jeudi, 15 novembre 2018
 

ET MAINTENANT... PAPA MACRON ?

Par l’éditorialiste de Seneplus, Boubacar Boris DIOP

Que nos partis refusent de se prononcer sur la mainmise de la France sur notre économie est une chose mais on ne peut pousser la complaisance jusqu’à faire de Macron la figure paternelle d’une nation aussi fière que la nôtre.

Il se raconte que le général de Gaulle, d’un naturel assez irritable comme chacun sait, dut un jour rabrouer Bokassa : "Monsieur Bokassa, arrêtez donc de m’appeler Papa !" À quoi l’admiratif soudard aurait aussitôt répliqué en se mettant au garde-à-vous : "Oui, Papa !"

Ce qu’il y a de fascinant avec les anecdotes de ce genre, c’est qu’elles n’ont pas besoin d’être authentiques, ou même vraisemblables, pour être d’une radicale véracité. C’est que l’imagination populaire sait aller les pêcher dans les entrailles de l’Histoire pour indiquer, comme dans le cas présent, un rapport de domination humiliant et choisir d’en rire pour ne pas avoir à en pleurer.

Mais ce qui va suivre n’est pas pure invention, car nous en avons tous été les témoins quasi hallucinés : en juillet 2007 Sarkozy vient à Dakar insulter tout un continent. L’offense n’est heureusement pas restée sans réponse. La colère qu’elle a suscitée a toutefois eu un effet pervers puisqu’après le fameux - et infâme – "Discours de Dakar", Mesdames et Messieurs Ségolène Royal, Hilary Clinton, Barack Obama et François Hollande ont défilé dans la capitale sénégalaise où ils ont surtout eu à cœur de se tenir aussi loin que possible de l’arrogance sarkozienne. C’était chaque fois quelque chose du genre : "Vous voyez bien, moi je suis très respectueux envers vous… Notez bien que je ne vous fais pas la leçon, je vous traite en égaux." Et patati. Et patata. Ce respect ne va-t-il donc pas de soi pour que l’on ait à ce point besoin de nous rassurer ?

Macron à Ouaga, était exactement dans la même posture. Avec, il est vrai, une tenue de scène différente, en quelque sorte plus flamboyante, celle du "jeune-homme-d’Etat" décoincé et engageant, presque un bon copain en vérité, qui dit tout haut ce que les politiciens aux cerveaux rancis ne sont même plus en mesure de concevoir. Hélas pour lui, le naturel est vite revenu au galop. Trahi par des nerfs fragiles et par une climatisation défectueuse - le réparateur avait négligé de faire son boulot, tellement flemmards ces Nègres ! - il s’est mis à tutoyer et insulter publiquement son hôte. Il s’est comporté de cette façon inqualifiable après un geste de bouderie de ce dernier, geste plus tard présenté comme anodin mais tout à fait extraordinaire, même dans cette Françafrique où plus rien ne devrait surprendre. Tout finit par se savoir aujourd’hui et Kaboré a été tenté dans la foulée de faire un esclandre sur le thème "cette fois-ci la coupe est pleine, je ne vais pas me laisser piétiner ainsi, dans mon propre pays de surcroît !".

Il n’a pas été difficile de le ramener à de meilleurs sentiments par un savant dosage de flatteries, d’excuses et de froncements de sourcils, non Monsieur le Président, sauf votre respect, quand on est amis la coupe n’est jamais pleine et ne nous la joue pas grand patriote africain, mon gars, n’est pas Sankara qui veut, ravale tes états d’âme, bientôt plus personne ne parlera de cette malheureuse histoire. Et oui, nous avons tous préféré vite oublier un incident public aussi formidablement ahurissant, unique dans les relations entre nations civilisées et supposées souveraines. Mais même si cela a été un moment très dur pour Kaboré, il peut au moins se consoler en déclarant n’y avoir été pour rien. Macron ne peut pas en dire autant, lui qui dans cette affaire a choisi de se déshonorer tout seul, comme un grand.

Chacun se souvient aussi qu’à l’université de Ouaga, il a cru devoir rappeler à ses interlocuteurs qu’il n’est pas le président du Faso. Propos inouis, que seul un chef d’Etat français peut proférer sur ses terres francophones. Ils soulèvent une question toute bête : est-ce par distraction que la jeunesse burkinabè en est arrivée à ne même plus savoir si celui qui préside à ses destinées est un compatriote ou un étranger ? Certainement pas. Sans que cela soit une excuse, cette jeunesse est simplement au fait des dures réalités politiques de la Françafrique et ne se fait guère d’illusions sur le centre réel du pouvoir.

Tout ce qui s’est passé au Burkina Faso a été si choquant qu’on pouvait espérer que cela servirait de leçon aux autres pays d’Afrique francophone.

Il semble bien que non, hélas, à en juger par ce communiqué du Parti démocratique sénégalais demandant à nos compatriotes d’accueillir Emmanuel Macron avec "… des brassards rouges, de s’habiller en rouge, d’écrire explicitement sur des pancartes leurs revendications et de défendre la plateforme des partis de l’opposition et des organisations démocratiques pour des élections démocratiques, libres et transparentes et de stopper Macky Sall qui compte sur la seule fraude électorale pour se faire réélire en 2019."

Cet appel, passé inaperçu, procède d’un désir légitime d’internationaliser le combat contre le régime actuel. Il n’en est pas moins consternant. Les Sénégalais auront perdu une bonne occasion de se taire si tout ce qu’ils ont à dire à Emmanuel Macron c’est que Macky Sall n’est pas bien gentil. Nos femmes et hommes politiques, qui sont souvent des personnes d’expérience et d’une intelligence exceptionnelle, sont les seuls à savoir pourquoi ils ne veulent piper mot sur le retour brutal et massif jusqu’à l’indécence des intéréts français dans notre pays ; ni sur le fait que Macky Sall soit d’une docilité à toute épreuve envers Paris, son principal protecteur ; ni non plus sur le fait qu’un ambassadeur de France en bras de chemise – faut être décontracté et décoincé, on vous dit… – n’en finit pas de se comporter en président-bis, envahissant littéralement les médias, toujours sur le terrain comme on dit, occupé à conseiller, à suggérer des réformes, à encourager les citoyens méritants avec un naturel désarmant, juste comme s’il était en charge de nos affaires publiques. Mais il n’est pas fou, car il y a bien une ligne rouge que ses paroles ne franchiront jamais. On peut supposer, par exemple, qu’il ne brûle guère d’envie de philosopher à perte de vue sur l’embastillement arbitraire d’un adversaire politique jugé dangereux.

Pour en revenir au communiqué du PDS, il faut espérer qu’il restera lettre morte. Que nos partis refusent de se prononcer sur la mainmise de la France sur notre économie est une chose mais on ne peut pousser la complaisance et le manque de lucidité jusqu’à faire de Macron la figure paternelle d’une nation aussi fière d’elle-même que la nôtre. C’est ici le lieu de rappeler en quels termes à la fois savoureux et amers Damas, le poète injustement oublié du trio fondateur de la Négritude, interpellait nos braves Tirailleurs si heureux en ce temps-là de verser leur sang pour la soi-disant Mère-Patrie :

"Aux Anciens combattants sénégalais aux futurs combattants sénégalais à tout ce que le Sénégal peut accoucher de combattants sénégalais futurs anciens …. Moi je leur dis merde et d’autres choses encore … Moi je leur demande de commencer par envahir le Sénégal"

Pareille invitation à ne pas rater le train de l’Histoire reste plus que jamais d’actualité à quelques heures de l’arrivée à Dakar du président français.

Que Macron vienne ou non en visite dans notre pays importe peu, dans le fond : il en a bien le droit comme tout chef d’Etat invité par son homologue de l’avenue Senghor. Mais qu’au moins il reparte chez lui en laissant notre dignité intacte. Mieux vaut le laisser discourir à son aise sur la Place Faidherbe ou ailleurs si tout ce que nous avons à lui servir c’est un puéril "Pàppa, waxal ci Maki Sàll, mu ngi nuy tooñati !" De grâce, ne nous traînons pas aux pieds d’un président étranger, ne nous conduisons pas, par aveuglement politicien, comme les enfants que ce monsieur n’a de toute façon jamais voulu avoir.

bbdiop@seneplus.com

 
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