jeudi, 21 mars 2019
 

Togo : Ahoomey-Zunu forme son premier gouvernement UNIR

Arthème Kwesi Seleagodji Ahoomey-Zunu n’est pas un faiseur de miracles, mais il sait accoucher d’une souris. Son gouvernement est constitué de copains et de coquins, même pas de ses ex-amis de la CPP. Des ex-RPT, des UFC-AGO, une pincée de société civile, et le repas est prêt, insignifiant. Tant pis pour les estomacs délicats, Faure Gnassingbé s’engage sur le chemin des législatives avec des ministres qui pourraient être les prochains membres de son parti.

Mais c’est aussi possible que personne n’a envie de s’engager dans un gouvernement dont la mission avouée est d’organiser les législatives prochaines de manière RPT-UNIR. Le constat, il ne faut pas se leurrer, ce n’est pas un gouvernement de pieds nickelés, c’est l’aile dure du pouvoir qui a pris définitivement le pouvoir. Le nouveau gouvernement est l’exact reflet de la politique de Faure Gnassingbé. Le Président reste dans l’optique de faire rapidement des élections et mettre le cap pour un troisième mandat en 2015. Il s’agirait a priori du premier gouvernement UNIR. Ce qui explique la sortie de certains ténors anti-UNIR du gouvernement, dont Pascal Akoussoulèlou Bodjona, précédemment en charge de l’Administration territoriale et des collectivités locales.

L’ancien militant du HACAME devenu incontournable depuis 2005 est cette fois contourné. Certains observateurs parlent déjà de « l’ingratitude de Faure à l’égard de Bodjona » et n’hésitent pas à comparer, grosso modo, le sort de Pascal Bodjona à celui d’un Kpotivi Laclé. Mais a-t-il réellement été évincé ou tout simplement désiré lui-même de ne plus continuer l’expérience ? Il pourrait être en tout cas, le premier ex-RPTiste victime de la création de l’UNIR. Pascal Bodjona ne fait pas mystère de son opposition à la création d’un nouveau parti par Faure Gnassingbé. « Difficile de comprendre la dissolution d’un parti qui nous a portés au pouvoir », avancerait-il en privé. Chez ses intimes, l’ex ministre exprimerait également ses inquiétudes en ce qui concerne la gouvernance de Faure Gnassingbé qu’il aime pourtant bien. « Nous allons droit dans le mur si ça continue comme cela. Le problème du Togo, c’est une question de partage des richesses. Au temps du vieux, au moins on distribuait un peu. La dernière chose, c’est que ce pays est fatigué de voir un Gnassingbé à la tête du pays », aurait dit M. Bodjona d’après une source MO5-Togo.

L’ex-ministre pourrait être également victime de ses supposés liens avec l’homme d’affaires Sow Bertin Agba, impliqué dans une affaire d’escroquerie, dont le feuilleton judiciaire continue de défrayer la chronique. Son désamour avec une certaine hiérarchie militaire faiseur de beau temps est connu. Son remplaçant direct, poste pour poste, est Gilbert Bawara, un fieffé défenseur de la création d’UNIR. Il aurait carrément participé à la rédaction des statuts de ce parti, avec Arthème Ahoomey-Zunu. Les deux officiaient à la Présidence de la République, l’un comme conseiller du chef de l’Etat aux affaires étrangères, plutôt aux affaires étranges ; l’autre en tant que Secrétaire général. Entente de larrons en foire, d’autant plus que les deux ne rechignent pas à travailler efficacement sur les dossiers. Pendant les débats, les deux irrévérencieux aiment dauber leurs contradicteurs, même si Gilbert Bawara s’est vu liquéfier tout dernièrement par Claude Ameganvi, un autre débatteur hors pair. Il va y avoir du grabuge pendant les négociations à venir avec l’opposition.

Avec Pascal Bodjona, deux officiers supérieurs quittent également le gouvernement : l’effacé Général Zakari Nandja, ministre de l’eau et de l’assainissement et de l’hydraulique villageoise, et son compère le colonel Dokissime Gnama Latta. Zakari Nandja fait partie du quarteron d’officiers qui ont fait allégeance à Faure Gnassingbé la nuit du 05 février 2005, suite au décès du général Eyadema. Depuis, l’ex-chef d’Etat-major, officier très réservé, s’est toujours senti à l’étroit dans un gouvernement civil. Il a été promu ministre comme gratification pour sa retraite de l’armée. Peut-être qu’il s’est refait une santé financière.

Le cas du colonel Gnama Latta, précédemment en charge de la sécurité et de la protection civile, est symbolique de la volonté de certains membres du pouvoir de ne pas continuer l’expérience gouvernementale. Malgré un côté bourru plutôt commun aux militaires togolais, le ministre a un certain tact et diplomatie dans la gestion des affaires ; ce qui s’oppose, voire s’offusque de la brutalité avec laquelle certains officiers supérieurs ont voulu régler la question du Collectif « Sauvons Le Togo ». M. Gnama Latta fut manifestement mal à l’aise avec les événements de l’Eglise Saint Augustin d’Amoutiévé. L’Eglise catholique, deuxième force organisée du pays après l’armée, l’a presque traité de menteur quand il avait voulu mettre en doute la véracité de l’intrusion des forces de l’ordre dans un lieu de culte. A plusieurs reprises, il a étonnamment déclaré n’avoir pas ordonné la répression des manifestants mais que les forces de l’ordre recevaient des contre-ordres. Manifestement, son autorité était remise en cause. Il serait un mou enclin à ‘trop de négociations’. Peut-être aurait-il préféré partir pour retrouver la direction nationale de l’aviation civile, d’où il n’aurait jamais dû partir. Son remplacement par le colonel Yark Damehane, un dur, vaut tout son pesant d’or et un mauvais signal à l’opposition. L’insolite est le fait d’avoir dans un gouvernement un officier du renseignement qui sait tout sur tout le monde ! On peut voir aussi dans l’entrée de Yark Damehane au gouvernement, la volonté du pouvoir de faire main basse sur la gendarmerie nationale, quelque peu hésitante ces dernières semaines à exécuter certaines basses besognes.

La surprise parmi les sorties est plutôt celle de Kossi Ewovor, le ministre de l’agriculture. Car, parmi les ministres de Gilbert Houngbo, il est l’un des rares sinon le seul dont la compétence et le travail sont ouvertement reconnus par les partenaires en dehors des frasques de la ‘bonne chair’. Pourquoi l’avoir remplacé ? Est-ce cette affaire de mœurs dans laquelle il était impliqué ? La presse avait révélé que le ministre Ewovor avait perdu un peu le contrôle de ses sens pendant des ébats avec une journaliste de la TVT. Dans ce cas, le seul reproche qu’on pourrait lui faire ne serait-ce pas d’avoir flanché ? Son remplacement par le colonel Ouro Koura Agadazi, alias "si-vous-savez-ce-qu’Eyadema-m’a-fait !", ne devrait pas rassurer les partenaires au développement. Ce militaire affairiste, directeur de l’Agence nationale de la sécurité agricole du Togo (ANSAT), qui louange Eyadema pour lui avoir attribué un poste civil de direction d’une société d’Etat, n’est tout de même pas l’homme qu’il faut à ce poste. Même pour des nominations politiques, il faut toujours éviter de filer les ministères de développement à ses amis non qualifiés.

L’éviction de la ministre Ibrahima Meimounatou, une intime du président, reste aussi retentissante. Faure Gnassingbé aurait dans ce cas voulu laisser Ahoomey-Zunu avoir autorité sur ses ministres. Insoumise, la charmante ministre peule en charge de la promotion féminine brûlait la politesse au Premier ministre Gilbert Houngbo en allant directement rendre compte au chef de l’Etat. C’est en quelque sorte la seule éviction qui s’explique dans une logique de cohésion de l’action gouvernementale.

Les jeux de chaise musicale

Selon la nouvelle configuration, Esso Magnim Solitoki passe de la fonction publique aux Enseignements primaire et secondaire et de l’Alphabétisation. En tant que ministre d’Etat, il est le deuxième dans l’ordre protocolaire du gouvernement. C’est le seul baron tout-puissant de l’ex-RPT membre de ce gouvernement. Il veillera au grain pour la vieille garde. Avec Adji Otèth Ayassor et Me Tchitchao Tchalim, il reste l’un des ministres qui ont acquis toute-puissance avec l’arrivée de Faure Gnassingbé. La confirmation du ministre de la justice prouve la toute-impunité que le chef de l’Etat accorde à ses ministres. Empêtré dans le scandale du rapport de la CNDH, Faure Gnassingbé aurait dû faire semblant en se débarrassant de ce ministre. C’est donc un lieu de pouvoir dans le nouveau gouvernement. Quant au ministre des finances et de l’économie, c’est le gage donné aux partenaires au développement. L’assainissement et l’austérité sont appréciés, mais...

Noupokou Dammipi, qui était à l’Energie et aux mines, est muté aux transports. Baron du système, il est certainement ‘puni’ pour les incohérences dans la gestion des mines. Déjà la construction de la centrale électrique Contour Global sur prêt est une mauvaise opération qui obère le budget du pays. Selon le rapport de l’ITIE, il y aurait des sociétés fantômes qui exploitent le diamant et l’or tandis que les recettes manquaient de 2 milliards Cfa. Sur le plan géopolitique, Dammipi a toute son importance. Originaire de l’Oti, ce catholique reste très influent dans sa région chez les Tchokossi et les Moba, notamment dans le Barkoissi.

Les ministres UFC ont quasiment conservé leurs strapontins. Elliott Ohin demeure ministre d’Etat aux affaires étrangères. Gilchrist Olympio n’a finalement rien perdu de la démission redoutée de Gilbert Houngbo. Son attelage n’apporte plus aucune valeur ajoutée à Faure Gnassingbé, mais à défaut du mieux le Président se contente des Amis de Gilchrist Olympio, preuve de ses tentatives de réconciliation. On ne dira pas qu’il n’a pas essayé de réconcilier les Togolais ! Quelquefois, on peut bien se prévaloir de sa propre turpitude !

Encore un avocat à la Culture !

Quant aux personnalités de la société civile, il faut noter le passage de Nicoué Broohm à l’enseignement supérieur. Les universitaires ont enfin quelqu’un de leur monde, après avoir connu l’inénarrable François Agbeviadé Galley, peu à l’aise dans ces sommets du savoir -c’est une litote- et surtout adversaire quelque peu déclaré de la langue française. Mais Nicoué Broohm a tout de même fait un travail intéressant au travail et aux affaires sociales, dit-on. A son actif, un début d’assurance maladie dans la fonction publique avec un plan d’extension vers l’assurance universelle.

Mme Victoire Dogbe-Tomegah reste à son développement à la base où elle fait un ‘travail impressionnant’ dans un moule de ‘One girl show’, à en croire quelques proches du Président. Les élections arrivent et elle pourvoit efficacement aux besoins de la propagande auprès des ruraux.

Un phénomène, signe qui ne trompe du désintérêt de la culture pour les dirigeants actuels, l’arrivée de Me Fiatuwo Kwadjo Sessenou, illustre inconnu, aux arts et à la culture. Il s’agit d’un copain à Me Yacoubou Ahmadou, précédent détenteur du même poste, qui lui passe donc la main. C’est tout de même curieux chez Faure Gnassingbé cette lubie de nommer des avocats incultes à la culture. Jusqu’à présent, Me Fiatuwo Kwadjo Sessenou est réputé pour "hurler" pendant les audiences au tribunal. Sans plus. Un de ses amis contacté par MO5-Togo au téléphone a fait part de son étonnement : "vous n’êtes pas sérieux !".

L’ex président de la LTDH, Yacoubou Ahmadou, passe aux affaires sociales. On ose croire que celui qui fut une catastrophe au Ministère des arts et de la culture puisse s’illustrer de meilleure manière en restant tout au moins dans la continuité du bilan de son prédécesseur.

D’une manière globale, il s’agit d’un gouvernement par défaut, mais il est constitué pour organiser les élections et les principales personnalités pour discuter avec l’opposition sont présentes. Reste que cela ne va pas résoudre la crise. Et Faure Gnassingbé le sait très bien en provoquant son opposition avec ce gouvernement sans nom.

Tout est dans le camp de l’opposition et du Collectif « Sauvons Le Togo ». Il va falloir déblayer le terrain, aplanir les oppositions internes et les conflits de personnes. Il n’y a pas de doute que les trois années prochaines sont cruciales pour ou contre un troisième mandant de Faure Gnassingbé en 2015. L’avenir du Togo se règle en 2015, et ce dès à présent avec les prochaines discussions sur le cadre électoral.

par Sepe Dzake

Source : http://www.mo5-togo.com

 
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