dimanche, 22 octobre 2017
 

L’Afrique

Lutte de classe n°107- décembre 1983

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L’Afrique lutte de classe n°107 - décembre 1983 La poursuite des guerres d’indépendance du Sahara Occidental, de l’Érythrée et de la Namibie, les guérillas antigouvernementales d’Angola et du Mozambique, le coup d’État militaire en Haute-Volta, l’intervention de la Libye et du Zaïre du côté de l’une ou de l’autre des fractions armées qui se disputent le pouvoir au Tchad, enfin le retour des troupes de l’impérialisme français dans ce dernier pays ont concrétisé, durant l’année écoulée, l’instabilité politique des États d’Afrique, ainsi que la possibilité d’internationalisation des conflits locaux.

Par ailleurs, la crise de l’économie capitaliste a frappé même les quelques rares pays d’afrique qui ont connu un certain essor économique au cours des années précédentes, soit grâce au pétrole (nigéria), soit en tant que « comptoirs » du capital occidental (côte d’ivoire ou sénégal).

La baisse des prix d’un grand nombre de matières premières, minières ou agricoles, a encore aggravé l’endettement même des pays pourvus de richesses naturelles exportables. Quant aux autres, les banques occidentales ne leur ont jamais prêté qu’au compte-gouttes, même aux moments les plus euphoriques du développement du crédit.

Quelque vingt ans après l’accession à l’indépendance de la plupart des pays africains, les masses populaires d’Afrique vivent dans la même misère qu’aux temps coloniaux ; elles sont exploitées au profit de la même bourgeoisie des puissances impérialistes. La décolonisation s’est révélée une duperie pour les masses populaires. L’immense majorité de la population africaine est maintenue dans la misère, sous le gardiennage permanent et intéressé d’oppresseurs autochtones, soutenus et en même temps surveillés par les forces militaires des puissances impérialistes.

La mise en place des États d’Afrique issus de la décolonisation traduisait un certain compromis entre l’impérialisme et les classes privilégiées autochtones sur le dos des masses laborieuses. Ce compromis avait été imposé dans certains cas - Algérie, Angola, Guinée-Bissau, Mozambique - à l’ancienne puissance colonisatrice par des luttes armées s’appuyant sur de véritables mouvements populaires. Dans le cas du Zimbabwe, l’ex-Rhodésie, il a été imposé par une guerre d’émancipation contre un régime ségrégationniste. Bien plus souvent cependant, le compromis était accordé par la puissance impérialiste elle-même précisément pour désamorcer le puissant facteur de révolte constitué par le sentiment d’humiliation coloniale.

Mais tous ces États d’Afrique issus de la décolonisation, sont des appareils de répression destinés à maintenir un ordre social fondé sur l’exploitation des masses travailleuses, des États bourgeois.

Les classes privilégiées locales, aux privilèges dérisoires par rapport à la richesse de la bourgeoisie impérialiste, exorbitants par rapport à la pauvreté générale de leurs pays, sont composées tout à la fois d’éléments issus de couches dominantes traditionnelles, de hiérarchies religieuses, de chefs coutumiers transformés en capitalistes agraires, de parvenus enrichis à la faveur de l’époque coloniale, d’intermédiaires entre les grandes compagnies capitalistes et la population, de marchands. Elles tirent rarement leurs privilèges d’un rôle dans la production, si ce n’est dans celle de matières premières agricoles.

L’intégration de ces pays dans l’économie capitaliste mondiale et le caractère de plus en plus prédominant des relations monétaires par rapport à toute autre forme de relation, a forgé à partir de ces éléments hétérogènes une bourgeoisie autochtone. Cette bourgeoisie, outre l’exploitation salariale, continue souvent à tirer profit des formes anachroniques de l’exploitation (une partie de la production de l’arachide au Sénégal est concentrée entre les mains de marabouts qui utilisent les préjugés religieux pour faire travailler des paysans dans des conditions serviles ; des propriétaires de troupeaux en Mauritanie utilisent des esclaves ; et la fortune marchande de bien des grands commerçants au Nigéria ou au Cameroun repose sur la clientèle que leur vaut leur place dans la hiérarchie traditionnelle).

C’est une bourgeoisie aux capitaux limités, aux activités locales ou régionales -d’où d’ailleurs son incapacité à surmonter la division ethnique rarement nationale. Et quand son activité est nationale, c’est généralement en tant que représentant des intérêts de la bourgeoisie occidentale.

La mise en place d’appareils d’État nationaux a donné à ces bourgeoisies autochtones un moyen supplémentaire et parfois essentiel pour puiser dans la plus-value produite par la population laborieuse de leurs pays.

Dans beaucoup de pays d’Afrique, la bureaucratie d’État, la hiérarchie militaire et policière, les fonctionnaires, constituent même le gros de la classe privilégiée ; et c’est précisément par l’intermédiaire de l’appareil d’État, de ses impôts, de sa mainmise sur la faible production industrielle, de son rôle d’intermédiaire entre la production paysanne et le marché mondial, que cette classe privilégiée prélève le gros de ses revenus. Ces prélèvements ne s’opèrent pas au détriment de l’impérialisme qui continue à exploiter les classes laborieuses d’Afrique autant, et souvent plus, qu’aux temps coloniaux : ils s’opèrent au détriment des populations laborieuses.

Les équipes dirigeantes au pouvoir ont toutes, peu ou prou, la prétention de développer une économie plus puissante, plus indépendante que celle que leur avait laissée l’ancienne puissance coloniale. Quelques-unes affichent même l’ambition de soustraire leur pays au pillage économique de l’impérialisme. C’est en tout cas l’affirmation de cette ambition qui tient lieu de credo politique à tous les dirigeants nationalistes dits « progressistes », quelques-uns installés de vieille date (comme Sékou Touré à ses débuts en Guinée ou Ratsiraka à Madagascar ou encore Kadhafi) ; d’autres, plus fraîchement installés au pouvoir (Rawlings au Ghana ou Sankara en Haute-Volta), sans parler de ceux balayés par des coups d’État à des époques différentes (Modibo Keita au Mali, N’Krumah au Ghana).

L’impérialisme a conservé intacte malgré la décolonisation son hégémonie économique, soit directement sur les secteurs essentiels des économies de ces pays, soit par l’intermédiaire du marché mondial dont ces pays sont dépendants. Cette hégémonie réduit cependant les ambitions des équipes nationalistes les plus radicales au mieux à des fanfaronnades, au pire sert de justification pour pressurer encore plus les classes laborieuses de leurs pays. Seule la destruction du pouvoir de la bourgeoisie impérialiste par la révolution prolétarienne dans les pays industriellement développés peut libérer les pays d’Afrique de l’exploitation et du pillage de l’impérialisme.

A peu près toutes les politiques économiques nationales ont été tentées en Afrique depuis, d’un côté, l’ouverture large du marché national devant les capitaux et les marchandises des puissances impérialistes, la subordination affichée à ces dernières (Zaïre, Sénégal, Côte d’Ivoire, etc.) jusqu’à, de l’autre côté, le repliement sur soi, la rupture politique avec l’ancienne puissance coloniale, l’étatisation à outrance (Guinée ou Mali à certaines époques de leur histoire).

Aucune de ces voies n’a conduit à un développement économique national. L’évolution économique de ces pays, là où évolution il y avait, s’est traduite par une intégration accrue dans l’économie mondiale en tant que producteurs de matières premières minières et agricoles, position subordonnée et dépendante par rapport à l’impérialisme.

Cette intégration prend un aspect dramatique dans le domaine alimentaire. Les pressions économiques, politiques et parfois militaires de l’impérialisme poussent dans le sens de la production de matières premières pour l’exportation (coton, arachide, café, cacao, voire primeurs). Dans la quasi-totalité des pays d’Afrique Noire la production alimentaire par habitant a baissé, et pour certains pays jusqu’à 25 % durant les dix dernières années ! Il en résulte la nécessité d’importer du riz, du blé, mais aussi la contrainte accrue d’exporter pour payer des importations alimentaires devenues vitales, donc une dépendance accrue du marché mondial, de ses aléas, de ses prix, de ses échanges inégaux, et des grands groupes impérialistes qui le dominent.

L’accumulation forcée réalisée par l’intermédiaire de l’appareil d’État national au détriment des ouvriers et des paysans n’a permis une certaine industrialisation que dans quelques rares pays d’Afrique parmi les moins sous-développés (Algérie). Mais qu’elle ait été accaparée par les couches dirigeantes agglutinées autour de l’État et dilapidée en dépenses de luxe, de prestige ou d’armement ou qu’elle ait été en partie utilisée pour passer des commandes d’équipement, cette accumulation forcée aura surtout servi au grand capital occidental, en lui ouvrant de nouveaux marchés et donc, de nouveaux profits.

Nombre d’États d’Afrique représentent et défendent plus directement les intérêts de la bourgeoisie de l’ancienne puissance coloniale qui les avait mis en place que ceux des classes privilégiées autochtones.

La France en particulier a hérité de son passé de principale puissance coloniale d’Afrique une zone protégée où ses capitalistes sont relativement à l’abri de la concurrence internationale. Grâce à la zone franc - et au contrôle qu’elle implique sur la monnaie et partant sur le commerce extérieur des pays qui en font partie - grâce à l’influence que l’État français exerce sur les dirigeants politiques, sur les hauts fonctionnaires, sur la hiérarchie militaire de ces pays ; grâce à l’intégration directe dans tous les rouages administratifs, militaires, économiques et accessoirement scolaires des États africains, de cadres, de « conseillers » et de « coopérants », les groupes capitalistes français bénéficient de protections de toutes sortes, de faveurs pour accéder aux marchés intérieurs, de priorités pour les commandes d’État et d’une sécurité dans les approvisionnements en matières premières.

Pour conserver le monopole de l’exploitation de ses anciennes colonies contre les réactions des exploités, mais aussi dans une certaine mesure contre la concurrence d’impérialismes rivaux, l’impérialisme français, impérialisme de second ordre, a besoin de moyens étatiques. Les régimes en place au Sénégal, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, etc., le lui fournissent. La France impérialiste leur fournit, le cas échéant, la protection de ses troupes contre leurs propres peuples. Voilà le fondement de la « politique d’amitié traditionnelle » entre la bourgeoisie française et ses séides africains.

Avec la crise, les bourgeoisies impérialistes dans leur ensemble ont un besoin vital d’accroître encore l’exploitation et le pillage des pays sous-développés. Les anciennes puissances coloniales ont un besoin tout aussi vital de maintenir, voire d’accentuer ces relations semi-coloniales héritées du passé qui constituent leur principal atout face à la concurrence américaine, japonaise, etc.

L’intervention directe de parachutistes français au Tchad ne vise pas seulement à arbitrer la querelle de deux chefs de bande pour le pouvoir. Elle est surtout une démonstration de force, destinée à impressionner les peuples, au-delà même des frontières du Tchad, et à rassurer parla même occasion les dirigeants. Elle est en même temps l’affirmation des prérogatives particulières de l’impérialisme français, nullement désireux de céder aux États-Unis son rôle de gendarme dans ses ex-colonies d’Afrique. Continuation des guerres coloniales du passé-guerres qui, dans le cas du Tchad, n’avaient même pas été interrompues par l’indépendance de l’État tchadien- l’intervention française au Tchad, précédée par le ballet des Awacs américains autour d’une région où les USA ont, jusqu’ici, laissé les mains libres à la France, est peut-être aussi l’annonce d’une politique de force plus agressive des puissances impérialistes, complices en même temps que rivales, à l’égard des peuples de la région.

La simple existence d’appareils d’État nationaux avait cependant ouvert la possibilité que des équipes de dirigeants, pourtant mis en place par l’ancienne puissance coloniale elle-même (Modibo Keita) ou, plus généralement, accédant au pouvoir par suite de coups d’État, mènent une politique visant à desserrer l’emprise directe de l’ancienne puissance tutrice. Les tenants d’une telle politique, d’un nationalisme plus radical, apparaissent en Afrique Noire, à l’intérieur de l’appareil d’État (voire à sa tête) et généralement dans l’armée. Dans les pays sous-développés, l’armée est souvent porteuse du nationalisme radical de la petite bourgeoisie dont ses cadres inférieurs sont issus et, par ailleurs, l’armée offre précisément des possibilités d’organisation et d’action faciles. En Afrique Noire, de surcroît, où les appareils d’État ont été mis en place artificiellement, dominant des territoires avec de multiples ethnies, regroupant des régions parfois sans liens économiques entre elles, mais liées par contre à des régions voisines appartenant à d’autres États, où même, dans toute une partie des couches dirigeantes, n’existe guère la conscience d’appartenir à une même « nation », le nationalisme se développe tout naturellement en premier lieu au sein de l’appareil d’État lui-même.

Le fait que certains régimes d’afrique cherchent des appuis, des subsides, etc., ailleurs qu’auprès de la puissance impérialiste tutrice ouvre devant la bureaucratie soviétique la possibilité de se ménager quelques alliances, d’établir des bases militaires, dans un continent soumis jusqu’à une période récente à l’influence exclusive des puissances occidentales. ces liens sont fragiles, à la merci de renversements d’alliances. l’afrique est cependant devenue une zone de confrontation entre les deux superpuissances.

Cette politique extérieure plus indépendante de certains États va souvent de pair avec la prétention d’incarner qui le « socialisme » (Éthiopie, Angola, Mozambique), qui le « marxisme-léninisme » (Bénin, Congo), qui le « socialisme islamique » (Libye). Qu’ils soient issus de luttes anti-coloniales ou de simples coups d’État militaires, ces régimes ont tous en commun de n’avoir jamais eu le moindre lien avec le mouvement ouvrier et d’être viscéralement hostiles à toute manifestation, à toute organisation autonome de la classe ouvrière. La phraséologie « socialiste » prise au mouvement stalinien, destinée à tromper les masses laborieuses en prétendant justifier au nom de leurs propres intérêts la dictature et l’exploitation, couvre au mieux la défense des intérêts de l’État national, et bien souvent, les intérêts de la clique momentanément dirigeante.

Non seulement aucun de ces régimes n’incarne, ni de près ni de loin, la perspective de l’émancipation socialiste de l’humanité, mais aucun n’a été capable de combattre les aspects les plus anachroniques et les plus rétrogrades de leur propre société, quand ils ne s’appuient pas précisément sur ces aspects rétrogrades.

L’Algérie a aggravé la condition des femmes et a remis à l’honneur un Islam militant. En Ethiopie « socialiste », la caste militaire qui avait renversé Haïlé Sélassié continue, comme feu l’empereur déchu, à s’appuyer sur la minorité amhara dominante, quitte à perpétuer la guérilla nationaliste en Erythrée, et à aiguiser les sentiments ethniques un peu partout. Au Congo ou au Bénin, derrière les incantations « marxistes-léninistes » d’un petit groupe de militaires, plus ou moins soutenus par une intelligentsia et une petite bourgeoisie citadine nationaliste, l’État reste aussi coupé de la population, aussi marqué par la corruption que partout ailleurs en Afrique, et rien n’a changé dans la société, ni le tribalisme, ni la gérontocratie, ni le poids des traditions les plus oppressives.

Quant à Khadafi, il s’est fait une réputation d’anti-impérialiste en nationalisant le pétrole libyen quelques mois avant que les émirs du pétrole eux-mêmes le fassent ; puis une réputation de leader du panarabisme en faisant l’apologie de l’Islam. Disposant, grâce au pétrole, des moyens de renforcer son appareil d’État sans trop rançonner la faible population de son pays, il a la possibilité matérielle de défendre les prérogatives de son État au-delà de ses frontières. Il l’a fait en soutenant la guérilla sahraouie ; en annexant une bande de territoire au détriment du Tchad dont ce dernier ne disposait au demeurant que par la fantaisie des découpages coloniaux ; puis, en intervenant militairement du côté de Goukouni dans la guerre civile tchadienne. S’il a su à l’occasion tenir la dragée haute aux dirigeants de l’impérialisme américain ou français, avec lesquels il continue par ailleurs à maintenir d’excellentes relations d’affaires, il s’est servi du prestige que cola lui a valu non pas dans le sens d’un nationalisme moderniste, à l’instar de ce qu’avait fait en son temps un Moustapha Kemal en Turquie, mais au contraire pour rétablir l’application intégrale des lois coraniques les plus barbares dans la vie civile et sociale.

Le mélange d’anti-impérialisme verbal et d’obscurantisme religieux, de phrases socialisantes et d’oppression anti-ouvrière de Khadafi fournit a bien des petits-bourgeois nationalistes de cette région d’Afrique un modèle, en leur donnant l’impression d’être « anti-impérialistes », « progressistes », voire « révolutionnaires », tout en restant ce qu’ils sont, velléitaires vis-à-vis du grand capital impérialiste, hostiles vis-à-vis des classes laborieuses, et profondément réactionnaires dans la vie sociale.

Le développement du capitalisme en Afrique, même s’il prend des formes incomplètes et bâtardes, mine cependant profondément les structures sociales traditionnelles. Il chasse les paysans vers les villes, secoue les équilibres traditionnels des ethnies, sape les bases de l’autorité des hiérarchies coutumières, introduit un puissant levain contre la traditionnelle résignation des campagnes africaines. L’État, présent même dans les campagnes reculées par le biais de ses impôts, par le biais de ses représentants corrompus qui ajoutent leur parasitisme privé au parasitisme officiel, concentre sur lui des mécontentements et des haines. Le caractère dictatorial des régimes suscite inévitablement des problèmes avec les minorités nationales ou religieuses, voire simplement avec les ethnies qui ne bénéficient pas du clientélisme de l’équipe momentanément dirigeante. Tout cela sur un fond de misère générale, aiguise les antagonismes sociaux, ethniques, religieux. L’Afrique devient un continent de plus en plus explosif.

Faute d’autres perspectives, les multiples crises engendrées par cette situation s’expriment par des affrontements ethniques (récemment en Casamance au Sénégal), par la recrudescence d’intégrismes religieux (révoltes intégristes musulmanes dans les grandes villes du nord du Nigéria), par des conflits suscités ou utilisés par les gouvernants entre travailleurs et chômeurs « nationaux » et « étrangers » (expulsion d’un million de travailleurs étrangers du Nigéria) ; par des émeutes contre le manque de travail (plusieurs grandes villes du Nigéria) ou contre la faim (Madagascar).

Face aux crises multiformes qui secouent l’Afrique, les révolutionnaires socialistes des métropoles impérialistes sont amenés à prendre position et choisir leur camp dans des conflits où les intérêts du prolétariat ne sont pas représentés. Ils doivent évidemment prendre partie contre toute intervention impérialiste, quel qu’en soit le prétexte, et quel que soit l’État africain - ou la force d’opposition africaine contre lequel cette intervention est faite. Cela ne signifie cependant pas la moindre caution pour ces États ou pour - ces forces qui, même lorsqu’ils sont opposés à l’impérialisme, représentent ou préparent un instrument d’oppression contre les classes laborieuses de ces pays.

Dans les conflits opposant des États africains à des minorités nationales ou ethniques qui souhaitent se donner un État national indépendant - comme d’ailleurs dans une guerre entre États où le sort d’une population est en cause - les révolutionnaires sont pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le fractionnement de l’Afrique en une multitude d’États n’est certes pas un avantage pour leurs peuples. Mais c’est déjà le cas pour les États existants, dont les couches privilégiées, même celles dont les représentants politiques font profession de foi panafricaine, sont trop accrochés à leurs appareils d’État nationaux, source importante de privilèges, pour pouvoir unifier l’Afrique.

L’unification de l’Afrique, la disparition des frontières étatiques artificielles, sans oppression d’aucune ethnie, sera l’oeuvre de la révolution prolétarienne. Mais d’ici là, les révolutionnaires socialistes ne reconnaissent à aucun État bourgeois le droit d’imposer, par la force, son oppression à une minorité quelconque.

Si les révolutionnaires sont fréquemment amenés à témoigner leur solidarité à l’égard de forces qui se battent sur le terrain du nationalisme, ils combattent toutes les formes de nationalisme au nom du prolétariat, au nom de l’internationalisme. Tous les nationalismes sont à notre époque réactionnaires, ils expriment tous la subordination du prolétariat à « sa » bourgeoisie nationale, alors que l’avenir de l’humanité dépend précisément de l’issue du combat entre le prolétariat et la bourgeoisie.

La place de l’Afrique dans le développement inégal du capitalisme dans le monde tait que c’est dans les métropoles impérialistes que toute une partie des masses prolétarisées d’Afrique deviennent des prolétaires. Cette situation met d’ailleurs les organisations révolutionnaires des métropoles impérialistes dans l’obligation de favoriser, au sein de cette fraction du prolétariat, la propagation des idées communistes révolutionnaires et d’oeuvrer pour la constitution d’organisations révolutionnaires africaines qui se réclament du prolétariat international.

II existe cependant aujourd’hui dans tous les pays d’Afrique une classe ouvrière au sens moderne du terme, travaillant ici dans l’industrie, là dans les mines ou les plantations de type capitaliste, dans certains pays dans le secteur bancaire ou tertiaire et, un peu partout, dans le commerce et les transports. Cette classe ouvrière est numériquement faible et elle est inégalement répartie, concentrée surtout dans un certain nombre de grandes villes, en général celles choisies par l’impérialisme comme bases de pénétration économique.

Mais il y a aussi, entassés dans les quartiers misérables des villes en développement rapide, toute une masse prolétarisée d’ouvriers et de commis, d’artisans et de commerçants traditionnels, de domestiques, de paysans devenus directement chômeurs en ville, de vendeurs ambulants et de travailleurs occasionnels. Ces masses prolétarisées, à la recherche de quoi vivre, mobiles par-delà les frontières (Ghanéens au Nigéria, Voltaïques en Côte d’Ivoire ; Tchadiens au Soudan ou en Libye ; sans parler de ceux des États indépendants d’Afrique australe qui travaillent en Afrique du Sud), sont en nombre croissant. Elles élargissent les bases sociales de la révolution prolétarienne en Afrique. La classe ouvrière est la seule force, de par son appartenance au prolétariat mondial, capable d’ouvrir la perspective du renversement de l’ordre impérialiste. Sans le renversement de l’ordre impérialiste à l’échelle mondiale, les peuples d’Afrique sont condamnés à la misère, à l’arriération, aux dictatures.

L’Afrique du Sud constitue sur le continent africain une zone spéciale de tension, à la fois par le maintien du régime de l’apartheid, et parce que c’est dans ce pays qu’est concentré l’essentiel des forces du prolétariat africain.

L’apartheid, la discrimination raciale institutionnalisée, conçue pour la préservation de privilèges politiques, économiques et sociaux de la fraction blanche de la population, petite bourgeoisie et aristocratie ouvrière comprises, rend en même temps la situation insupportable non seulement pour les exploités, mais également pour la petite bourgeoisie, voire la bourgeoisie noire.

Malgré quelques projets d’assouplissement quelques droits envisagés pour les Métis ou les Indiens le régime de l’apartheid est d’autant moins disposé à revenir sur les fondements de sa politique, qu’il a toutes les raisons de compter sur le soutien des puissances impérialistes, sur celui des États-Unis en particulier.

Tout en ayant contribué à transformer l’ex-Rhodésie ségrégationniste en Zimbabwe noir, les États-Unis appuient par contre totalement le régime ségrégationniste d’Afrique du Sud. De par sa position stratégique, de par ses richesses minières, de par sa puissance économique relative, une Afrique du Sud entre les mains d’une minorité blanche privilégiée - et, de par les nécessités de la préservation, de ses privilèges, d’une fidélité pro-occidentale indéfectible - constitue pour l’impérialisme américain un allié irremplaçable, à la fois contre les peuples d’Afrique et contre l’Union Soviétique.

La bourgeoisie noire d’Afrique du Sud ne peut dans ces conditions espérer accéder au pouvoir par voie de négociations et de compromis, ou même simplement s’intégrer dans une bourgeoisie sud-africaine unique. Le régime d’apartheid laisse tout au plus à la disposition de notables noirs l’administration des « Bantoustans », proclamés États indépendants, c’est-à-dire les territoires les plus pauvres, les plus dépourvus de toute richesse, de toute industrie, destinés à servir de simples « pays-dortoirs » pour les ouvriers noirs tant qu’ils ont une place dans la production sud-africaine, de camps de concentration dès qu’ils n’en ont pas.

Mais, dans les Bantoustans, la bourgeoisie noire ne peut même pas espérer préserver la petite part de profit qu’elle prélève sur le travail des exploités noirs ; et il n’y est guère de place pour faire vivre une petite bourgeoisie nombreuse. Le régime de l’apartheid a du mal à faire cautionner sa politique de Bantoustans même par quelques-uns des notables les plus choyés par le régime. Et, de toute façon, la multiplication des Bantoustans ne change rien à la nécessaire présence de millions d’ouvriers noirs dans cette partie de l’Afrique du Sud que les Blancs souhaitent se réserver pour eux-mêmes.

Cette possibilité ne pourra cependant se concrétiser que s’il existe en Afrique du Sud une organisation révolutionnaire prolétarienne. Aucune transcroissance spontanée ne poussera la lutte pour le renversement du régime racistes sur la voie de la révolution prolétarienne, même si cette lutte devra être, pour vaincre, large, violente, révolutionnaire ; et même si le gros des combattants sera nécessairement composé de travailleurs. II faut une organisation révolutionnaire qui soit capable d’amener la classe ouvrière sud-africaine à intervenir de façon politiquement indépendante des courants nationalistes, à prendre la direction de la lutte contre la ségrégation, et à entraîner derrière elle les autres couches sociales noires. Alors, mais alors seulement, au lieu d’aboutir à la création d’un État dirigé par des Noirs et néanmoins instrument d’oppression contre tous les travailleurs noirs comme tous les autres États du continent, la lutte contre la ségrégation pourra déboucher sur la prise du pouvoir par la classe ouvrière.

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