samedi, 16 décembre 2017
 

Nigeria : Arrêt des subventions sur le carburant et déferlante de protestation

Le conflit entre les syndicats et la société civile

"Les syndicats ont été achetés. Ils se sont compromis. Nous, la société civile de Rivers State, pensions pouvoir travailler avec les syndicats, mais ils se sont compromis dans Rivers State. Comment peut-on dire qu’on proteste si on entre là-dedans avec nonchalance ? C’est un manque de sérieux. C’est si évident", note Célestin Akpobari de la Ogoni Civil Society Platform en réponse à mes questions concernant les protestations contre l’annulation par le gouvernement fédéral des subventions sur le pétrole subventionné et qui entre en vigueur le 9 janvier. Les dissensions entre la société civile et le Nigeria labour Congress (NLC) et le Trade Union Congress (TAC), concernant les stratégies dans la lutte actuelle contre l’augmentation du prix du carburant résultant de l’abolition des subventions, sont déjà apparentes. Lagos, Kaduna, Abuja et d’autres localités ont enregistré d’énormes manifestations, tandis que Port Harcourt, Rivers State où, à l’heure qu’il est, le NLC et le TUC sont accusés de compromissions, ont été en reste.

Actuellement le Nigeria produit 2,6 millions de barils de pétrole par jour, principalement raffiné à l’étranger, ses quatre raffineries étant malades de la corruption, de la sous-utilisation et de défaillances techniques. Ce qui ne laisse qu’une mauvaise option qui consiste à importer du carburant largement subventionné. Les Nigérians ont longtemps attendu que le gouvernement répare les raffineries, alors que des licences ont été octroyées à des investisseurs pour opérer des raffineries privées qui raffinent le brut localement pour satisfaire des besoins locaux qui se montent à 300 000 barils par jour.

Avec ce niveau de consommation quotidien et la capacité des installations de raffinage au Nigeria qui est de 445 000 barils par jour, il serait possible de répondre à la demande locale de 3,5millions de litres par jour. Les besoins locaux auraient certainement pu être satisfait pour un coût minimal si les raffineries fonctionnaient à plein rendement. Mais le gouvernement s’est mis à subventionner l’importation de carburant, un processus déclaré corrompu.

Le gouvernement fédéral insiste sur la nécessité de procéder à des économies afin de se consacrer au bien-être de tous les Nigérians et qu’il est aussi nécessaire d’aborder le problème de la corruption du marché du carburant en abolissant les subventions. Le résultat est que les prix ont flambé, passant de 65 nairas à environ 140 et 180 nairas. Ceci a un impact considérable sur les pauvres, dans la mesure où le prix du carburant affecte le prix des transports, l’accès à la nourriture, etc., dont les prix sont liés à celui du carburant. Dorénavant incapables de subvenir à leurs besoins avec leur maigre revenu, devant payer deux à trois fois plus chers les matières premières, les Nigérians sont descendus dans la rue.

Le NLC et le TUC, à l’avant-garde des protestions dans de nombreux Etats ou alliés avec la société civile, semblent ne pas avoir rencontré un grand succès dans certains Etats, selon les militants. Dans le cas de Rivers State, des groupes de la société civile ont des difficultés collaborer avec le NLC et le TUC, simplement sur la base d’une perception que les syndicats seraient vendus au gouvernement de cet Etat. Mais selon un militant de la société civile, "les dirigeants des syndicats officiels qui mènent ces protestations se sont soumis à l’influence des intérêts et forces politiques en ne collaborant pas directement avec la société civile et en acceptant, le 10 janvier, de disperser la manifestation suite au discours du gouverneur de l’Etat à Gouvernment House à Port Harcourt". Un journaliste de Port Harcourt, Steve Obodkwe, avec qui j’étais en contact à propos de cette affaire, affirme qu’au contraire l’arrêt du travail et la fermeture des bureaux d’un gouvernement très bien établi et d’organisations privées sont autant de signes de l’impact des protestations.

L’arrivée tardive des membres et des dirigeants du NLC et du TUC lors des manifestations du premier et du deuxième jour dans la ville a grandement mécontenté certains des agents de la société civile. Comme ils le disaient, ce manque de sérieux de la part des syndicats n’est pas au profit de la masse des pauvres gens de l’Etat de Rivers State. Dans l’Etat de Bayelsa, les membres du NLC et du TUC étaient absents de la rue et se sont contentés de discuter dans leurs locaux avant de s’en aller. Comme cela fût discuté lors d’une réunion sur la stratégie tenue par des militants de la société civile dans les locaux de Social Action à Orominike Close, D-Line Port Harcourt, le 10 janvier, après la manifestation, le gouverneur et le président de l’Etat de Rivers State semblent avoir eu recours à la cooptation afin de frustrer les manifestants de l’Etat de Bayelsa et Rivers State. Il semble que les syndicats sont incapables de donner à la population un moyen d’expression dans certaines parties du pays. Dans l’intervalle, les manifestations ont bien réussi dans de nombreuses parties du pays malgré les nombreuses allégations de brutalités policières et de décès de protestataires.

La question de l’augmentation du prix du carburant résultant de l’annulation des subventions est suffisamment sérieuse pour générer la colère des Nigérians, y compris du Barreau dont les membres ont promis des services légaux gratuits à tous ceux qui souffrent injustement de la protestation nationale. Pour les pauvres, la mesure signifie une grande chute dans l’abîme de la misère. La protestation est une lutte pour la survie et a une signification bien plus importante qu’une simple réaction à la politique du gouvernement.

De toute façon, pendant que la société civile dans des Etats comme celui de Lagos, Ibadan et d’autres semble avoir bien réussi avec une très bonne organisation, le manque de ressources et de mobilisation effective semble avoir affecté le momentum pour des manifestations persistantes dans certains groupes après la première journée de protestation, comme dans le cas de Rivers State. Les communautés locales et le secteur informel sont plutôt tièdes à la perspective des manifestations. Certains préfèrent rester chez eux et regarder les développements à la télévision, pour peu qu’il y ait de l’électricité qui est un luxe immense dans de nombreuses parties de Port Harcourt, y compris dans le quartier où je vis avec ma famille. On a de l’électricité soit par un mini générateur soit on reste dans l’obscurité pendant des semaines, jusqu’à ce que les autorités préposées se présentent. Auquel cas on aura du courant pendant 2 heures, au mieux 5 heures par jour.

L’augmentation du prix du carburant signifie que les citoyens seront privés d’électricité la majeure partie du temps. Les denrées alimentaires, les transports, les frais scolaires des enfants et les loisirs sont maintenant devenus terriblement coûteux. Par exemple, le tarif dans la ville de Port Harcourt, qui était 50 nairas pour un parcours, est passé à 100-200 nairas, un développement qui annonce des désastres.

L’annulation des subventions sur le carburant, source de plus de difficultés pour la population, est aussi inopportune que les subventions allouées des années durant à une industrie pétrolière toxique. Non seulement cette mesure fait clairement partie des projets néolibéraux de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire International qui visent à davantage intégrer les pays en voie de développement dans l’ordre capitaliste, mais encore elle sert les intérêts sous-jacents des pays développés qui s’efforcent d’atteindre des résultats négatifs pour les pauvres qui sont complètement négligés dans ce projet. La logique d’années de subventions à une industrie aussi toxique que l’industrie pétrolière est complètement ignorée, et d’aucuns croient que le pétrole n’a jamais été subventionné au Nigeria. Le pétrole est responsable de l’actuelle crise climatique ainsi que des dommages sévères à l’environnement immédiat ou aux écosystèmes du Delta du Niger.

De toute façon, il est des gens de la société civile pour qui l’abolition des subsides pétroliers n’est pas la même chose que l’augmentation du prix du pétrole. Du moins, Célestin Akpobari du Social Action a-t-il clairement formulé les choses, lorsqu’il a dit que l’abolition des subsides pétroliers aurait pu être gérée différemment en ce qui concerne le calendrier si le gouvernement avait pris la peine de consulter les différentes parties intéressées (…)

* Fidelis Allen, PhD, enseigne à la School for Development Studies, à l’université de KwaZulu-Natal, à Durban en Afrique du Sud. – Texte traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

Source : http://pambazuka.org

 
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