mercredi, 19 décembre 2018
 

Sénégal : Le risque d’une victoire à la Pyrrhus

En mettant fin à douze ans de pouvoir, les populations du Sénégal viennent d’infliger à Wade une défaite cinglante. Les résultats des votes sont en effet sans appel : Wade ne recueille que 35% contre 65% pour son rival Macky Sall.

Wade a eu beau multiplier les visites aux Mourides, dignitaires religieux respectés, pour obtenir des consignes de vote en sa faveur, prodiguer les cadeaux - terme pudique - pour désigner les achats de conscience des notables de villages, tenter de débaucher les soutiens des candidat concurrents, promettre de manière pathétique de ne rester au pouvoir que trois ans sur un mandat de sept. Rien n’a pu empêcher cette défaite qui semblait d’autant plus inexorable quand l’ensemble des autres candidats s’était rangé derrière Macky Sall.

Aujourd’hui la communauté internationale, tente de faire passer Wade pour un grande démocrate, parce qu’il a reconnu sa défaite. C’est vite oublier toutes les manœuvres et les tripatouillages constitutionnels qu’il a concoctés pour tenter de rester au pouvoir. Et seules les mobilisations exceptionnelles de la population ont réussi chaque fois à déjouer ces manœuvres grossière auxquelles il a répondu par une répressions qui a causé la mort de six personnes et l’emprisonnement de centaines de manifestants. Si Wade a reconnu sa défaite c’est tout simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement

Une victoire qui vient de loin

En guise de « Soppi » (changement en Wolof) promis par Wade et son parti le PDS, lors de son élection en 2000, la population n’a eu pendant ces douze ans, qu’une dégradation des conditions de vie, un pouvoir d’achat en berne, des délestages d’électricité quotidiens, un chômage massif qui a poussé bien des jeunes à risquer et parfois perdre leur vie en tentant d’immigrer vers l’Europe sur des bateaux de fortune. Pendant ce temps, le fils de Wade, Karim, dépensait les deniers publics dans les travaux de prestige de la capitale et amassait une fortune considérable en prélevant ses 15% à chaque investissement.

Cette victoire électorale est le prolongement des mobilisations populaires contre la troisième candidature de Wade et sa volonté de mettre son fils Karim au pouvoir. De ces luttes a émergé le Mouvement du 23 juin regroupant l’essentiel de la société civile, dont le fer de lance est représenté par les jeunes de l’association « y’en a marre ». Les racines de cette victoire, elles, sont plus profondes et s’inscrivent dans un cadre de résistance globale qui s’est concrétisée par l’organisation des Assises Nationales en 2008/2009, vues comme une réponse de la société à la politique délétère menée par Wade. Ces Assises Nationales dressaient un bilan sévère de l’état du Sénégal et définissaient très précisément le type de gouvernance du pays en s’inscrivant contre une présidentialisation à outrance du pouvoir, pour favoriser le rôle de l’Assemblée Nationale. En mars 2009 l’opposition, lors des élections municipales, remportait la plupart des grandes villes, ce qui confirmait le rejet de Wade.

Un wadisme sans Wade

Mais Macky Sall n’est pas un homme nouveau. Premier ministre du gouvernement Wade pendant huit ans, numéro deux du PDS, président de l’Assemblée Nationale, ce libéral convaincu fut limogé par Wade pour avoir tenté d’auditionner son fils dans l’affaire d’un gigantesque détournement de fond, ce qui lui a valu la réputation d’homme intègre. Son programme politique et économique ne se différencie en rien du gouvernement précédent, et il n’est pas question pour lui de remettre en cause, même à la marge, la domination des marchés internationaux, même si le temps d’une élection, il s’est engagé à baisser les prix des denrées alimentaires.

Pour les élections législatives qui vont se tenir en juin, les deux formations qui se réclament de la gauche, le Parti socialiste de Dieng et l’AFP de Niasse, ont pris la lourde responsabilité de s’allier avec le parti de Macky Sall contre le PDS de Wade. Cette opération vise à s’assurer du soutien de l’Assemblée Nationale au gouvernement. Contre le risque d’une hégémonie libérale, plusieurs voix se font entendre pour que les organisations de la gauche radicale soient capables de se réunir et de présenter des listes communes pour les législatives, d’être un point d’appui dans les luttes et offrir une alternative au libéralisme.

Paul Martial

 
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