mardi, 22 janvier 2019
 

Senegal : ALLA KANE (ANCIEN DU PAI) ‘‘Nous ne sommes pas indépendants, nous ne sommes pas souverains’’

Interview journal l’enquête

Journal L’ENQUETE du mercredi 26 décembre 2018

C’est samedi dernier, au lendemain de ses 82 ans, que cet ancien membre du Parti africain de l’indépendance (Pai) a reçu EnQuête dans ses locaux. Expert foncier dans un cabinet de consultance (Cisif), Inspecteur des impôts à la retraite, ex professeur radié pour son engament marxiste-léniniste du temps de Senghor, Alla Kane reste toujours accroché aux principes souverainistes qui ont motivé son engagement. Très critique de la politique actuelle, ce vieux de vieille analyse ce qu’est devenue la gouvernance de ce pays.

Vous avez fait une contribution récemment pour dénoncer le fait que malgré toutes les réformes foncières qu’ils initient, les différents Présidents sénégalais sont les premiers à faire fi des conclusions.

Le problème foncier au Sénégal a une longue histoire. Avant la colonisation, pendant la colonisation et depuis l’indépendance. Avant la colonisation, c’était le droit coutumier. Les terres étaient gérées par des ‘‘Lamanes’’ au nom de la collectivité. Il y avait le droit de feu, on allumait un brasier et là où ça s’éteignait relevait de son domaine. Il y avait le droit de hache aussi où l’on abattait des superficies. Ensuite le colon est venu avec le droit de propriété individuelle. Ils ont cherché à installer un régime d’immatriculation, au nom de particuliers, personnes physiques ou morales qui leur permettent d’en détenir la propriété réelle. Depuis le décret de 1906, ils ont essayé mais jusqu’à la fin de la période coloniale, ils n’ont pas réussi à immatriculer plus de 2% de la superficie nationale. Les populations ont donc résisté et ont réussi à conserver leurs droits coutumiers. Après l’indépendance on a essayé de réformer.

Les autorités nouvelles ont créé la loi sur le domaine national du 17 juin 1964, qui est toujours en vigueur 54 ans après. Elles ont dit que toutes les terres qui n’avaient pas été immatriculées, qui n’étaient pas inscrites dans la conservation des hypothèques tombent dans le domaine national. En fin de compte, on a dépossédé le peuple de ses terres. On dit que les terres ne sont désormais immatriculées que par l’Etat. Les individus ne peuvent plus réquisitionner pour demander qu’on immatricule en leur nom. C’est l’Etat qui le fait et verse ça en son nom propre. C’est après qu’il donne des baux. Dans cet article je dis que nous vivons dans un régime présidentiel qui fait que le chef de l’Etat et l’Etat sont confondus. Donc toutes les tentatives de propriété ont été nulles car pour les présidents, que ce soit Senghor, Diouf, Wade et Macky, les terres sont une arme. Comme ce sont des gens qui ont la hantise de leur prolongation sur le fauteuil présidentiel, c’est un moyen d’acheter des consciences et gagner les élections. Tant qu’il y aura le régime présidentiel tel qu’il se pratique ici, il n’y aura jamais de réforme foncière. Elle est congénitalement paralysée par la politique.

Parlant de fauteuil politique justement, le constat est que pour y accéder, il faut être en coalition. Il n’y a vraiment plus de démarcation idéologique entre socialistes, communistes, libéraux, marxistes-léninistes... Comment comprenez-vous ce fait ?

Je crois qu’il faut partir du constat que ceux qui ont combattu n’ont jamais réellement renoncé aux privilèges de classe. Partons du fait que le Sénégal a été colonisé. Les Français sont venus avec d’autres nationalités pour étouffer la bourgeoisie locale. Sur le plan économique, ils n’ont pas permis à une classe bourgeoise sénégalaise de s’exprimer. De sorte que, quand l’heure de la lutte pour l’indépendance a sonné, c’est la petite bourgeoisie intellectuelle qui a été à l’école qui a dirigé le mouvement. Et comme c’était les étudiants, les enseignants, les syndicats (le Feanf, l’Ujao, Pai, Pra-Sénégal...), il y avait une faiblesse puisque ce n’était pas la classe ouvrière qui a dirigé ce mouvement. Cabral l’avait perçu en théorisant le suicide du petit bourgeois.

C’est malheureusement ce qui nous est arrivé. Cette classe bourgeoise qui a lutté n’a pas renoncé à ses privilèges et a pris la place du colon. Là où il y avait le gouverneur général, il y a le président. Là où il y avait les commandants de cercle il y a les gouverneurs, préfets etc. On s’est laissé aller. Même ceux qui se réclamaient de la gauche ont mordu quand Abdou Diouf est venu avec sa majorité présidentielle élargie. Avec les grandes avenues du pouvoir, une partie de la gauche n’est pas restée vigilante et a succombé. On a aussi sacrifié la formation de jeunes qui devaient assurer la relève. Lénine disait qu’au tout début on parlait de maladie infantile, moi je parle de maladie sénile. La gauche en est frappée de telle sorte qu’elle se lie à des alliances suspectes. Toutefois, sur la scène il y a quand même des jeunes qui montent.

Sur l’échiquier politique actuel, quelle entité ou personnage est le plus proche des thèses du Pai ?

J’ai adhéré au Pai en 1957, responsable de ce parti à Diourbel. On a participé à la campagne du ‘‘non’’ pour le référendum de 1958. Moi je suis resté sur cette position depuis et j’ai vu des jeunes sortir de And Jëf (Aj/Pads) et ont créé un parti appelé ‘‘Yoonu Askanwi’’. Quand j’ai étudié leur manifeste, je suis allé adhérer et c’est là que je milite actuellement. Dans la perspective de la présidentielle (24 février 2019), on a fait un front pour soutenir Ousmane Sonko. C’est lui qui se rapproche le plus des thèses patriotiques, indépendantistes, souverainistes.

C’est ce qui nous manque. Nous ne sommes ni souverains, ni indépendants. De Gaulle qui était un génie a compris qu’il fallait céder après sa visite de 1958 car la France avait perdu Dien Ben Phu, était en guerre en Algérie, et une partie du Cameroun était dans le maquis. Il a donc négocié l’indépendance formelle, qu’il a jumelée à des accords de coopération sur l’enseignement supérieur, la justice, l’armée, les ressources naturelles. Ce qu’ils ont donné de la main droite, ils l’ont repris de la main gauche. Sonko dénonce le Fcfa, les Accords de partenariat économique (Ape), veut renégocier les contrats pétroliers..., ce sont les gens qu’il faut. La liberté à un coût. Le peuple doit être conscient du fait qu’il doit se serrer la ceinture. Même pour l’histoire du groupe consultatif de Paris, j’aurai aimé qu’on appelle les Sénégalais à Tamba pour un appel à cotisation nationale

Mais la Guinée subit toujours les contrecoups de son ‘‘non’’ au référendum du 28 septembre 1958. Est-ce que ce n’est pas trop romancé de revendiquer cette souveraineté sans y être vraiment préparé ? Nous avons intérêt à tirer des leçons de tout cela, des sorts de Sékou Touré, Thomas Sankara, Ahmed Ben Bella. Nous avons des expériences. Maintenant comment faire ? La solution n’est pas entre les mains de Sonko, d’Alla Kane, ou d’un parti. Il faut dire au peuple ce qui se passe. Le peuple est un concept qui a un contenu. Chacun en parle. Pour moi ce sont les paysans, les jeunes dans les écoles et universités, les marchands ambulants pour lesquels on doit faire des réalisations qu’ils seraient prêts à défendre car ils se les approprieront. Diamniadio, c’est quoi ? C’est une ville-fantôme. C’est de grands immeubles que des multinationales vont venir prendre. L’autoroute Ila Touba c’est la catastrophe pour les petits vendeurs. On voyage sans voir Rufisque, Pout, Sébikotane, Thiès, Khombole, Bambey..., ils vont tuer l’économie populaire.

Les riches vont emprunter cette autoroute alors que ce sont eux qui étaient les principaux clients qui achetaient les fruits au bord de la Nationale. De ce fait j’invite la jeunesse à tenir trois débats. Un à l’interne entre eux sur la situation du pays à l’université dans les lycées, les marchés, pour savoir quelle est leur mission et leur part dans ce qui arrive actuellement. Ensuite un débat jeunes-parents, et enfin un débat talibés-marabouts. On peut convenir de la forme et du contenu, mais il faudra qu’on débatte. Pour le problème du chômage par exemple, je demande qu’on donne mission à l’Agence nationale de statistique et de développement (Ansd) de recenser les septuagénaires, octogénaires, nonagénaires et même centenaires qui sont employés dans l’administration et qui émargent sur le budget. Il est temps de dégager ces gens. Avec leurs salaires, on couvre facilement trois postes. Ensuite avec toutes les richesses accumulées, ils peuvent mettre sur pied des sociétés à leur nom et créer de la valeur ajoutée. C’est un défi pour l’Ansd

Pourquoi êtes-vous resté sur votre trajectoire, pourquoi n’avoir pas évolué politiquement ?

C’est une question d’option. Je suis un fils du peuple, un paysan. La France avait fait de moi un sujet et non un citoyen. De 1957 à 1960, on a fait la campagne pour l’indépendance. On a formé les jeunes sur le marxisme-léninisme. Mais jusque-là, je me suis rendu compte que le problème que nous cherchions à résoudre n’est pas résolu. Nous ne sommes pas indépendants, j’en suis convaincu. Nous ne sommes pas souverains, nous n’avons pas une mainmise réelle sur nos richesses. C’est pour cela que je n’ai pas suivi ceux qui sont allés emprunter d’autres voies politiques.

Heureusement qu’aujourd’hui, les peuples sont en train de court-circuiter les politiques à l’exemple des gilets jaunes en France. Aucun parti n’a d’emprise sur eux. Qu’il soit de gauche ou de droite, le pouvoir s’exerce pour le compte du grand capital. Les peuples ont compris, et ce qui s’est passé en France va faire tâche d’huile. Les gens se diront à quoi bon voter pour des partis qui ne régleront pas nos problèmes. Je suis très optimiste. Les gens sont de plus en plus conscients qu’ils sont qu’ils entament le combat politique, qu’ils se prennent eux-mêmes en charge pour les changements qu’ils souhaitent. Notre génération, dans le manifeste du Pai en 1957 avait posé le problème de l’indépendance mais De Gaulle nous a coupé l’herbe sous les pieds en négociant avec des gens qui n’étaient pas pour l’indépendance. Si on avait invité la Feanf, le Pra-Sénégal et tous les autres qui étaient pour l’indépendance, les négociations seraient plus corsées.

Est-ce à cause de cette conviction que vous avez refusé l’enveloppe financière du Palais ?

Là, je considère que c’était une forme de corruption. C’était entre 2016 et 2017 qu’on a appelé au téléphone pour me dire que le Président voulait me parler. Je leur ai dit que j’étais d’accord sur le principe de la discussion. On me fixe un rendez-vous pour mardi 11H. Quand j’y suis allé, un directeur de cabinet nommé Ablaye Badji me reçoit, sort une enveloppe, la pose sur la table, et me demande ma carte d’identité. Etonné, je lui ai demandé ce que ça voulait dire. Je lui ai clairement signifié que je n’étais pas là pour l’argent, que je ne le prendrai pas. Je n’en ai jamais pris depuis 1957. Je lui ai demandé d’appeler Mor Ngom pour lui demander ce qui se passe car ce n’est pas ce qui a été convenu au téléphone avec lui. Ce dernier m’a expliqué que c’était une directive du Président qui demande à ce qu’on assiste les anciens. Je lui ai dit non, moi je ne suis pas à ce niveau. Je ne prendrai jamais de l’argent pour faire de la politique. Donc je vous le laisse. Si j’avais deviné ça, je ne serais jamais venu.

‘‘Le marxisme-léninisme est une idéologie rétrograde’’. A quel point êtes-vous d’accord ou en désaccord avec cette assertion ?

Elle n’est pas rétrograde, elle est toujours révolutionnaire. Soit on est pour, soit on est contre cette idéologie. Subjectivement on peut agir pour ou contre. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la lutte contre la domination, une lutte pour le progrès, une civilisation supérieure. Le monde actuel tend vers cette civilisation supérieure. C’est le profit, la plus-value réalisés par la classe ouvrière qui est l’essence du capitalisme, qui fait tourner le monde. Il faut que les ouvriers s’organisent pour défendre leurs propres intérêts.

Le syndicalisme, c’est du marxisme-léninisme. Il y a maintenant l’étape supérieure qui consiste à s’organiser en parti politique pour affronter le capital et leurs propriétaires. C’était le parti communiste à l’époque, mais aujourd’hui des entités qui ne s’en réclament pas, agissent comme tel. De toute façon, on ne peut pas avoir comme projet de lutter contre le capitalisme sans être marxiste-léniniste. Le grand capital le sait tellement bien qu’il a fait disparaitre toutes les œuvres de Karl Marx. Elles sont toutes au musée et pas dans les programmes scolaires, les librairies, ou les bibliothèques. Tous ces concepts d’Investissements directs étrangers (Ide) ou de partenaires techniques et financiers (Ptf) sont une réincarnation du capital.

Propos recueillis par OUSMANE LAYE DIOP

 
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