lundi, 11 décembre 2017
 

Elections au Sénégal et problèmes de démocratisation des pays africains

L’auteur commence par un examen rétrospectif de la politique économique et sociale du 1er gouvernement du Sénégal dirigé par Mamadou Dia. A cette époque, le monde rural était le vivier électoral des partis politiques au pouvoir. C’est pourquoi ce gouvernement voulait émanciper les paysans de l’obscurantisme et de l’exploitation économique. Cette politique devait reposer sur de sérieuses études économiques renforcées par une mise à profit judicieuse des expériences ayant eu cours ailleurs.

Mamadou Dia, disciple de l’économiste français François Perroux, a été fortement influencé par le père Lebret, fondateur de l’Institut de Recherches et de Formation pour le développement harmonisé (Irfed). Par ailleurs, il s’est intéressé à l’expérience de la lutte contre l’exode rural initié par le gouvernement marocain, au pays de Mohamed V. Il avait conçu une politique de développement endogène et autocentré qui n’était pas envisagée à partir d’un simple coup de tête.

Roland Colin retrace ainsi son itinéraire intellectuel et politique : « Mamadou Dia, dès son élection comme sénateur du Sénégal en 1951, s’était lancé avec passion dans une véritable aventure de développement de sa propre culture intellectuelle. Il s’était mis à fréquenter assidument la riche bibliothèque du Palais du Luxembourg, répondant à la frustration ancienne de s’être vu refuser l’accès à l’enseignement supérieur. Sitôt devenu parlementaire et s’engageant dans les études d’économie, il se cherche un maître et le trouve en la personne de François Perroux qui, lui-même, noue alors avec cet étudiant insolite une amitié pour la vie. François Perroux, compagnon de Lebret dans la fondation d’’Economie et Humanisme, s’attachait à développer une vision pionnière de la science économique largement ouverte sur tous les phénomènes de société. » (Roland Colin, Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté, Présence africaine, Paris 2007, p. 115).

Les faiblesses de la politique du gouvernement de Mamadou Dia sont passées en revue sans complaisance. Il n’a pas réussi à créer les conditions favorables à l’implantation de nouvelles structures d’encadrement rural. Mieux, il s’est fait des ennemis sans pouvoir, en contrepartie, s’assurer l’alliance de la petite bourgeoisie radicalisée qui animait les formations politiques d’obédience marxiste. Pire, le socialiste autogestionnaire Mamadou Dia avait fait corps avec le social-démocrate Senghor, pour procéder à une répression féroce des membres du Parti africain de l’indépendance du Sénégal (Pai). II a commencé par réprimer les membres de sa propre famille politique jugés poreux aux idéaux du Pai, puis procédera à une épuration au niveau des organisations de masse. Enfin, il terminera par un licenciement de nombreux fonctionnaires, d’agents auxiliaires, de contractuels et de stagiaires, souligne Madické Wade dans son ouvrage « Notre modeste part du combat du Pai pour la dignité et la liberté de notre peuple » (édition à compte d’auteur, Saint-Louis, 2000).

Alpha Sy examine ensuite, de manière critique, la politique menée par Léopold Sédar Senghor (après la liquidation de Mamadou Dia, accusé d’avoir fomenté un coup d’Etat en 1962 et condamné) puis par Abdou Diouf (à qui Senghor à dévolu le pouvoir en décembre 1980). Il évoque les conditions économiques, sociales et politiques qui ont permis l’avènement de l’Alternance du 19 mars 2000, avec un nouveau régime sous lequel Me Abdoulaye Wade assure la stabilité de son pouvoir par la multiplication des sinécures, afin de maintenir des alliés qui menacent de rejoindre l’opposition, d’appâter des membres influents des partis politiques d’opposition ou de la société civile. Dans cette logique politique et budgétivore, s’intègrent la hausse vertigineuse du nombre des postes ministériels, l’instauration du Sénat, du Conseil économique et social, de la vice-présidence. Cette stratégie trouve son prolongement dans la politique de musèlement des forces sociales et politiques.

Pour opérer une révolution agricole au Sénégal, par exemple, le régime néolibéral propose la Grande offensive pour la nourriture et l’abondance (Goana). Ce programme ne dit rien sur l’arachide qui demeure la première culture commerciale. Outre ce silence troublant sur les difficultés de la filière arachidière, on peut reprocher à la Goana de n’avoir pas engagé une concertation entre décideurs et paysans, alors que ces derniers sont censés savoir mieux que quiconque estimer leurs besoins réels.

Le verdict du scrutin présidentiel du 22 mars 2007, remporté par Me Wade, a fait l’objet de multiples interprétations que l’auteur n’a pas manqué d’analyser. Les contradictions qui existent au sein de Bennoo Siggil Senegaal (alliance de partis de l’opposition) n’ont pas été occultées. Des résistances citoyennes sont apparues sous l’ère libérale avec une innovation organisationnelle ancrée dans une seule et unique tradition de lutte et avec l’entrée en scène des pharmaciens et des imams.

La gestion libérale de l’espace politique a débouché sur quelques tentatives avortées de dialogue politique, mais le Parti démocratique sénégalais (Pds, au pouvoir) risque ainsi de s’engager dans la voie des sentiers battus du Parti socialiste. Il existe au Sénégal des facteurs réels de mal développement : le vernis constitutionnel, la persistance du déficit républicain, la mainmise de la France sur l’espace francophone, la conception mythique du pouvoir et le redéploiement de la culture tribale dans une économie de rente.

Les chefs d’Etat africains, aujourd’hui, après une élection au forceps, commencent par renier le principe de la limitation du mandat présidentiel. Ensuite, ils se donnent les chances d’un second mandat en gommant d’un revers de main la disposition portant sur le scrutin à deux tours. Cette escalade antidémocratique atteint son summum en réalisant ce qui était politiquement impensable au niveau des « pères des indépendances », y compris les plus conservateurs, voire les réactionnaires, à savoir la dévolution monarchique du pouvoir. Cette ère de l’insolite s’est ouverte en République démocratique du Congo avec Joseph Kabila Kabande, qui succède à son père Laurent-Désiré Kabila, tombeur de Joseph Mobutu. D’abord nommé à la tête de l’Etat, suite à l’assassinat de son père en 2001, il sera, en octobre 2006, élu président de son pays.

Cette dévolution monarchique du pouvoir n’a pas manqué de faire école. Avant même la sanction par les urnes pour introniser Kabila fils, le Togo s’engouffre dans cette brèche en portant, en avril 2005, le fils du défunt président Eyadema, Faure Gnassingbé, à la magistrature suprême. Comme pour prouver que ce mode de successon est devenu non pas l’exception, mais la règle, le Gabon s’aligne sur cette logique de transmission démocratique. Ce faisant, sous l’œil bienveillant des soi-disant partenaires au développement, Ali Bongo sera victorieusement investi par le Parti démocratique gabonais (Pdg) aux élections présidentielles d’août 2009.

La nébuleuse que constitue la Françafrique joue un rôle très important dans la dévolution monarchique du pouvoir qui est à l’ordre du jour au Sénégal, faisant l’objet de fortes contestatop,s dans les milieux politiques, syndicaux et étudiants.

Le rôle joué par la presse privé dans l’émergence d’une opinion africaine a été mis en exergue dans cet ouvrage. Les journalistes ont multiplié des chroniques, des émissions itératives et des investigations assez poussées sur des événements politiques et pratiques culturelles. De plus, leur concours à l’éducation civique a été particulièrement appréciable dans un contexte où les partis politiques, les syndicats tout comme l’Etat ont royalement ignoré leur devoir de doter les populations d’une formation et d’une éducation civiques adéquates.

Aujourd’hui, les élites africaines se retrouvent à la croisée des chemins avec le vent de la démocratisation qui souffle sur le continent. Le véritable défi que doivent relever les intellectuels africains, est de cesser de faire l’impasse sur les facteurs endogènes, tout en les articulant à la dynamique qui structure la mondialité. Dans ces conditions, il revient, au premier chef, à l’élite africaine de prouver le mouvement en marchant.

La ‘vacuité intellectuelle’, selon les mots de Mwayila Tschyembe, qui s’exprime par l’absence à la fois d’esprit critique et d’inventivité, explique en partie l’échec des idées généreuses retenues à l’issue du mythique Congrès des écrivains et artiste noirs tenu à Paris en 1956. Cette vacuité explique aussi en partie la passivité avec laquelle les peuples africains ont subi les différentes stratégies de développement concoctées par les soi-disant partenaires au développement pour le continent.

Selon Mwayila Tschyembe, le panafricanisme qui s’est politiquement déployé sous trois formes, a largement échoué dans ses prétentions à faire office de lanterne idéologique militant pour l’indépendance et le bien-être des Africains. Le panafricanisme messianique, porté par les Afro-Américains qui ont nourri l’ambition de créer des Etats libres, en est la première forme. La seconde forme est celle du panafricanisme maximaliste que revendiquent des dirigeants qui rêvaient, faute de réaliser les Etats-Unis d’Afrique, de travailler à construire une unité politique et militaire suffisamment consistante pour peser sur les échanges du continent avec le reste du monde.

Ce projet dont les figures de proue sont le Ghanéen Kwamé Nkrumah et l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, aurait fait long feu à la suite du refus des nouveaux Etats de se faire hara-kiri au profit de la nouvelle vision africaine de l’unité du continent.

La troisième forme de panafricanisme minimaliste vient compléter cette variété de versions. Il est animé par Senghor et Houphouët Boigny et leurs alliés du Groupe de Monrovia. Sa spécificité réside dans son rejet de l’idée d’un Etat continental au profit de la constitution d’un cadre suffisamment souple pour permettre à chaque entité de préserver son indépendance, tout en ayant la latitude de mettre leur destin ensemble sur certaines questions. La création de l’Organisation de l’unité africaine (Oua) est à l’actif de cette ligne souverainiste. Ce livre bien documenté est une contribution remarquable à la connaissance des enjeux des prochaines élections en Afrique noire. Son auteur est très attaché à l’avènement d’une République de citoyens. Mais les réalités politiques, économiques, sociales, culturelles et linguistiques sont, à beaucoup d’égards, des obstacles sérieux. L’auteur reconnaît que son idée est un fantasme. Mais il estime qu’il importe d’en conserver la dimension utopique qui aura pour vertu d’irriguer la lutte des Africains pour le pain et la justice sociale.

Fidèle à la démarche de Fréderic Engels, qui a su distinguer entre le socialisme utopique et le socialisme scientifique, Alpha Amadou Sy aurait pu examiner la dimension sociale des questions soulevées. Par exemple, le panafricanisme mérite d’être étudié de façon critique et approfondie. Il aurait été intéressant de déterminer clairement les forces sociales africaines qui peuvent porter le projet panafricaniste. L’étude de cette question nécessite aussi le traitement systématique et frontal de la question nationale en Afrique noire.

Ce livre ouvre la voie à des discussions fort sérieuses sur les problèmes posés par la démocratisation des pays africains. De ce point de vue, il mérite d’être attentivement lu et discuté.

NOTES 1) L’Afrique et le défi républicain - Une lecture des élections sénégalaises de 2009 Par Alpha Amadou Sy L’Harmattan 2011 - 269 pages

* Amady Aly Dieng, docteur ès sciences économiques et ancien fonctionnaire international à la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest.

Soure : http://pambazuka.org

 
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