vendredi, 20 septembre 2019
 

Algérie. Mouvement étudiant : fiasco de la conférence nationale préfabriquée (PST)

Plusieurs universités se sont démarquées de la pseudo-conférence nationale des étudiants appelée par une organisation estudiantine fantoche. Cette copie du panel kachirisé transposée à l’université ne passe pas, et alors que ladite conférence a été annulé des étudiants ont interrompu la réunion du panel qui se tenait se samedi17 août pour protester contre une instance qui entend négocier avec le pouvoir au nom des millions d’algériens mobilisés depuis le 22 février. Le mois de septembre s’annonce donc chaud et prometteur pour mettre sur pied une coordination nationale des étudiants réellement représentative des aspirations des étudiants en lutte depuis 26 semaines.

Bien que la conférence étudiante n’ait finalement pas eu lieu – les organisateurs évoquant un refus de la wilaya de délivrer une autorisation pour la salle où devait se tenir la rencontre -, la démarche n’est pas sans poser quelques problèmes de méthode. En effet,le premier grief est celui de l’antidémocratisme, car les initiateurs de l’appel ne sont aucunement mandatés par leurs camarades qui sont pour la plupart en vacances. Ainsi, beaucoup d’étudiants ont appris la tenue de la conférence via les journaux ce qui a suscité la colère de nombreux d’entre eux comme ceux de l’université d’Alger 2 qui ont évoqué dans leur communiqué avoir « du mal à comprendre comment peut-on organiser une conférence des étudiants sans la présence des étudiants, qui sont en vacances, et sans la consultation de ces derniers ? ». La mandature par assemblée générale s’est imposée comme principe démocratique pendant le hirak dans de nombreuses universités. Aucune action ne peut être entreprise sans l’approbation de la majorité des étudiants. C’est ainsi que se décidait par exemple la continuité ou non de la grève et toute autre décision soumise au débat par les structures du mouvement. Ce principe démocratique ne semble pas convenir aux initiateurs de l’appel à la conférence, qui ont préféré concocter en vase clos ce qui n’est rien d’aitre qu’unpassage en force contre et en dépit de la volonté de la majorité des étudiants.

Car pour ne pas faire les choses à moitié, cette organisation fantoche a imposé un ordre du jour prédéfini d’avance pour cadrer le débat sur des considérations qui relèventd’une tentative de se mettre à table avec le régime que les masses populaires appellent pourtant à dégager depuis six mois, plutôt que de l’expression des aspirations effectives des étudiants qui se sont associés massivement au mouvement populaire. Ainsi, les organisateurs prévoyaient de discuter sur deux options de « sortie de crise » – l’une avec l’actuel président intérimaire Mohamed Bensalah, l’autre sans lui – débouchant dans les deux cassur l’organisation d’élections présidentielles au bout de 6 mois. Une invitation donc à choisir entre le gris clair ou le gris foncé pour se voir imposer un président qui ferait consensus entre les différentes fractions du bloc dominant que le hirak fait vaciller, afin de garantir les intérêts d’une minorité qui s’accapare les richesses nationalesau détriment de la majorité du peuple algérien. On voit bien là à quel point ces « démocrates » qui veulent à tout prix des élections présidentielles pour offrir une « sortie de crise » au pouvoir, ont de l’estime pour la démocratie en ayant l’ambition de parler au nom des étudiants… sans les étudiants !

Par ailleurs l’appel aux « chakhsiyat » (« personnalités ») pour conduire la période de transition décrite dans cette feuille de route de « sortie de crise » n’est rien d’autre qu’une manœuvre visant à exclure pratiquement le mouvement étudiantdu champ politique pour déléguer ses affaires à des personnes présentées comme « vertueuses » et à même de gérer « techniquement » des questions les concernant directement. Mais la personnification du débat autour de ces « personnalités » subordonne ainsi la question des orientations politiques, sociales et économiques à des considérations morales, pour mieux masquer les politiques libérales, antisociales, et complice du régime autoritaire que des figures comme Karim Younes ont porté par le passé,s’inscrivant ainsi aux antipodes des exigences du mouvement populaire en cours.

Et c’est exactement pour cette raison qu’un groupe d’étudiants a pris d’assaut la réunion du panel présidé par Karim Younes. L’intervention des étudiants a contrarié, le moment de dire quelques vérités, la docte assistance qui s’apprêtait à mettre en place « un comité des sages ». « Les invités surprises » du panel ont tenu à faire entendre leur voix pour qu’aucune médiation ne se fasse en leur nom, et encore moins que ce pseudo-dialogue aux allures d’un monologue antidémocratique aboutisse à légitimer une élection présidentielle qui sauverait le système en place.

Les regards sont maintenant tournés vers la rentrée sociale et universitaire qui augure d’un renouveau des mobilisations et offrira un terreau favorable pour la mise en place de leviers d’organisation et d’expression démocratiques des différentes secteurs qui ont émergé dans la dynamiques du mouvement populaire depuis le 22 février. Au niveau de l’université, le renforcement des structures de base telles que les comités de fac est la condition sine qua non pour mettre en place une véritable coordination nationale des étudiants qui représenteraréellement les aspirations du mouvement étudiant. Dès la rentrée, la mise en place de cescomités s’impose pour rassembler un maximum d’étudiants, débattre de la stratégie à adopter pour dégager le système pour de bon, choisir démocratiquement une plateforme de revendications et élire des représentants révocables à tout moment. Il n’y a qu’ainsi que le mouvement étudiant pourraempêcher toute tentative de récupération ou d’infiltration par les organisations satellitaires du régime, et s’opposer à la marchandisation du savoir et à la bureaucratie universitaire en posant les bases d’une université ouverte à toutes et tous, où la recherche et la formation répondent aux besoins de la majorité de la société plutôt qu’à des réseaux clientélistes ou aux besoins des multinationales qui pillent le pays. Cela sera l’occasion de faire la jonction avec les travailleurs de l’université et le corps enseignant qui peine à s’extirper de la tutelle pesante de l’administration, de même qu’avec l’ensemble des travailleurs qui ont la capacité de bloquer l’économie et ainsi de faire trembler le régime, tel que les grèves massives des 10 et 28 mars ont montré un aperçu en poussant Bouteflika à la démission. La concrétisation d’une université démocratique se fera également par l’élection d’une manière démocratique des recteurs, doyens et chefs de départements parmi les enseignants et non pas parachutés par une administration qui cultive le clientélisme et la marchandisation du savoir.

Les étudiants sont une force de frappe incontestée et incontestable du hirak populaire. Leurs revendications propres à la jeunesseprécarisée et méprisée par le régime,articulées aux exigences globales du mouvementpopulaire contre l’autoritarisme du pouvoir, la corruption et la misère qu’il cultive, ont marqué radicalement la mobilisation en cours depuis le 22 février. Cet engagement ne se complètera que par la mise en place des mécanismes qui traduiraient politiquement ce à quoi aspirent les milliers d’étudiants qui sortent manifester chaque mardi. Une telle perspective ne peut aboutir qu’en poussant l’auto-organisation des étudiants jusqu’au bout, pour imposer une assemblée constituante révolutionnaire qui réponde aux aspirations démocratiques et sociales de l’ensemble desmasses populaires, pour mettre fin aux institutions d’un régime pourrissant, réaliser les tâches de l’indépendance nationale usurpée en 1962, et en finir avec le pillage des richesses nationales par l’impérialisme et ses relais locaux. L’université de demain et de tous les opprimés se construit maintenant !

Samir Larabi Adlène Belhmer

Source : http://www.europe-solidaire.org/

 
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