vendredi, 20 octobre 2017
 

SÉNÉGAL : Perspectives et écueils du projet de la Grande Muraille Verte

MBAR TOUBAB - L’ancien chevrier Samba Ba montre fièrement du doigt un rang d’acacias d’un mètre de hauteur émergeant des herbes fines qui sont la seule autre plante qui pousse dans cette savane aride du nord du Sénégal. « Les arbres sont une bénédiction - les arbres, c’est la vie. Nous appelons [cette rangée d’arbres] le Nil du Sahel ».

M. Ba espère qu’avec le temps, les arbres finiront par donner des fruits noirs qui pourront être utilisés pour nourrir les chèvres. Les habitants de son village et lui plantent aussi des acacias du Sahel, qui produisent une sorte de gomme dotée de propriétés médicinales, des tamariniers, qui donnent un fruit comestible aigre-doux, et des dattiers du désert, ou soump, qui produisent des petits fruits dont l’huile peut être utilisée pour faire la cuisine. Ce sont tous des arbres épineux dotés de petites feuilles, les seuls capables de survivre dans des conditions arides.

Dans le cadre du projet de la Grande Muraille Verte, un ambitieux programme environnemental panafricain, les gardiens de troupeaux sédentaires et semi-nomades fulani plantent cinq hectares de cultures fruitières et maraîchères et environ 1 000 arbres. L’objectif de l’initiative est de lutter contre la désertification le long de la limite sud du Sahara et de fournir aux populations nomades des moyens de subsistance supplémentaires tout en améliorant leur sécurité alimentaire.

Financé par le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), le projet s’inscrit dans le cadre de la Convention des Nations Unies contre la désertification, dont l’objectif est de réduire la pauvreté et d’améliorer les ressources alimentaires. Les bailleurs de fonds ont promis 3 milliards de dollars aux 11 pays participants : le Burkina Faso, Djibouti, l’Érythrée, l’Éthiopie, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, le Soudan et le Tchad.

Un projet ambitieux

Les gouvernements de ces 11 États sahéliens souhaitent qu’une haie géante - 15 kilomètres de large sur 7 000 kilomètres de long, soit deux millions d’hectares - soit érigée d’ici 20 ans. Cette bande forestière contribuerait à contenir l’avancée du désert et à bloquer les vents chauds qui accélèrent l’érosion.

« La muraille n’est que le résultat final. Ce que nous cherchons à faire, c’est protéger et restaurer les écosystèmes de ces régions du Sahel et [ainsi permettre] l’amélioration de l’alimentation, de la santé, du mode de vie et de l’environnement des populations de la savane », a dit Matar Cissé, directeur général de l’agence nationale responsable de la mise en ouvre du projet, dans la capitale sénégalaise, Dakar.

À cause de la sécheresse chronique, il est de plus en plus difficile pour les nomades fulani de gagner leur vie en tant qu’éleveurs comme ils le faisaient traditionnellement. M. Ba, un Fulani de 42 ans, habite le village de Mbar Toubab, à 100 kilomètres de la limite du désert du Sahara, en Mauritanie voisine. Selon lui, les gardiens de troupeaux envisageraient de s’installer dans ces villages s’ils pouvaient gagner leur vie en cultivant et en vendant des fruits et des légumes.

M. Cissé a ajouté : « Nous espérons être en train de développer un système permettant d’aider ces gens à demeurer au même endroit, à créer des emplois et à augmenter leur revenu. Il se pourrait que [ce système] entraîne des changements importants dans la façon de vivre des peuples nomades ».

Production alimentaire et changement de mode de vie

On enseigne aux villageois à cultiver des jardins maraîchers et à utiliser l’irrigation au goutte-à-goutte en reliant un petit réservoir d’eau surélevé à des tuyaux perforés qui fournissent de l’eau en petites quantités à chacune des plantes. « Nous parcourons de longues distances pour trouver des pâturages et de l’eau. Si le projet réussit... [la situation de] cette région ne sera plus désespérée », a dit M. Ba à IRIN. « Il ne peut être que bénéfique d’avoir de l’eau et de la nourriture à proximité pour nourrir nos familles et nos animaux ».

Selon une étude réalisée par le gouvernement du Niger, les éleveurs qui avaient des petits troupeaux ont perdu en moyenne 90 pour cent de leur bétail à cause des sécheresses successives.

Jusqu’à présent, les 133 femmes qui participent au projet à Mbar Toubab ont produit de la laitue, des tomates, des oignons, des pommes de terre, des gombos, des aubergines, des pastèques, des carottes, des choux et des navets. Leurs manguiers et leurs orangers n’ont pas encore donné de fruits, a dit Kumba Ka, qui préside l’Association de jardinage et marche chaque jour six kilomètres pour aller travailler dans son jardin

De nombreux villageois ne croyaient pas à la faisabilité d’un tel projet. « Nous cultivons toutes sortes de légumes différents qui, en temps normal, poussent seulement là où il y a beaucoup d’eau », a dit Mme Ka à IRIN.

S’il doit servir à soutenir les moyens de subsistance et la sécurité alimentaire, un tel projet doit être fondé sur une étude de marché permettant de savoir qui achètera les légumes, où et à quel prix, a dit Peter Gubbels, coordonnateur de l’organisation non gouvernementale (ONG) Groundswell International pour l’Afrique de l’Ouest et auteur du récent rapport du Groupe de travail sur le Sahel intitulé Échapper au cycle de la faim - Les chemins de la résilience au Sahel.

Si la Grande Muraille Verte peut jouer un rôle important dans la gestion environnementale et le soutien des moyens de subsistance des populations nomades, elle ne doit cependant pas être considérée comme « la solution » à l’insécurité alimentaire, a dit M. Gubbels. Le projet risque d’être trop ambitieux s’il s’attaque à la fois à la désertification et à la sécurité alimentaire. Ce sont en effet deux phénomènes distincts qui exigent des solutions différentes.

Insécurité alimentaire et désertification

L’insécurité alimentaire dans la région du Sahel est due, en grande partie, à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres et à l’existence d’une « sous-classe de 30 pour cent d’exclus » qui vivent dans la pauvreté chronique, a-t-il ajouté. Parmi les nombreuses solutions possibles, on peut notamment citer les mécanismes de prix subventionnés, les dispositifs de protection sociale et les mesures de prévention des catastrophes.

Le phénomène de la désertification contraint quant à lui les gens à se déplacer. « Dans l’imaginaire populaire, la désertification, c’est l’avancée des dunes de sable à un rythme de deux kilomètres par an, mais en réalité, c’est la surexploitation des ressources naturelles, le surpâturage, l’agriculture intensive et l’érosion subséquente de zones qui deviennent complètement dénudées et finissent par se rejoindre », a dit M. Gubbels.

Les projets de plantation d’arbres pour lutter contre la désertification donnent de meilleurs résultats lorsque les arbres appartiennent aux fermiers eux-mêmes, a dit Chris Reij, coordonnateur de l’African Regreening Initiative [Initiative pour le reverdissement de l’Afrique].

Selon M. Gubbels, « seulement 20 pour cent des arbres nouvellement plantés survivent. les projets de plantation d’arbres comportent donc un risque élevé [d’échec]. Ainsi, à moins de mobiliser des millions [de fermiers] pour investir et s’occuper des arbres, la lutte contre la désertification est vouée à l’échec ».

Les solutions des éleveurs

Les projets les plus innovateurs pour améliorer la vie et les moyens de subsistance des éleveurs sont développés par les éleveurs eux-mêmes avec l’aide des ONG, a dit M. Reij. Au Niger par exemple, ils ont créé des établissements informels où ils plantent des arbres, cultivent des jardins maraîchers et mettent en place des services de santé et d’éducation. Ils se déplacent ensuite à partir de ces sites.

Il est préférable de privilégier une stratégie de survie combinant mobilité et agriculture plutôt que d’utiliser ces programmes pour encourager les nomades à se sédentariser, car cela entraîne souvent des tensions avec les communautés locales. « La mobilité [partielle]. constitue une bien meilleure stratégie. C’est bien moins risqué que de demeurer au même endroit. [ce qui peut] entraîner un problème de surpâturage » et, si la région ne reçoit pas beaucoup de précipitations cette année-là, « vous êtes beaucoup plus vulnérable », a fait remarquer M. Gubbels.

Dans le pire des cas, « si le projet [de la Grande Muraille Verte] ne reçoit pas suffisamment de soutien et d’assistance technique, vous verrez, dans quelques années, un tracteur en panne, quelques petits arbres dispersés dans la plantation du village, quelques familles bénéficiant des cultures maraîchères et, dans l’ensemble, peu de changements positifs ; les familles les plus pauvres seront aussi chroniquement vulnérables qu’avant », a ajouté M. Gubbels.

Toutefois, si ce projet ambitieux est considéré comme un cadre de financement et comme une plate-forme pour faciliter le partage d’informations entre les 11 États sahéliens, il pourrait avoir un impact positif sur la vie et les moyens de subsistance des éleveurs, a conclu M. Gubbels.

Source : http://www.irinnews.org

 
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