mercredi, 18 septembre 2019
 

Nigeria : Le malheur des Ogonis

Lorsque le peuple Ogoni demandait une fin aux actes malfaisants de la Shell Production and Development Programme (SPDC ou Shell) et de la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), le gouvernement nigérian les a insultés et a lâché ses agents de sécurité pour mutiler, violer, tuer et le pourchasser afin de le contraindre à l’exil. Le rapport sur la pollution de l’Ogoniland, préparé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (UNEP) et rendu public le 4 août 2011, est la première confirmation officielle que nous avons une tragédie majeure sur les bras. Le rapport est sans équivoque et montre que le Movement for the Survival of the Ogoni People (MOSOP), sous la direction clairvoyante de Ken Saro-Wiwa, ne criait pas au loup lorsqu’il affirmait que de graves injustices avaient été commises au détriment de l’Ogoniland.

Les fonctionnaires de l’UNEP disent que le rapport a été publié en réponse à des insinuations. Pour un coût de 9 millions de dollars, cela devrait être la réponse la plus coûteuse de l’histoire à des insinuations. Il n’est pas clair si les insinuations sont responsables du rapport ou de sa publication. Mais si le rapport est un prélude à la reprise de l’exploitation pétrolière dans l’Ogoniland, il n’a certainement pas amélioré la situation.

Il est choquant que face à l’environnement tragique des Ogonis, le rapport de l’UNEP suggère une possible reprise de l’exploitation pétrolière dans l’Ogoniland. C’est comme de vouloir prélever du sang à un homme mourant.

Le rapport reprend largement ce qui a déjà été dit et ce qui était déjà connu auparavant. Mais il s’agit d’un document officiel et de grande valeur. Lorsque Shell a produit l’argent pour l’étude, il a été proclamé que c’était sur la base du principe du pollueur/payeur. Vrai. Shell a pollué l’Ogoniland, à l’instar d’autres compagnies, et continue de le faire dans tout le delta du Niger.

Les affirmations de Shell, selon lesquelles la majeure partie des fuites de pétrole sont le fait de la population locale sont contredites par les observations contenues dans le rapport de l’UNEP. Le rapport dit, par exemple, que les raffineries de brousse ont pris de l’importance à partir de 2007. Il semble évident qu’une des conclusions aurait dû être que, au vu de la destruction des moyens de subsistance, une partie de la population devait trouver d’autres moyens de survie et a choisi ce moyen malencontreux et illégal. Mais l’UNEP, de toute évidence peut soucieuse d’antagonisme avec Shell, n’a pas poursuivi cette voie.

Dans sa critique du rapport de l’UNEP, Richard Steiner de Oasis Earth Organisation Alaska écrit : "Le rapport de l’UNEP consacre plusieurs pages (161-166) spécifiquement au raffinage artisanal dans les champs pétroliers de Bodo West et relate correctement sa regrettable augmentation entre 2007 et 2011. Toutefois, dans son analyse de la pollution dans la région, UNEP passe entièrement sous silence une autre fuite pétrolière beaucoup plus importante au cours de la même période : la double rupture du Trans Niger Pipeline (TNP) résultant des négligences de Shell en 2008 et 2009. Conjointement, ces fuites ont déversés entre 250 000 et 300 000 barils de pétrole, ce qui représente considérablement plus que le raffinage illégal. Une bonne partie du pétrole déversé dans le Bodo West provient probablement de la fuite du TNP." Comment comparer ces fuites au raffinage artisanal ?

Le professeur Steiner se demande aussi pourquoi l’étude de l’UNEP dit qu’"aucune source clairement identifiée et continue n’a été observée ou rapportée au cours de la visite des sites par l’UNEP" quand bien même la fuite massive à Bodo s’est produite au moment de l’étude et que le volume combiné des fuites représente probablement davantage même que le volume déversé par l’Exxon Valdez en Alaska en 1989.

Beaucoup d’encre a déjà coulé à propos du contenu du rapport et de l’état désastreux de l’environnement des Ogonis. Un problème d’importance qui pourrait mettre en échec les efforts pour un nettoyage acceptable de l’Ogoniland est le manque de capacité ou de volonté des organes régulateurs nigérians d’appliquer la loi et d’agir en toue indépendance. Indépendance affectée par le fait de l’infiltration profonde et totale du ministère du pétrole par Shell (souvenez-vous des câbles de Wikileaks). Si le gouvernement entend sérieusement réglementer le secteur, il doit s’assurer que ceux appelés à appliquer le règlement ont coupé le cordon ombilical d’avec Shell.

Comment, par exemple, est-il possible que des fonctionnaires du gouvernement certifient qu’il a été remédié aux fuites pétrolières alors qu’il n’en est rien ? Selon UNEP, 10 sites qui ont été "complètement nettoyés" portent des signes de pollution. La gestion des fuites pétrolières par Shell a aussi été épinglée pour incompétence des contractants supposés accomplir des tâches requérant du savoir faire, du savoir et de l’équipement. La confirmation que Shell apporte une réponse médiocre aux fuites pétrolières et que nos agences de régulation endossent leurs procédés soulèvent des interrogations la situation dans d’autres parties du delta où l’impunité effrénée continue d’avoir cours.

Un autre aspect du rapport de l’UNEP qui requiert un suivi immédiat concerne l’étude non concluante sur la santé publique, quand bien même un grand nombre de dossiers médicaux ont été étudiés. Il en va de même pour la végétation et l’eau de pluie dont use la population compte tenu du fait qu’elle vit au bord de cours d’eau, de criques et de voies navigables pollués. Nous avons maintenant la confirmation que les Ogonis boivent de l’eau avec un degré de pollution 900 fois plus élevé que ce qui est admis par l’Organisation Mondiale de la Santé. Nous savons aussi que le sol est pollué jusqu’à une profondeur de 5 mètres en certains endroits. Nous savons encore qu’il y a des éléments cancérigènes dans l’eau et dans l’air. Comme nous savons que des déchets toxiques sont jetés dans des fosses dépourvues de capacité de rétention en Ogoniland. Ces problèmes se trouvent dans le delta du Niger. Mais ils sont amplifiés dans ces régions en raison des torchères qui émettent des gaz hautement toxiques.

Ogoniland- entendez le delta du Niger- est l’un des endroits les plus pollués du monde. Ce qui est requis de toute urgence est que le gouvernement déclare l’état d’urgence environnemental dans cette région. Les problèmes écologiques ne connaissent pas de frontières communautaires ou politiques. La façon dont le gouvernement va gérer ce cas en dira long sur le peuple que nous sommes.

* Nnimmo Bassey est un militant environnementaliste et un poète. Il a été élu président de Friends of the Earth International et directeur exécutif de Environmental Rights Action. Texte traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

Source : http://www.pambazuka.org

 
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