samedi, 16 décembre 2017
 

NIGERIA : Un delta transformé en terrain vague

Chaque année, ce sont des centaines de marées noires qui souillent les côtes et les plaines, jadis fertiles de la région du delta du Niger au Nigeria, le grand pays anglophone de l’Afrique de l’Ouest.

Ces pollutions importantes qui se produisent depuis des années ne suscitent guère d’émotion dans le monde, pourtant elles provoquent une véritable désertification de la région. Le discours de Ken Saro-Wiwa de 1992 à l’Organisation des peuples et nations non représentés à Genève reste cruellement d’actualité et ne pousse guère à l’optimisme :

« L’exploration pétrolière a transformé le pays ogoni en immense terrain vague. Les terres, les rivières et les ruisseaux sont en permanence entièrement pollués ; l’atmosphère est empoisonnée, chargée de vapeurs d’hydrocarbures, de méthane, d’oxydes de carbone et de suies rejetés par les torchères qui, depuis trente-trois ans, brûlent des gaz vingt-quatre heures sur vingt-quatre tout près des zones d’habitation. Le territoire ogoni a été dévasté par des pluies acides et des épanchements ou des jaillissements d’hydrocarbures. Le réseau d’oléoducs à haute pression qui quadrille les terres cultivées et les villages ogoni constitue une dangereuse menace. »

Les fuites de pétrole sont attribuées par les compagnies pétrolières et les autorités aux actes de malveillances et aux vols qui alimentent le trafic des distilleries clandestines. Le pétrole nigérian est de très bonne qualité de par sa faible teneur en souffre et se distille facilement. Raison de plus pour condamner les dirigeants nigérians qui refusent de doter le pays d’industrie de raffinage permettant aux habitant de disposer d’énergie bien moins polluante que celle issue de distilleries clandestines. Ils préfèrent spéculer en organisant la pénurie des produits pétroliers

Des rapports très subjectifs et fallacieux

Dans une communication conjointe, Amnesty International et le Centre nigérian pour l’environnement, les droits humains et le développement (CEHRD) soulignent que la responsabilité des compagnies pétrolières, dont la plus importante Shell, est largement engagée dans les fuites incessantes.

Les résultats des analyses selon une expertise indépendante demandée par Amnesty international sur les rapports de Shell sont « très subjectifs, fallacieux, voire purement et simplement faux. »[i] En effet, bon nombre des fuites proviennent du mauvais état des oléoducs, dû à la corrosion, aux carences d’entretien des infrastructures, aux défaillances techniques. Shell reconnaît sa responsabilité dans la fuite de 1640 barils, alors que dans les faits il est probable que c’est 60 fois plus. Les dénis des compagnies pétrolières sont motivés par leur volonté de préserver leur notoriété d’entreprises responsables et écologiques notamment dans les pays occidentaux, mais c’est aussi un moyen pour éviter de verser des compensations financières aux populations victimes de ces pollutions.

Des gouvernements successifs au service des compagnies pétrolières

L’administration en charge des affaires pétrolières est totalement sous-équipée, sous formée pour vérifier les déclarations des compagnies sur les causes des fuites. Mais le problème ne vient pas seulement des carences des services publics, il est plus profond, plus politique.

En effet, les gouvernements successifs se sont toujours mis au service des compagnies pétrolières contre les intérêts de leur pays et de leur population. Depuis le début de l’exploitation pétrolière, dans les années 70, les populations du delta du Niger se sont battues contre les pollutions occasionnées par les compagnies notamment les torchères. Ces feux alimentés par le gaz des puits pétroliers dégagent des fumés épaisses, chargées d’hydrocarbure et de métaux lourds extrêmement dangereux pour la santé des habitants de la région.

C’est dans ce contexte qu’en 1990 se crée le Mouvement pour la survie du peuple ogoni (Mosop) en réponse aux méfaits des compagnies pétrolières mais aussi pour exiger un partage plus équitable des revenus du pétrole. Ce mouvement non violent de plus en plus populaire réussira à rassembler plus de 300 000 personnes en 1993. Le pouvoir de l’époque considérait que dénoncer les compagnies pétrolières était un crime de haute trahison. Ainsi le Mosop et les Ogoni vont-ils subir une terrible répression, des villages seront rasés, les militants assassinés. Les organisations de défense des droits de l’homme estiment que près de 2000 personnes ont perdu la vie suite à la répression de l’armée nigériane, 100 000 Ogoni ont dû quitter leur terre pour se réfugier dans d’autres États du Nigeria ou au Bénin. Le dirigeant du Mosop, Ken Saro-Wiwa, fut arrêté et pendu en 1995. A l’issue de cette terrible répression, une organisation violente, le Mouvement pour l’émancipation du Niger (MED) verra le jour.

La bourgeoisie parasitaire du Nigeria a tout misé sur le pétrole qui représente 95 % des recettes d’exportation et 80 % des recettes totales. Une compagnie comme Shell exploite près de 40 % de la totalité de la production. C’est le prix de la croissance du continent africain célébré par tous les capitalistes occidentaux, les fameux Afro-optimistes…

Paul Martial

Notes :

[i] http://www.amnesty.org/fr/for-media...

 
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