dimanche, 24 juin 2018
 

L’impact économique d’Ebola accable les citoyens de Sierra Leone

FREETOWN - Alors que la Banque mondiale prévoit que les pays affectés par Ebola subissent une hémorragie de plusieurs milliards de dollars d’ici à la fin de l’année prochaine, IRIN a rencontré des habitants de Freetown pour évaluer l’impact de la crise sur leur quotidien.

Tous les secteurs de l’économie ont été affectés, à commencer par l’agriculture, rapportent les analystes.

Les cultures des régions agricoles de l’est de la Sierra Leone n’ont toujours pas été récoltées, tandis que les agriculteurs touchés par Ebola se tiennent à distance - qu’ils soient trop malades, morts, en quarantaine forcée ou incapables de trouver de la main-d’ouvre pour assurer le travail. Ebola a frappé la Sierra Leone en pleine saison des récoltes du cacao et du riz, et l’impact s’annonce considérable d’après le Programme alimentaire mondial (PAM).

Les rares agriculteurs qui ont pu récolter peinent à transporter leurs produits jusqu’au marché en raison des nombreux barrages jalonnant la route entre Kailahun, Kenema et Freetown, la capitale, et de l’éloignement des transporteurs.

En conséquence, le prix des aliments de base est en hausse. Le riz est passé de 0,32 à 0,36 dollar US le kilo et le prix des fruits et légumes les plus courants a doublé au Salad Ground Market de Freetown, d’après Bintu Kamara, qui y travaille comme vendeuse de légumes. Quoi qu’il en soit, les clients sont rares : « La plupart de mes clients habituels ont arrêté de sortir de chez eux car ils ont peur. Certains ont quitté le pays. Les hôtels, les maisons d’hôte et les restaurants n’achètent pas en grandes quantités, car ils ont moins de clients désormais », a-t-elle dit à IRIN.

L’agriculture représente jusqu’à 50 pour cent du PIB de la Sierra Leone et emploie deux tiers de la main-d’ouvre du pays, d’après le ministère de l’Agriculture qui estime que l’impact économique d’Ebola à ce jour entraînera une baisse du PIB d’environ 30 pour cent. Les régions frappées par Ebola produisaient quelques-unes des principales cultures de rente de la Sierra Leone : café, cacao, riz et manioc.

Les chauffeurs de camions commerciaux de Freetown sont désoeuvrés alors que c’est habituellement la période la plus chargée de l’année. L’un d’eux, Lamine Ngheba, a dit à IRIN : « Nous ne pouvons pas nous rendre à Kenema ou dans d’autres villes gravement touchées par Ebola, si bien que nous n’avons presque plus de travail ».

Les échanges commerciaux entre la Sierra Leone, la Guinée et le Libéria ont également dégringolé avec les fermetures de frontières assurées par l’armée, bien qu’il soit encore possible de circuler d’un pays à l’autre en empruntant les petites routes forestières. En temps normal, Kenema est une importante plateforme de transit pour les personnes et les marchandises circulant entre Freetown, la capitale, et Kailahun, tout à fait à l’est du pays.

Aucune pénurie généralisée de riz n’a été observée jusqu’à présent, a dit Alimamy Bangura de l’unité de recherche et de politique économique du ministère des Finances, mais il est à craindre qu’avec les fermetures frontalières prolongées les stocks chutent et la population cède aux achats de panique.

Au-delà de l’agriculture

Mais l’impact économique dépasse largement le secteur agricole : les investisseurs internationaux et les multinationales réduisent leur activité, le secteur de la construction est à l’arrêt et le tertiaire et les transports ralentissent, ce qui érode les revenus du gouvernement. Les sociétés minières Optia (minerai de fer), Sierra Rutile (sables minéraux) et Koidu Holdings (diamants) ont considérablement réduit l’ampleur de leurs activités, selon l’unité de recherche et de politique économique du ministère des Finances. Le gouvernement a été contraint d’augmenter les dépenses : il a alloué 13,7 millions de dollars US à la lutte contre Ebola malgré un budget toujours plus serré, a dit M. Bangura.

La plupart des projets de construction routière ont été suspendus, ce qui a surtout affecté les jeunes touchant le salaire de base, a dit M. Bangura. Mabinty Kanu, la femme de Mohamed Kanu, qui travaillait autrefois pour une entreprise sénégalaise de construction présente en Sierra Leone, a dit à IRIN que son mari touchait 150 dollars US par mois avant d’être licencié récemment en raison du manque de travail. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle vend des plats cuisinés à base de riz en bordure de route.

L’annulation collective de 70 vols pour la Sierra Leone de la part des principales compagnies aériennes - notamment British Airways, Arik Air, ASKY, Kenya Airways et Emirates - contribue à miner l’économie. Et ce en dépit des demandes répétées de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de ne pas fermer les frontières et les voies d’accès afin d’éviter l’isolement des régions affectées, susceptible d’exacerber les peurs et de perturber l’acheminement de l’aide. Les hôtels, les restaurants et les bars ont licencié au moins 24 000 employés et assurent le service minimum, a estimé M. Bangura.

Mohamed Lamin Sesay, le propriétaire du petit Hôtel Mariam dans le quartier d’Aberdeen, a expliqué avoir été contraint de fermer son établissement et de licencier son personnel car cela faisait plusieurs mois qu’il ne recevait plus de clients.

L’impact économique d’Ebola sur le quotidien des Sierroléonais est dévastateur dans un pays comptant parmi les plus pauvres au monde, où 60 pour cent de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour selon les estimations du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et où le taux de chômage chez les jeunes s’élève à 70 pour cent.

La Sierra Leone arrive en 180e position (sur 187 pays) de l’indice de développement humain (IDH) des Nations Unies, malgré les progrès remarquables enregistrés par le pays en matière d’économie et de développement humain depuis la fin de la guerre civile en 2002.

De nombreux observateurs ont attiré l’attention sur la manière dont Ebola dégrade le tissu social des pays affectés - en encourageant les voisins à s’éviter et en stigmatisant les victimes, les familles des victimes ou encore les personnes engagées dans la lutte contre le virus. La méfiance et les rumeurs enflent dans un contexte de peur généralisée. Rien qu’en rendant difficile voire dangereux pour les habitants de se réunir publiquement, Ebola pose un problème d’ordre public, ont dit les habitants de Freetown. Les cinémas, les stades, les terrains de football municipaux où les gens se réunissent habituellement sont désormais presque vides dans toute la capitale.

Secteur de la santé

Dans le même temps, la maladie ravage les infrastructures sanitaires de Sierra Leone : alors que le pays ne compte que deux médecins pour 100 000 habitants, quatre d’entre eux sont morts de la maladie. Le dernier décès en date est celui du Dr Olivier, survenu le 15 septembre alors que la question du financement de son rapatriement faisait l’objet d’un long débat.

L’ONG Médecins sans frontières (MSF) gère un centre de traitement de 62 lits à Kailahun ; ceux de Kenema sont gérés par le gouvernement et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge (FICR). Une délégation de 165 médecins cubains devrait bientôt arriver en Sierra Leone pour participer aux efforts de traitement et de prévention. La Chine contribue aux opérations de suivi dépêchant 59 inspecteurs de laboratoire sur place. Le gouvernement britannique a alloué 40 millions de dollars US à la Sierra Leone, et a notamment financé un centre de traitement de 62 lits qui devrait être opérationnel en quelques semaines. La Fondation Gates a versé 50 millions de dollars US.

La Banque mondiale, qui a alloué 230 millions de dollars pour consolider les systèmes de santé et soutenir l’effort de surveillance de la maladie dans les pays affectés, a estimé que dans le pire des cas, la croissance économique pourrait être réduite de 2,3 pour cent en Guinée, de 8,9 pour cent en Sierra Leone et de 11,7 pour cent au Libéria l’année prochaine.

Onze des 12 districts de la Sierra Leone ont enregistré des cas confirmés de contamination par le virus Ebola, selon la ministre de la Santé et de l’Assainissement, avec un total de 1 620 cas et de 562 victimes à la date du 13 septembre. [ http://apps.who.int/iris/bitstream/... ]

 
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