Nwankwo, directeur général du Centre pour la défense des droits politiques et juridiques :

« L’ampleur des violations est consternante. La situation exige sans aucun doute la création d’une commission d’enquête judiciaire. Il est important que le gouvernement prenne l’initiative d’enquêter, mais cela n’exclut pas nécessairement d’impliquer la Cour pénale internationale (CPI). »

« Je pense que c’est un bon test pour évaluer la capacité de Buhari à contrôler l’armée et à l’obliger à rendre des comptes. Dans son discours d’investiture, il a dit que les droits de l’homme seraient une priorité pour lui. La communauté de défense des droits de l’homme du Nigeria a régulièrement exprimé ses préoccupations face à l’ampleur des violations commises par l’armée. Il serait inacceptable que [les coupables] s’en tirent à bon compte. »

Idayat Hassan, directeur du Centre pour la démocratie et le développement :

« Les conclusions de ce rapport ne peuvent pas être passées sous silence si le nouveau gouvernement souhaite mettre un terme à l’insurrection. Il doit reconnaître les violations des droits de l’homme perpétrées par les forces de sécurité depuis le début de l’insurrection. Des atrocités de masse ont en effet été commises dans le nord-est du pays. »

« Il est évident que les chefs des services [de sécurité] devront partir. Ce qui rend le rapport d’Amnesty unique, c’est qu’il nomme et blâme des personnes précises. Cela n’avait jamais été fait auparavant. »

« L’insurrection est souvent considérée comme un conflit entre les habitants du nord. [Buhari] a promis de mettre en place un Plan Marshall dans le nord-est pendant les 100 premiers jours de son mandat. Cette dépense doit être perçue [par les Nigérians] comme d’intérêt national. Tout le monde devrait se sentir concerné, car le conflit dans le nord-est nous affecte tous et il a des répercussions sur le développement de l’ensemble du pays. »

Chidi Odinkalu, président du conseil de direction de la Commission nationale des droits de l’homme :

« Y a-t-il eu des atrocités du côté des forces armées ? Je crois qu’il ne fait aucun doute que oui. Mais je ne veux pas commencer à chiffrer tout cela. »

« L’armée nigériane a tenté d’obliger ceux qui sont accusés d’avoir commis des atrocités à rendre des comptes. Je ne dis pas que cela est suffisant ou adéquat. »

« Il y a eu un accroissement des traumatismes dans l’armée. Les hommes qui servent sur les lignes de front ne sont pas adéquatement équipés ou soutenus. Aucun être humain n’est fait pour endurer cette accumulation de traumatismes sans ressentir le besoin de répliquer. Nous avons besoin de programmes de traitement pour les syndromes de stress post-traumatique (SSPT). »

 
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