samedi, 26 mai 2018
 

Algérie : Appel pour la liberté de conscience

Un spectre hante l’Algérie : le spectre de la liberté. À chaque jour son lot de protestations bruyantes ou silencieuses contre l’arbitraire, la pénurie ou la mal-vie. Ces manifestations sont si nombreuses qu’il serait vain de vouloir les comptabiliser ou les maîtriser. Leur caractère localisé et sectorisé demeure la clé de la stabilité apparente pour la minorité dominante, tandis que c’est l’instabilité chronique pour la majorité dominée, confrontée à la mal-façon, l’inflation ou la hogra.

Chacun, selon ses affinités, aura une lecture de la situation, de la plus angoissée à la plus enthousiasmée. Chacun, selon ses appartenances, apportera un début de solution, de la plus dirigiste à la plus spontanéiste. Beaucoup poseront les « vrais » problèmes en dénonçant d’abord l’impérialisme, ensuite la mafia et enfin un pouvoir diffus. Certains formuleront les « authentiques » revendications en réclamant la paix, le pain et la liberté.

Très peu vous exposeront ce qu’ils entendent par liberté, sauf quand il s’agit du renard dans le poulailler. À force de vouloir faire rimer liberté avec capitalisme, les bourgeois nationaux, à l’ombre du sabre et du goupillon, aimeraient nous empêcher d’associer la liberté à l’égalité dans un projet émancipateur. On ne peut plus par conséquent séparer ou hiérarchiser les combats : antisexisme, antimilitarisme, anticapitalisme et anticléricalisme ne peuvent être dissociés ou opposés.

Il n’était pas trop tôt pour lutter contre l’impérialisme dans les années 1950. Il n’était pas trop tôt pour lutter contre le capitalisme dans les années 1960. Il n’était pas trop tôt pour lutter contre le patriarcat dans les années 1970. Il n’était pas trop tôt pour lutter contre la dictature militaire dans les années 1980. Il n’était pas trop tôt pour lutter contre l’ordre intégriste dans les années 1990. Il n’est pas trop tard pour poser aujourd’hui la question des libertés individuelles et collectives.

Si dans les années 1930 l’association des Oulémas pouvait réclamer, de son point de vue, la séparation des Églises et de l’État, il serait difficile de comprendre pourquoi, de notre point de vue, il ne serait pas légitime de porter ce combat, au même titre que toutes les autres luttes au nom de l’émancipation. Pas plus que le socialisme ne devait être confisqué par Staline et ses épigones, la laïcité ne doit être la chasse gardée d’une poignée d’autocrates, racistes ou profiteurs qui en dénaturent la portée.

On peut aussi l’appeler sécularisation mais son contenu doit être précisé, en particulier face aux mots d’ordre qui émergent ça et là dans les mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires de notre époque. Ainsi en est-il de la revendication d’un « État civil ». Il est évidemment préférable d’avoir affaire à un État civil plutôt qu’à un État militaro-policier. Mais il est nécessaire d’ajouter que ni l’État ni le capitalisme ne sont des horizons indépassables. Par ailleurs, l’« État civil » ne pose en aucune manière la question du statut de la religion.

On entend également parler de la « séparation du religieux et du politique ». Cette formulation bancale n’est rien d’autre qu’un faux-ami douteux. Elle contourne sciemment le problème de l’État et déporte la question religieuse sur un champ plus indéterminé. Il n’est d’ailleurs pas impossible que des formations politiques à référent religieux se prononcent en faveur de la séparation de la religion et de l’État, en faveur de leur autonomie respective et de leur distinction nécessaire partout où cela est possible et souhaitable, sans restriction a priori.

A compter de ce jour, il faut pouvoir déterminer ce qui relève de la sphère publique et ce qui relève de la sphère privée ; ce qui est digne des fonds publics et ce qui est digne des fonds privés ; ce qui appartient à la communauté nationale et ce qui appartient aux communautés de fidèles. Si la souveraineté émane du peuple, alors aucune décision attentatoire à sa liberté de conscience ne peut être prise en son nom. Notre démocratie se construira sur le consentement de citoyens plutôt que sur la croyance de fidèles.

Cela signifie rompre avec toute conception ethno-culturelle et l’intempestive convocation des « constantes nationales ». Le triptyque « arabité islamité berbérité » se singularise par son déséquilibre et son hypocrisie. Le texte de la Constitution est édifiant à ce sujet. Si l’article 2 consacre l’islam comme religion de l’État, l’article 178 stipule que toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte à ce statut. L’article 144 bis du Code pénal plane comme une épée de Damoclès sur la tête des libres-penseurs, agnostiques, athées, juifs, chrétiens ou musulmans hétérodoxes.

Il serait intolérable que des citoyens soient encore menacés par la force publique pour avoir voulu déjeuner quand d’autres choisissent de jeûner. Cela constituerait une nouvelle atteinte à la liberté de conscience et à la liberté d’opinion pourtant déclarées inviolables par l’article 36 de la Constitution. Les affaires de Guelma en 2007, Biskra en 2008, Ben Aknoun en 2009, Aïn El Hammam et Oum El Bouaghi en 2010 ne doivent plus se reproduire. Arrestations, interrogatoires, incarcérations, jugements, amendes, cela suffit ! Les jeunes esprits libres sont les premières victimes de l’intolérance institutionnalisée.

Ces atteintes à la liberté de conscience sont la conséquence directe d’un délitement du lien social et de la diffusion d’idéologies réactionnaires dans toutes les couches de la société. On ne peut indéfiniment accuser l’étranger, ses chaînes satellitaires ou internet. Dans notre quotidien bien national, les programmes sont interrompus par les appels à la prière, l’enseignement religieux demeure obligatoire, l’administration encadre les mosquées et des fortunes colossales sont déversées pour ériger un mausolée. La liberté de conscience ne s’oppose pas à la liberté de religion ; elle est l’antithèse de toute forme d’instrumentalisation ou d’aliénation.

L’Algérie est à la croisée des chemins. Les partisans de l’émancipation ne peuvent plus contourner ces questions qui ne nous sont ni étrangères ni spécifiques. Elles concernent aussi nos voisins immédiats et tous les autres peuples qui subissent et résistent. Le peuple népalais a choisi dernièrement de rompre avec la monarchie et de plébisciter la laïcité ; tout comme le peuple bolivien qui a rompu avec l’État colonial. Il est encore possible de construire une société où chacun serait libre de se déterminer sur les plans religieux, sexuel, culturel, philosophique ou politique.

Cinquante années après sa libération du joug colonial, le peuple algérien n’est pas condamné à l’obscurantisme ou à l’autoritarisme. Les seuls combats perdus d’avance sont ceux que l’on ne mène pas. C’est pourquoi les individus, groupes et organisations qui partagent tout ou partie du combat pour l’émancipation sont appelés à prendre leurs responsabilités là où ils se trouvent, à diffuser cet appel, à l’amender et le transformer en autant d’initiatives concrètes qu’il sera nécessaire pour consacrer le triomphe des libertés individuelles et collectives.

Mazafran

Pour signer l’appel : http://www.elfesti.net/appel-pour-l...

 
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