jeudi, 21 mars 2019
 

Autres Articles sur l’Algérie

23 novembre 2006 Jean-Pierre Thorn - Allez Yallah !

Dans son documentaire « Allez Yallah ! », Jean Pierre Thorn filme l’aventure de la Caravane des droits des femmes. Marocaines (Ligue démocratique des droits des femmes, LDDF), algériennes, tunisiennes, ces femmes du Sud partent à la rencontre d’autres femmes, dans le Maghreb, mais aussi en France, pour combattre les discriminations faites aux femmes et portées par l’intégrisme religieux. Sous la tente berbère, aide juridique, animations, débats se succèdent. Jean-Pierre Thorn, après le monde ouvrier, la ghettoïsation des banlieues, la double peine, le mouvement hip-hop, s’attache à nous faire découvrir un voyage porteur de nouvelles espérances.

D’où vient l’idée du film ?

Jean-Pierre Thorn - Depuis 2000, au Maroc, des femmes (sous l’égide de la LDDF) font, chaque année, une caravane nationale et plusieurs régionales. Ces militantes se battaient, au début, pour l’application d’une loi qui devait abolir les mesures discriminatoires, telles que la tutelle - une femme n’a pas le droit de se marier sans l’autorisation du père, du frère ou de l’on- cle -, la répudiation - qui jette les femmes à la rue sans droits -, la polygamie et les mariages forcés. En Algérie, avec le code de la famille de 1984, la tutelle continue. Une femme peut être ministre en Algérie, mais elle doit avoir l’autorisation de son mari pour partir et n’a aucun droit sur ses enfants. Ce groupe de femmes qui avance déployant cette grande tente berbère qui s’ouvre comme une fleur, ce sont les femmes qui se réapproprient l’espace public. Se retrouver sous la tente avec d’autres femmes permet à celles qui sont enfermées de sortir et de prendre conscience de leur force. J’ai commencé à filmer les banlieues lyonnaises, là où j’avais filmé Faire kiffer les anges, et j’ai été frappé par ce retour en arrière du droit des femmes à l’égalité. En filmant en France les copines marocaines, j’ai rencontré Femmes contre les intégrismes, regroupant une quarantaine d’associations, avec des associations de quartier comme à Rillieux-la-Pape, Saint-Étienne, Bron ou des associations nationales comme Voix de femme, qui lutte contre le mariage forcé. Ce qui m’a intéressé, c’est ce côté pluriel, non sectaire, avec la volonté de dépasser les clivages. En France, le mouvement était très petit. En revanche, les copines du Maroc avaient l’expérience, l’énergie, le savoir-faire et la stratégie.

Qu’avez-vous voulu montrer ?

J.-P. Thorn - Très vite, j’ai pris la décision que le film s’articulerait entre le Sud et le Nord, ce qui, avec le montage, permet de faire découvrir le sens de cette lutte par l’association des contraires. Le Sud nous aide à lire le Nord, et vice versa. Avec ces allers et retours, ces télescopages, on s’aperçoit que le Sud est plus dynamique que le Nord. Ici, on abandonne le terrain aux idées archaïques, à des traditions qui sont une instrumentalisation de l’islam, mais pas l’islam. On voit, au Maroc, l’imam du village qui laisse sa mosquée pour accueillir les caravanières, qui invitent toutes les femmes à venir sous la tente. Ici, on subit le travail sectaire de frères musulmans financés par l’Arabie saoudite, avec un projet politique profondément dangereux qui s’attaque aux femmes. Les femmes sont un enjeu dans la conquête des quartiers. Au Maroc, la caravane organise l’alphabétisation, explique le droit des femmes, en disant notamment que la polygamie n’est pas dans le Coran, que le voile n’est pas une obligation non plus. Ici, on est confronté à des femmes perdues qui, le plus souvent, ne connaissent pas leur culture et apprennent le Coran avec différentes interprétations. Des gamines viennent vous dire froidement que la lapidation des femmes est présente dans le Coran. J’ai trouvé intéressant que des femmes du Sud viennent nous réveiller au Nord. La logique est inversée, et j’ai découvert un mouvement féministe arabe extraordinaire, dont les médias d’ici ne parlent pas. C’est courageux de voir ces femmes arabes qui luttent seules contre l’islamisme. Alors, on a une obligation de solidarité avec elles. J’ai été épaté, au Maroc, de voir le nombre d’a-vocats, de médecins, d’étudiants en médecine qui, sur leur temps libre, accompagnent la caravane dans des lieux où, à 35 kilomètres à la ronde, il n’y a pas de dispensaire. Ils souhaitent que la médecine soit différente de la conception technocratique et font une médecine qui va vers le peuple. C’est cet idéalisme, cette énergie du Sud que j’ai essayé de capter dans mon film. Ces femmes occupent le terrain des islamistes là où l’État déserte, où les islamistes instrumentalisent la misère sociale. C’est un véritable maillage social qu’elles organisent par des actions de terrain très concrètes - aide médicale, juridique, alphabétisation, informations sur le code de la famille... J.-P. Thorn - Les militantes font des enquêtes avec un vrai quadrillage, avant de partir avec la caravane en régions. Avec ses 7 000 femmes, la LDDF travaille à des projets d’alphabétisation, les filles n’allant plus à l’école dans le secondaire. Dans les cou-ches populaires, les parents ne les laissent pas partir pour la grande ville. Dans un village très traditionnel, on voit un imam les accueillir en disant que les petites filles doivent aller à l’école. En revanche, dans la ville, où elles organisent l’opération de propreté parce qu’il n’y a pas eu de travaux de voirie, on est dans une municipalité intégriste. Comme il n’y a pas de tout-à-l’égout, il y a des inondations chaque année. Elles ont des techniques très terre à terre. Un barbu explique que l’inondation est due à la colère de Dieu et elles disent : « Non, ce sont les hommes qui n’ont pas pris en charge la maîtrise de l’environnement. » Elles nettoient le quartier avec la population, notamment les jeunes.

Y a-t-il, dans la caravane, des femmes croyantes et pratiquantes et des femmes ni croyantes, ni pratiquantes ?

J.-P. Thorn - Il y a les deux. Leur souci est que des femmes de culture musulmane entendent d’autres interprétations de l’islam que celles des intégristes. Parmi celles qui font de l’alphabétisation, il y en a qui sont voilées, mais qui participent à la lutte pour l’égalité. Les caravanières ne font pas de la question du voile un a priori. À chacune sa foi. Ce qui importe, c’est qu’elles luttent ensemble contre les mariages forcés, contre la tutelle, contre les violences faites aux femmes. Elles inscrivent leur combat dans la permanence d’une lutte de génération. Elles vont vers les petites filles, ce sont ces petites filles qui changeront la réalité. L’espoir, aussi, c’est qu’il va y avoir une nouvelle caravane devant traverser l’Afrique, parce que les femmes africaines se posent aussi ces questions-là. Propos recueillis par Laura Laufer

2006-11-23 Libellés : Algérie, Féminisme, Maroc, Tunisie

2 février 2006 Il y a 50 ans - Le Front républicain trahit

Le 1er février 1956, le socialiste Guy Mollet, soutenu par la coalition du Front républicain qui milite pour la paix en Algérie, prend les rênes du gouvernement français. Ce cabinet durera jusqu’en mai 1957. Mais, rapidement, Mollet se plie aux tenants du colonialisme. Le 12 mars, il fait voter les pouvoirs spéciaux au gouvernement, afin de rétablir l’ordre en Algérie. Récit d’une capitulation où le Parti socialiste aura reçu l’appui du Parti communiste.Début 1956, plus de 200 000 soldats français sont mobilisés en Algérie. Le 20 août 1955, l’insurrection des indépendantistes dans le Nord-Constantinois en-gendre une terrible répression de la part du gouvernement colonial. Des jeunes Français, rappelés sous les drapeaux pour terminer leur service militaire, se rebellent. Les élections législatives du 2 janvier 1956 sont donc dominées par la question algérienne.

La paix en Algérie est le leitmotiv électoral du Front républicain. Cette coalition est née en décembre 1955, lors d’une réunion dans l’appartement parisien de Gaston Defferre, à laquelle assistent Pierre Mendès France (aile gauche du Parti radical), Jean-Jacques Servan-Schreiber, le journaliste de L’Express, et Guy Mollet, le secrétaire général de la SFIO1. Outre le Parti radical et la SFIO, le Front républicain rassemble le petit groupe de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) de François Mitterrand et les républicains sociaux (ce qui reste des gaullistes), parmi lesquels Jacques Chaban-Delmas. La coalition veut en finir avec « une guerre imbécile et sans issue », pour reprendre les termes de Mollet. Engrenage Les résultats des élections du 2 janvier témoignent de la polarisation à l’œuvre dans le pays. Le centre et la droite traditionnelle perdent des voix. L’extrême droite progresse : le mouvement de Poujade, avec le slogan « Sortez les sortants », enlève 52 des 595 sièges de l’Assemblée nationale (Le Pen est alors le benjamin des députés). Enfin, la gauche se renforce : le PCF a 146 députés2 (26% des voix) et la SFIO 89 (15% des suffrages), chacun gagnant 500 000 voix. Le Front républicain obtient 185 des 595 sièges de l’Assemblée nationale. Si on y ajoute les sièges du PCF, une large majorité se dégage en faveur de la paix en Algérie. Guy Mollet devient président du Conseil3 en février. Refusant les offres de participation gouvernementale du centre comme celles du PCF4, un gouvernement de Front républicain est formé avec le soutien des communistes. Prenant fin en mai 1957, ce sera le plus long de la IVe République. Dès la mise en place du gouvernement, le ton change. Au congrès socialiste, le 14 janvier, Guy Mollet laisse prévoir une inflexion : « J’ai étudié le problème depuis quelques jours [sic] : il est beaucoup plus complexe que certains ne l’imaginent. » Et le 6 février, bombardé de tomates lors d’une visite en Algérie, Guy Mollet abandonne toute velléité de réforme et capitule sans combat devant ceux que son propre journal, Le Populaire, présente le jour même comme « les hystériques du colonialisme ». Le 10, Guy Mollet confirme qu’il défend désormais l’impérialisme français en Algérie : « La France restera présente en Algérie et les liens entre la France et l’Algérie sont indissolubles. » Puis, lors d’un débat à l’Assemblée nationale : « Nous avons en Algérie le cinquième de l’armée française, il est possible de faire plus et mieux. » Le 8 mars, les Algériens manifestent à Paris pour que les pouvoirs spéciaux soient repoussés. Le 12, ils sont votés, y compris par les élus du PCF : « Le gouvernement disposera en Algérie des pouvoirs les plus étendus pour prendre toute mesure exceptionnelle commandée par les circonstances en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection du territoire. » En avril, 70 000 réservistes sont rappelés. En mai, on en compte 50 000. Une deuxième vague de mobilisation impressionnante déferle, mais les états-majors nationaux de la gauche verrouillent. En juillet, 450 000 soldats font la guerre en Algérie. Et l’engrenage continue : Robert Lacoste, ancien responsable syndical des PTT devenu ministre-résident d’Alger, passe la main aux militaires et aux ultras. Les atteintes aux libertés (saisies de journaux, interdictions de manifestations), la répression aveugle, la torture, les arrestations sans jugement se multiplient. Dès mai, le commandement militaire, dans le cadre de l’état d’urgence, prend en main les tâches de police et les services administratifs. En juillet, un décret gouvernemental donne compétence judiciaire aux officiers. Viennent ensuite l’arraisonnement de l’avion transportant Ahmed Ben Bella et d’autres chefs du FLN, les « camps de regroupement », le bombardement de Suez par les forces franco-anglo-israéliennes, après la nationalisation du canal par le président égyptien Nasser, accusé de téléguider en sous-main les Algériens, etc. Au moment où il vote les pouvoirs spéciaux, le PCF explique qu’il ne veut pas sacrifier le tout pour la partie. La partie, c’est l’Algérie. Le tout ? L’unité d’abord : « Nous considérons que ce qui compte, avant tout, c’est le développement de l’unité d’action ouvrière et populaire et nous sommes convaincus qu’elle parviendra à imposer rapidement le cessez-le-feu », déclare Jacques Duclos, président du groupe parlementaire communiste à l’Assemblée. L’antifascisme ensuite : le PCF dit soutenir le gouvernement pour ne pas mêler ses voix à l’opposition d’extrême droite (ce sera chose faite en mai 1957). Et puis, le tout, ce sont les impératifs de politique extérieure de « la patrie du socialisme » , l’URSS. D’autant que les socialistes font une tournée en URSS, où « les ministres soviétiques ont exprimé l’espoir que [...] le gouvernement français saurait donner à ce problème si important [l’Algérie] la solution appropriée dans l’esprit de notre époque et dans l’intérêt des peuples . » L’URSS a d’autres préoccupations : l’heure est à la lutte contre les « revanchards allemands » qui veulent réarmer. Priorité au désarmement allemand. Ce qui permet, d’ailleurs, de concilier patriotisme soviétique et patriotisme français. Complicité du PCF Le 9 novembre 1955, L’Humanité a déjà expliqué que la politique coloniale est « étroitement liée à la politique de réarmement du militarisme allemand. Elle tend à faciliter l’implantation de l’impérialisme germanique sur le sol africain ». Pour le PCF, qui s’appuie sur le sentiment « antiboche », si la France quitte l’Algérie, l’Allemagne la remplacera... Depuis le Front populaire, le PCF a abandonné la revendication d’indépendance pour l’Algérie. En 1945, il a condamné l’insurrection de Sétif et, en novembre 1954, « le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes s’ils ne sont fomentés par eux ». Le PCF défend ce qui s’appelle alors l’Union française, empire colonial qui ne résistera pas au vent de la décolonisation. Jean-Pierre Debourdeau 1. Section française de l’Internationale ouvrière, équivalent du Parti socialiste actuel. 2. À quoi s’ajoutent quatre progressistes apparentés. 3. Équivalent du Premier ministre. 4. Notre courant politique se battait, lui, pour un gouvernement PCF-SFIO, appuyé sur des comités de base unitaires, et appliquant un programme anticapitaliste et anti-impérialiste : retrait d’Algérie du contingent et indépendance.

2006-02-02 Libellés : Algérie, Histoire 0 commentaires

24 décembre 2005 Algérie - Les fables de Bouteflika

L’état de santé du président algérien - sorti du Val-de-Grâce à Paris il y a peu - laisse planer de sérieux doutes quant à sa capacité à gérer son pouvoir, et pourrait plonger le régime dans une zone de turbulences. Les alliés de Bouteflika le présentent comme l’homme ayant apporté paix, reconnaissance internationale, stabilité politique et prospérité économique à l’Algérie. La réalité est beaucoup moins idyllique.

Loin de l’homme providentiel, Bouteflika n’aura été - à son arrivée - que l’instrument d’un arrangement préparé de longue date entre militaires et islamistes armés. Les années passant, il est désormais clair que le fil d’un dialogue entre l’armée et les maquis islamistes n’a jamais été rompu. Bouteflika est arrivé à un moment charnière : celui de la perte de vitesse de l’insurrection islamiste et la crainte du pouvoir militaire de devoir un jour rendre des comptes. Il aura été l’acteur d’un arrangement reposant sur deux piliers : une amnistie mutuelle des crimes commis et un compromis bâti sur des garanties politiques accordées à la mouvance islamistes quant à la place de la religion et au refus de toute concession en faveur des droits des femmes ou des droits culturels berbères. Le tout permettant aux généraux qui l’ont porté au pouvoir de se retirer progressivement de la scène et de vaquer à leurs « affaires ». Mais, en piétinant la mémoire et les droits des victimes, la « réconciliation nationale » n’est qu’un slogan de plus à mettre au registre de la propagande gouvernementale. Le deuxième objectif stratégique d’un pouvoir à l’image sulfureuse était de se couvrir d’un vernis présentable à l’extérieur. Inconnu de la majorité de la population algérienne, Bouteflika, inamovible ministre des Affaires étrangères, entre 1963 et 1979, l’était comme le loup blanc des chancelleries occidentales. Il était, se faisant, le commis voyageur idéal du régime dans son entreprise de réhabilitation à l’échelle internationale. Cette entreprise, qui s’appuyait sur une capitulation totale devant les intérêts économiques impérialistes, se verra confortée par un cadeau inespéré offert par des pirates de l’air : les attentats du 11 septembre 2001. Bouteflika s’est transformé en VRP au service de l’ultralibéralisme, en livrant tous les secteurs rentables de l’économie algérienne à l’appétit des multinationales, à grands coups de privatisations et de concessions d’exploitation. Le déclenchement de l’offensive impériale américaine post-11 Septembre verra l’Algérie se ranger naturellement aux côtés du camp « antiterroriste ». Depuis lors, la collaboration sécuritaire va crescendo.

Absence de dauphin

Élu à l’issue de deux scrutins grotesques, mais fort de son arrangement avec l’armée, Bouteflika aura vite fait de consacrer son énergie à mettre au pas tous ceux susceptibles d’entraver son pouvoir. Par la répression des mouvements de grève en Kabylie, l’interdiction des syndicats autonomes, la neutralisation d’une opposition à coups d’élections truquées ou de scissions provoquées, la construction d’une coalition politique dévouée et de l’alliance idéologique avec l’islamisme scellée par la concorde civile. La répression de la presse sera quant à elle effective au terme d’une offensive éclair qui verra défiler en quelques mois l’ensemble des rédactions à la barre des tribunaux. Et enfin, par l’instrumentalisation de la justice et de l’administration et l’occupation sans partage du champ médiatique, Bouteflika s’emploiera à neutraliser tous ceux — issus de son propre camp - susceptibles de lui faire de l’ombre. Il brisera toute possibilité d’alternance au sein du régime. Car à l’image de son corollaire tunisien, l’entreprise Bouteflika est clanique, peuplée de zélateurs et d’hommes de main sans envergure politique et ne prospérant que dans l’ombre du prince. Mais il y a un revers à cette attitude : à l’heure d’un affaiblissement, Bouteflika laisserait des clans à nu, privés de couverture politique du fait de l’absence de dauphin crédible. L’envolée des cours du pétrole aidant, l’Algérie est un pays théoriquement de plus en plus riche, mais sa population est de plus en plus pauvre. La santé financière insolente de l’État algérien a de quoi faire pâlir d’envie les trois quarts de la planète : les réserves de liquidités atteindront 60 milliards de dollars cette année Une estimation « mesurée » du FMI en annonce - à minima - 100 milliards en 2010. Fort d’un tel tapis monétaire, Bouteflika annonce à grands tapages d’ambitieux plans de relance économique ; le dernier est budgété à hauteur de 50 milliards de dollars, pour le plus grand bonheur des multinationales qui se partagent les appels d’offres. Après le hors-d’œuvre des privatisations, voici le plat de résistance, le tout sans retombées pour l’économie locale, tous les projets devant êtres livrés « clé en main ». De développement - ou même de relance - d’un appareil productif national, point.

Mirage économique

Malgré l’énormité des sommes annoncées, la stagnation de l’économie continue, avec son cortège de liquidations d’entreprises. Le développement de la misère est inversement proportionnel au remplissage des caisses de l’État. Et le décalage entre la réalité vécue par la population et les discours triomphalistes est de plus en plus criant. Reste donc à utiliser une méthode ayant fait ses preuves : le bluff et les promesses. Et de marteler une « évidence » aux Algériens : « Vous allez vivre de mieux en mieux. » Invariablement, les autorités, Bouteflika en tête, ont attribué les causes de la crise sociale à un secteur public « sclérosé », héritier d’un système « socialiste » et d’« assistés ». L’adaptation de l’économie à la « modernité » devant amener progressivement et sûrement richesse et prospérité à la population grâce au dynamisme de l’investissement et des entreprises privées. Fable libérale classique : l’« ennemi » est désigné et la solution toute trouvée. Sur les 522000 emplois supprimés dans le secteur industriel, entre 2001 et 2004, 78% l’ont été dans le secteur privé1. L’entrée en vigueur, le 1er septembre dernier, de l’accord d’association liant l’Algérie à l’Union européenne, devrait encore noircir le tableau, le patronat algérien annonçant d’ores et déjà que 140000 emplois devraient être perdus les prochains mois du fait du démantèlement des barrières douanières. Les indicateurs sociaux sont dans le rouge : si, entre 2003 et 2004, le PIB par habitant est passé de 2136 dollars à 2 626 (soit une hausse de 19% !), le pouvoir d’achat d’une famille algérienne de sept personnes a connu une érosion de 8% dans la même période. Que l’on parle de pouvoir d’achat, de santé, d’éducation, d’accès au logement où à l’eau, la glissade continue. Du haut de ses dizaines de milliards de dollars de liquidités, l’Algérie « culmine » à la 103e position (sur 177) du classement établi par le rapport mondial de développement humain pour l’année 2005 du Programme des Nations unis pour le développement (PNUD). Derrière... la Palestine. Reste la question essentielle : le régime pourra t-il tenir indéfiniment cette contradiction entre la « richesse nationale » déclarée et une population privée d’accès à des services de base ? Le bilan de Bouteflika est celui d’une société exsangue au bord de l’explosion. M. Ouezzane 1. Selon l’Office nationale des statistiques.

2005-12-23 Libellés : Algérie 0 commentaires

20 octobre 2005 Alain Tasma - Massacre d’État

Réalisateur, Alain Tasma travaille entre autres pour la télévision. Auteur de polars, de films psychologiques ou de comédies, il a été assistant de François Truffaut et d’Arthur Penn. La fiction « Nuit noire » évoque le massacre des Algériens, le 17 octobre 1961, dans un scénario coécrit par Alain Tasma, François Olivier Rousseau et Patrick Rotman. Dans « Nuit noire », Alain Tasma a apporté un soin tout particulier aux décors et au jeu de l’acteur.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire Nuit noire ?

Alain Tasma - Creuser dans une mémoire commune qui n’a absolument pas émergé. C’est exactement comme quand il y a un secret de famille qui pourrit, mais qui passe malgré tout dans les générations. À propos de la guerre d’Algérie, il y a toujours des secrets honteux qui ne sont toujours pas dévoilés. Le 17 octobre 1961, ça s’est passé à Paris. Alors on n’a tourné qu’à Paris et en région parisienne. Il n’y avait pratiquement pas un endroit où quelqu’un ne venait nous dire : « Mais savez-vous qu’ici quelqu’un a été tué ? » Donc les gens le savent, mais n’en parlent pas. C’était l’occasion pour moi, à travers une fiction, de parler de quelque chose dont on ne parle pas. J’avais déjà fait un film, il y a quelques années, sur le sang contaminé et ce qui m’intéresse, là aussi, c’est de montrer comment, avec le recul, on peut expliquer des événements qui apparaissent scandaleux. J’aime assez utiliser la télévision comme un poil à gratter, c’est-à-dire appuyer là où ça fait mal. Patrick Rotman, avec qui j’ai travaillé et qui connaît bien l’histoire de la guerre d’Algérie, a toujours essayé de sortir des sillons déjà creusés par d’autres dans son exploration de la guerre d’Algérie. Je ne suis pas un spécialiste de la guerre d’Algérie, et je ne sais pas où Patrick Rotman se situe par rapport à Benjamin Stora, mais je crois que sa parole sur le sujet a vraiment du poids, c’est pourquoi j’ai voulu travailler avec lui.

Dans votre film, il y a des policiers très racistes, mais aussi d’autres, qui sont beaucoup plus indécis. Quelle était votre intention ?

A. Tasma - Je tenais à montrer quelques personnages de flics syndicalistes qui n’étaient pas d’accord avec ce qui s’est passé, et qui ont bel et bien existé. Mai 1942, le Vel d’Hiv ; 17 octobre 1961 : ce sont les mêmes bus RATP qui ont servi - il n’y a pas un conducteur de bus qui a refusé de conduire - et ce sont les mêmes flics. Dix-neuf ans après 1942, la police républicaine peut agir de la même façon. Le personnage du flic qui ne sait pas, qui est plus indéterminé que les gens de l’OAS ou les escadrons de la mort, et qui finit pourtant par tirer, me paraît très dangereux. Mais les chefs sont responsables du comportement de leurs hommes. Quand Sarkozy est au ministère de l’Intérieur et ne dit pas à ses hommes « Faites gaffe à ce que vous faites », c’est dangereux. La police a besoin d’être tenue d’une main de fer.

Les harkis, que le gouvernement actuel vient d’honorer, se retrouvaient dans des groupes de police auxiliaires, dans les commissariats, et ont été très actifs dans le massacre. Pourtant, vous ne vous attachez pas trop à leur rôle. Pourquoi ?

A. Tasma - On les voit juste au début... Il est vrai qu’au pont de Neuilly, ce sont les harkis qui étaient en avant. C’est un choix que j’ai fait de simplifier la fiction pour, justement, ne pas permettre à la police parisienne de se retrancher derrière eux. Vous n’êtes pas tendre avec le Front de libération nationale (FLN), notamment lorsque vous montrez la collecte des cotisations. Cet « impôt de guerre » n’était-il pas vital pour financer la lutte de libération nationale ? A. Tasma - Ce ne sont pas des enfants de chœur face aux flics. Le FLN exerçait une pression terrible. Et cet impôt de guerre, comme vous l’appelez, se justifie, mais il a été collecté dans une extrême violence. Le film sur le combat entre le FLN et le Mouvement national algérien (MNA), qui a fait des centaines de morts, n’a jamais été fait. Ce sont les Algériens qui pourraient le faire. Pour expliquer ce qu’a fait la police française, il nous semblait important de montrer qu’en face d’eux, les flics avaient de vrais guerriers.

Papon est le principal responsable du massacre avec la caution de sa hiérarchie politique et, par-delà, tout le gouvernement...

A. Tasma - Depuis le début de l’année 1961, il y a eu 21 flics tués à Paris : la guerre qui était en Algérie vient en France. Il y a dans la police un climat de peur, de haine et de racisme. Papon est obligé de lui donner des gages, sinon les flics deviennent incontrôlables. C’est pourquoi il dit : « Pour un coup reçu, vous en rendrez dix », ou « Quelle que soit votre attitude, vous serez couvert. » Il ne leur dit pas d’ouvrir le feu, mais « si vous ouvrez le feu vous serez couvert ». Il a réglé le problème des Juifs à Bordeaux de la même façon qu’il a réglé le problème des Algériens à Paris. La parole de Papon suffit à lâcher les chiens. Qu’il ait été poursuivi pour crime contre l’humanité est justifié. C’est un haut fonctionnaire, brillant technicien, d’une froideur totale. Il a des cases à gérer et il les gère très bien. N’oublions pas qu’en 1961, les négociations d’Évian commencent et que l’État français veut être en position de force pour négocier. Il est inconcevable que le drapeau algérien puisse alors circuler librement dans les rues de Paris. Quand des Algériens sont dans une manifestation pacifique, le 17 octobre, au pont Saint-Michel, ils sont à cent mètres de la préfecture. Le symbole est inacceptable aussi bien pour le général de Gaulle que pour le ministre de l’Intérieur, Roger Frey. Reste encore à faire le procès de Papon, voire celui de l’État français, qui n’a toujours pas reconnu ce crime... A. Tasma - Seule la Mairie de Paris, avec Bertrand Delanoë, l’a reconnu. Papon a fait un procès en diffamation à Jean-Luc Einaudi pour son livre et Papon a perdu. Le juge a reconnu que Jean-Luc Einaudi avait apporté suffisamment de preuves qu’un massacre avait eu lieu. Propos recueillis par Laura Laufer

2005-10-20 Libellés : Algérie, Films, Histoire 0 commentaires

7 octobre 2005 ALGÉRIE - Dictature tous azimuts

Le pouvoir algérien a tout fait pour présenter le référendum du 30 septembre, sur la charte pour la paix et la réconciliation nationale, comme l’occasion de solder les années de guerre civile. Derrière une amnistie valant absolution de crimes de guerre, se cache la volonté d’institutionnaliser la dictature. Le « oui » a obtenu 97 %...

Débutant par un vibrant hommage aux services de sécurité, la charte n’absout pas - dans le texte - les généraux de leurs crimes, ceux-ci n’ayant officiellement jamais existé ! Les 6 146 disparus recensés officiellement seraient le fait de « dérapages individuels », inhérents à tout environnement de violence. « Le peuple algérien souverain », dixit la partie IV, rejette « toute allégation visant à faire endosser par l’Etat la responsabilité d’un phénomène délibéré de disparition ». Fermez le ban. Quant aux victimes des groupes islamistes, traumatisme de la population oblige, le texte prend soin d’écarter de toute amnistie les « individus impliqués dans les massacres collectifs, les viols et les attentats à l’explosif ». Mais aucune enquête officielle n’a jamais visé les repentis descendus des maquis, et toute enquête indépendante est, à l’avenir, de facto interdite. On comprend dès lors que, s’agissant des deux principaux acteurs de la guerre civile, il n’est pas question de tourner la page, mais de l’effacer juridiquement. Promu « cause sacrée », ce référendum annonce déjà le prochain, qui devrait modifier la Constitution pour permettre à un président adoubé de briguer autant de mandats que possible. Le texte, qui lui donne mission de mettre en œuvre la charte sans limitation de moyens ni de durée, prépare l’avènement au grand jour d’une dictature « portée par le peuple », par la voie d’un coup d’État institutionnel. En fermant une parenthèse historique - « celle du tout démocratique, avec le chaos comme résultat », comme aime à le rappeler Bouteflika, durant laquelle « l’évolution de l’Algérie a été déviée de son cours naturel » -, il s’agit de revenir au seul mode de gouvernement qui aurait fait le bonheur des Algériens avant ces années maudites : le modèle des années 1970, celui d’une dictature policière au service d’un « guide éclairé », agrémentée cette fois-ci de l’ultralibéralisme contemporain. L’alliance idéologique avec une majorité du mouvement islamiste - corrompue ou convaincue - et une politique économique sauvage préparent l’entrée du pays dans l’OMC, en 2007, et dessinent les contours de l’Algérie rêvée par le pourvoir : une dictature réactionnaire et ultralibérale. Au service de cette « cause sacrée », la propagande d’État a atteint un niveau inégalé : JT entièrement consacrés aux moindres faits et gestes du prince Bouteflika, retransmission en intégralité de ses meetings, SMS et placards géants dans les rues. La propagande est arrivée jusqu’aux avions d’Air Algérie où, en guise de consignes de sécurité, un appel à voter « oui » était disponible au dos des sièges... En écho, les mesures visant à museler les opposants se sont multipliées, à commencer par les plus répressives : l’arrestation des militants de deux organisations en faveur du boycott, le Front des forces socialistes (FFS) et le Mouvement démocratique et social (MDS), lors de diffusions de tract ou de collages d’affiches, a été systématique. L’appareil d’État relaie ainsi par les gestes les menaces verbales de Bouteflika à l’égard de l’opposition, qualifiée publiquement « d’ennemis de l’intérieur ». Quant aux chefs de l’Armée islamique du salut (AIS)1, qui paradaient à chaque meeting présidentiel, ils y ajoutèrent, tout naturellement, le qualificatif « d’ennemis de l’islam ». L’enjeu du scrutin ne résidait donc pas tant dans le résultat que dans le taux de participation, révélateur ou non, du succès de l’entreprise. De la résistance active à la défiance passive, ni le boycott kabyle ni l’abstention des grandes villes n’ont été enrayés par la « cause sacrée », contrairement à ce qu’indiquent les chiffres officiels (79 % de participation). À l’ombre du château de cartes institutionnel imaginé par le pouvoir, la crise sociale s’aggrave, portant les germes des révoltes à venir.

Bertrand Éger 1. Ex-branche armée du Front islamique du salut.

Rouge 2005-10-06 Libellés : Algérie

2 septembre 2005 Jean Brugié - Entre guerre et paix

Jean Brugié commence une carrière militaire après la Seconde Guerre mondiale. Communiste, il fait la guerre d’Indochine, puis celle d’Algérie, où il est condamné à mort par l’OAS. Il s’interroge alors sur le rôle que le PCF fait jouer à ses officiers. En désaccord sur la question nucléaire, il est exclu du Parti en 1978. Il sera alors successivement rénovateur communiste, animateur de la campagne Juquin et membre de l’Alternative rouge et verte. Son histoire l’amène à écrire, avec Isabelle Sommier, « Officier et communiste dans les guerres coloniales » (Flammarion, 434 pages, 23 euros).

Pourquoi t’engages-tu dès l’âge de treize ans dans la résistance armée ? Jean Brugié Le point de départ, c’est la guerre contre l’Allemagne. C’est très important, car je pars sur une idéologie « antiboche » et, au contact des maquisards, je deviens antinazi et non antiallemand. Comment t’es-tu rapproché du PCF ? J. Brugié - C’est dans l’armée que je viens au PCF, par l’anticommunisme des autres militaires, et principalement à Coëtquidan1, car le discours qu’ils portent sur les communistes ne correspond pas aux communistes que j’ai connus dans le maquis. À la Libération, il y avait des manifestations et dans le Midi, les gens sortaient des drapeaux rouges avec « la sociale » écrit dessus. Pour eux, il existait l’idée qu’avec la Libération arriveraient les réformes sociales. Et moi, je ne savais pas ce qu’était la « sociale ». Vous étiez une quinzaine d’officiers communistes en Indochine. Selon toi, quelle était la stratégie du PCF par rapport au Viêt-minh ? J. Brugié - Que peut-on faire comme stratégie avec quinze mecs ? Le Viêt-minh avait des contacts, mais pas avec nous. Ce sont les délégués du PCF et les journalistes qui couvraient la guerre du côté viêt-minh. S’il y a eu une vingtaine d’officiers communistes en même temps, ils étaient dispersés. Durant mon séjour de trois ans, je n’en ai rencontré qu’un seul. Je pense qu’il n’y avait pas de réflexion sur notre rôle. Il y a eu, au comité central, deux ou trois personnes qui s’occupaient de la section coloniale, et celui qui nous a reçus était très proche de Marty. Il pensait que ce qu’il avait été possible de faire au moment de la révolte de la Mer noire pouvait se refaire au Viêt-nam avec le corps expéditionnaire. Avec le recul, cela semble incroyable qu’il ait pu penser que l’on puisse faire se révolter un corps expéditionnaire composé d’engagés volontaires et de troupes coloniales. Les anciens résistants y étaient minoritaires et l’encadrement se composait d’anciens prisonniers de guerre et de ceux qui étaient passés par les commissions d’épuration. Le corps expéditionnaire croyait alors à la notion d’empire colonial et ne parlait que de la France, non de la République française. De plus, les premiers officiers communistes sont arrivés en Indochine avec Leclerc pour combattre le Japon. Après, il y a eu la guerre froide et le corps expéditionnaire s’est retrouvé en pointe dans la guerre contre l’expansionnisme soviétique. D’ailleurs, les États-Unis l’ont aidé car ils considéraient cette guerre comme le prolongement de la guerre de Corée. Que pouviez vous faire concrètement dans ce contexte politique ? J. Brugié - On empêchait toutes les exactions telles que les pillages, les incendies, les exécutions sommaires etc. La seule fois où j’ai été confronté à ce type d’affaire, j’ai demandé un ordre écrit et je l’attends toujours ! l Tu pouvais donc être envoyé en première ligne pour « disparaître » au combat... J. Brugié - Pendant un moment, j’ai soupçonné que certains n’auraient pas été mécontents que je me fasse descendre, mais je n’ai pas de preuve. Je suis envoyé dans les unités mobiles et au bout un an, je constate que je suis le seul survivant de mon régiment. J’apparais donc auprès des jeunes comme quelqu’un qui a la baraka, ce qui me donne une certaine légitimité et me permet de parler librement contre cette guerre. Un jour, j’ai fait une démonstration sur une carte où j’avais marqué avec des punaises les endroits où il y avait des unités françaises. Et j’ajoutais : « Voilà ce qu’on tient en Indochine... de jour. La nuit, vous enlevez les points, et les Viets tiennent tout le reste. » Pendant la guerre d’Algérie, étais-tu en contact avec Rol-Tanguy ? J. Brugié - Rol a organisé à Versailles une école militaire parallèle pendant que j’étais en Indochine. Je lui donne des renseignements d’ambiance sur ce que je vois du côté français et du côté du FNL. Tous les mois, je lui envoie une quinzaine de pages. De mon côté, j’ai un correspondant en France qui est Michel Herr, puis Jacques Neveux. Dans cette période de la guerre, tu te trouves coincé, dans les opérations de « maintien de l’ordre », entre Front de libération nationale (FLN) et l’Organisation de l’armée secrète (OAS)... J. Brugié C’est la période la plus infernale que j’ai vécue. Je suis chargé du maintien de l’ordre en plein centre-ville d’Oran, entre les quartiers « nègre » et « européen ». Les conditions que je pose - à savoir aucune intervention dans ces quartiers - sont acceptées. Un contact arabe me fait savoir qu’une manifestation est prévue. Je l’assure de ma position. Il y avait des tas de personnes à cheval, des youyous, des slogans sur l’indépendance. Du côté européen, ils étaient sidérés. Quelques jours plus tard, en représailles, nous recevons d’un immeuble des rafales de fusils mitrailleurs, au cri d’« Algérie française ». J’ai raté Jouhaux de peu ce jour-là. Penses-tu aujourd’hui qu’il était possible d’être communiste et officier, et quelles étaient les relations parti/officiers ? J. Brugié - Franchement, je ne sais pas si l’on pouvait allier les deux rôles. Quant aux relations avec le Parti, je n’en ai pas eues directement. Toutes transitaient par les « Versaillais ». J’ai eu des relations avec le parti lorsque j’ai quitté l’armée. J’ai sûrement mythifié le parti, en gardant l’image de 1944. Propos recueillis par Daniel Vey 1. École d’officiers.

2005-09-01

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1 juillet 2005 ALGÉRIE - Grande braderie nationale

L’État algérien libéralise le secteur des hydrocarbures pour satisfaire aux appétits des multinationales.

Le 1er juillet, l’accord de partenariat entre l’Algérie et l’Union européenne devait entrer en vigueur. La visite, cette semaine, de la commissaire européenne aux Relations extérieures et à la Politique de voisinage, à Alger, semble indiquer un report de date. La multiplication des poursuites judiciaires contre la presse algérienne dite indépendante et la distribution de peines à quelques journalistes connus ne semblent pas étrangères au fait. « Ce qui est positif doit être jugé positivement » a déclaré l’émissaire diplomatique que l’on sent gênée de peiner un si bon élève que l’Algérie. Les Algériens qui s’échinent à survivre avec des salaires de misère savent bien de quoi l’Union européenne veut féliciter les gouvernants algériens. Le pétrole et le gaz, principales ressources du pays, ont été bradés, le 20 mars dernier. Le Parlement algérien a voté une loi qui supprime la souveraineté algérienne sur son sous-sol. Les multinationales pourront ainsi détenir 70 % des parts de propriété, et même 100 %, si la société publique, Sonatrach, renonce aux 30 % qui lui sont concédés. L’Algérie devient ainsi le seul pays de l’Opep à renoncer à la règle des 51 % contrôlés par un État producteur. L’entreprise d’État et les multinationales sont mises en concurrence directe : ainsi, Sonatrach n’a bénéficié d’aucun des cinq derniers appels d’offres en mai dernier. La nouvelle Autorité de régulation des hydrocarbures est chargée d’arbitrer entre les intérêts de l’entreprise algérienne et ceux des investisseurs privés. Elle fixera donc les prix des produits dérivés du pétrole sur le marché intérieur. Ainsi les Algériens paient leur gaz 5 % plus cher. La logique relève des négociations entamées avec l’OMC et qui sont près d’aboutir. Quel rapport avec l’Union européenne, donc ? L’accord vise « à développer les échanges, assurer l’essor de relations économiques et sociales équilibrées et fixer les conditions de la libéralisation progressive des échanges de biens, de services et de capitaux ». Il fallait donc s’attaquer aux barrières douanières, c’est fait depuis l’ordonnance présidentielle du 20 août 2001. Il ne reste plus qu’à élargir la brèche jusqu’à 2012, date de création d’une zone de libre-échange. L’accord garantit, d’autre part, « la libre circulation des capitaux concernant les investissements directs en Algérie ainsi que la liquidation et le rapatriement du produit de ces investissements ». Autrement dit, les multinationales peuvent quitter le pays quand elles le décident avec leur capital d’investissement et rapatrier leurs bénéfices à tout moment. Quel intérêt pour le pays d’accueil puisque même la proposition de favoriser l’emploi d’une main-d’œuvre algérienne n’a pas été retenue ? Les salaires de misère payés aux nationaux ne garantiraient donc pas les taux de profit que visent les multinationales. Mais comment placer des capitaux dans un pays instable qui sort à peine d’une guerre civile ? Rassurer les investisseurs est donc la mission que s’est donné le président des Algériens, Abdelaziz. Bouteflika, depuis son premier mandat : paix, réconciliation nationale, projet d’amnistie... et libéralisation extrême. Pour la sécurité maximale de la circulation des capitaux, il fallait des banques privées. Elles existent, désormais. Il faut supprimer la toute puissance des banques algériennes chargées du change. Leur privatisation est au menu. Que reste-t-il ? Les réserves de change accumulées ces dernières années grâce à la hausse du baril de pétrole ? Près de 50 milliards de dollars, dit-on. Qu’à cela ne tienne ! La présidence et son gouvernement proposent le paiement en avance de traites de la dette publique et un plan « Marshall ». Ce plan de relance, qui calmera au passage la colère des salariés qui voient leurs usines bradées à des prix symboliques et celle des jeunes condamnés aux chômage, se chargera de préparer les routes et chemins de fer nécessaires au négoce international qui s’installe confortablement. Malika Aïche

2005-06-30 Libellés : Algérie

6 mai 2005 Il y a soixante ans... - Les massacres de Sétif et Guelma

Le 8 mai 1945, l’armée coloniale française massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Si cette date ne marque pas le début de la guerre de libération, elle marque une étape de l’affaiblissement de l’Empire français.

Le 8 mai 1945, à Sétif, dans le Constantinois, la population algérienne manifeste pour célébrer la victoire alliée1. Le prestige de la France puissance coloniale a été affaibli avec la défaite de 1940, puis lors du débarquement allié de novembre 1942, où les États-Unis ont diffusé en masse la Charte de l’Atlantique, document qui condamne le colonialisme. Face aux déceptions engendrées par la métropole, qui refuse d’accorder l’égalité politique aux « Français musulmans d’Algérie », le nationalisme algérien s’est radicalisé depuis les années 1930, à l’image d’un leader modéré comme Ferhat Abbas, d’abord assimilationniste, puis partisan d’un Commonwealth à la française, et enfin indépendantiste. Auteur en 1943 du Manifeste du peuple algérien, il a créé les Amis du manifeste et de la liberté (AML), mouvement qui revendique une large autonomie. L’Étoile nord-africaine, mouvement plus radical formé par Messali Hadj, ouvrier algérien d’abord proche du Parti communiste, dissoute en 1937, s’est transformée en Parti du peuple algérien (PPA), et a investi les AML. En avril 1945, Messali Hadj est préventivement déporté par les autorités à Brazzaville. Aussi, dès le 1er mai 1945, des manifestations éclatent dans plusieurs villes d’Algérie, durant lesquelles des slogans nationalistes sont criés et des drapeaux de l’Étoile nord-africaine (l’actuel drapeau algérien) brandis : la police intervient et plusieurs morts sont à déplorer du côté algérien.

Le 8 mai à Sétif, les mots d’ordre nationalistes, anticolonialistes et favorables à la Charte de l’Atlantique sont donc associés à la victoire sur le nazisme. La police tue un jeune scout musulman qui portait le drapeau rouge, blanc et vert. La manifestation dégénère en émeute, les troubles s’étendent à toute la région, et des Européens isolés sont attaqués et massacrés par la population. Leurs cadavres sont souvent mutilés : des années de domination et d’humiliation trouvent ainsi un violent exutoire.

Terrible riposte coloniale

La riposte de l’État colonial est terrible. L’armée conduit la répression dans la région de Sétif, sous les ordres du général Duval, procède à des exécutions sommaires ; l’aviation mitraille des villages. Le grand écrivain Kateb Yacine décrit dans son roman, Nedjma2 : « Les automitrailleuses, les automitrailleuses, les automitrailleuses, y’en a qui tombent et d’autres qui courent parmi les arbres, y’a pas de montagne, pas de stratégie, on aurait pu couper les fils téléphoniques, mais ils ont la radio et des armes américaines toutes neuves. Les gendarmes ont sorti leur side-car, je ne vois plus personne autour de moi. » À Guelma, ce n’est pas l’armée qui se charge de la sale besogne, mais des milices d’Européens encouragées par le sous-préfet André Achiary3. Ce dernier, héros du débarquement de 1942, un des rares représentants de la Résistance en Algérie, n’est pas un homme du sérail de la préfectorale : il veut faire ses preuves et montrer qu’il maîtrise la situation sans l’armée. Après le 8 mai 1945, réprimé à Guelma aussi, il fait arrêter les militants connus du PPA ou des AML. Deux mille cinq cents sont ainsi arrêtés puis jugés dans un simulacre de procès par des gendarmes, des policiers, des miliciens autoproclamés Comité de salut public, avant d’être emmenés et exécutés. Le témoignage d’un survivant, Ouartsi Salah Ben Tahar, épargné car non militant, mais chargé d’enterrer les cadavres, est éclairant, lorsqu’il donne sa version des faits quelques mois plus tard à un commissaire chargé d’un rapport sur la répression : « Étaient avec nous comme miliciens K. A., agent des RG, L. employé au CFA, C., employé à l’hôpital ; nous sommes revenus à la gendarmerie. Le lendemain, 15, à 9 heures, départ de la même équipe, route de Millésimo ; arrivés à la ferme Cheymol, à droite sur la route, nous avons trouvé les cadavres dont quelques-uns étaient carbonisés, nous étions accompagnés de J. et de F. H. À la demande de ce dernier, J. a répondu qu’il y avait cinquante-quatre cadavres. Sous la conduite de J., nous sommes allés à la ferme Cheymol chercher les brouettes et les fourches. Un quart d’heure plus tard, pendant qu’on enterrait les cadavres, deux voitures arrivent, dans la première se trouvait B., inspecteur des RG, dans la seconde, S. B. appela J. et lui dit : “Prends quatre ou cinq hommes pour enterrer les cadavres” qui se trouvaient sur le pont. Nous sommes partis à cinq sous la conduite de J., parmi les morts nous avons trouvé le nommé Iaibi Mohamed, tailleur, encore en vie. J., d’un coup de mousqueton l’a achevé ; nous avons trouvé le cadavre de Hassani A., cheminot, Chreitte M., cordonnier, Braham M., agent de police. Après l’enterrement, nous sommes revenus à la caserne. » Ce récit témoigne de l’unité des colons, quels que soient leur statut social et leur profession, dans la répression. Jean-Pierre Peyroulou parle du « fonctionnement d’un État d’exception, bâti sur une union sacrée des Européens, aussi éloignés que furent leurs opinions et leurs engagements politiques ou syndicaux, de la CGT jusqu’aux anciens pétainistes en passant par toutes les familles politiques de l’époque, contre le péril indigène, au nom de la défense de la colonisation ». Rappelons qu’en métropole, le PCF condamne les émeutes et estime « qu’il faut châtier impitoyablement et rapidement les coupables et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute », tandis que le Parti communiste algérien réclame que soit « réprimée la provocation des agents hitlériens camouflés dans le PPA »4.

Une étape

L’enfouissement rapide des cadavres donne la mesure de la difficulté à dénombrer précisément les victimes des massacres. Une chose est certaine, le déséquilibre entre la centaine de victimes côté européen (86 civils et seize militaires) et les 15 000 à 20 000 morts algériens, selon les estimations des historiens. Les événements de Sétif et Guelma restent inscrits dans la mémoire collective algérienne, et creusent de façon considérable l’écart et la haine entre les communautés. Les Européens comprennent qu’ils sont vulnérables et se regroupent dans les villes, désertant les campagnes, contrôlées de fait par les fellaghas, pour lesquels l’Est algérien devient un bastion. Pour l’historienne Sylvie Thénault5, le 8 mai 1945 n’est pas le début de la guerre d’indépendance algérienne, qui commence bien le 1er novembre 1954, mais il marque une « étape dans la dégénérescence de l’Algérie française », et en dix ans, « l’Algérie est passée de la révolte à la guerre pour l’indépendance ». Les massacres de Sétif et Guelma doivent être rappelés à tous ceux qui tentent de relativiser les crimes du colonialisme français et de la République, faisant preuve d’un véritable négationnisme. On ne peut que souscrire à la pétition initiée par des historiens contre la loi votée au Parlement le 23 février 2005, qui prévoit que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». Reconnaître les responsabilités de la France coloniale est un préalable indispensable pour tout véritable travail de mémoire en ce domaine.

Sylvain Pattieu

1. Boucif Mekhaled, Chroniques d’un massacre. 8 mai 1945. Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, « Au nom de la mémoire », 1995. 2. Kateb Yacine, Nedjma, Le Seuil, Paris, 1956. 3. Tout ce qui concerne Guelma est tiré (y compris le témoignage qui suit) de Jean-Pierre Peyroulou, « Rétablir et maintenir l’ordre colonial en Algérie française : la police et les Algériens 1945-1962 », in Benjamin Stora et Mohammed Harbi (dir.), La Guerre d’Algérie, la fin d’une amnésie, Paris, Laffont, 2004 ; « La milice, le commissaire et le témoin : le récit de la répression de mai 1945 à Guelma », Bulletin de l’IHTP, n° 83, premier semestre 2004. 4. René Dazy, La Partie et le tout, le PCF et la guerre franco-algérienne, Syllepse, 1990. 5. Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, 2005.

2005-05-05 Libellés : Algérie, Histoire 0 commentaires

5 mai 2005 IMMIGRATION - Algériens à Renault-Billancourt

Laure Pitti est historienne, elle est l’auteure d’une thèse sur Les Ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des années 1970, qui doit prochainement être publiée. Une version longue de l’interview sera dans le prochain Critique communiste.

Peux-tu expliquer ta recherche ?

Laure Pitti - On a longtemps parlé de « travailleurs immigrés », mais quand il s’est agi d’en faire l’histoire, on a fait l’histoire des immigrés ou l’histoire des politiques d’emploi, rarement l’histoire des ouvriers immigrés dans leur vie d’usine. J’ai voulu, à partir de ce cas emblématique qu’étaient les ouvriers algériens de l’usine Renault de Billancourt, étudier l’histoire de ces immigrants dans ses conjonctions entre histoire sociale et politique, entre histoire de l’entreprise et des ouvriers coloniaux dans l’entreprise.

Emploies-tu ce terme d’ouvriers coloniaux de 1945 à 1975 ?

L. Pitti - Je n’utilise le terme que jusqu’en 1962. Je me suis longtemps posé la question de savoir si je devais employer le terme de post-coloniaux. Ces ouvriers n’étaient plus des « coloniaux », mais les ressortissants d’une nation indépendante. Le prisme colonial fonctionne encore en partie dans la manière qu’a l’entreprise de gérer les ouvriers ressortissants des ex-territoires colonisés. Si on étudie les relations au travail, carrières, méthodes d’encadrement des ouvriers étrangers, on voit que les nationalités issues de pays non colonisés étaient soumises à des méthodes de gestion similaires. Il y a cependant une gradation : la promotion professionnelle des travailleurs italiens, portugais, espagnols, est plus importante que celle des « Africains du Nord » (appelés ainsi par l’entreprise) dans les années 1960-1975. Il y a donc des logiques post-coloniales, mais qu’il faut identifier sur des phénomènes précis, sans généraliser en partant du simple fait que l’on est en présence de ressortissants ou d’originaires des pays anciennement colonisés. Les schémas différenciés de promotion s’appuient sur une gestion ethnique de la main-d’œuvre, avec un moindre accès des Algériens, réputés « analphabètes », à la formation professionnelle ; mais ils sont aussi discriminés par un système de classification à l’œuvre dans les années 1960 : la cotation de poste. Avec ce système, un ouvrier est payé différemment selon son poste, les feuilles de paye sont opaques. Cet arbitraire du salaire, instrument de discrimination, s’applique à tous les OS. Si on regarde seulement les discriminations infligées aux ouvriers en tant qu’Algériens, on passe à côté de ça, alors que la logique discriminatoire est aussi le produit de l’évolution de l’organisation du travail, elle ne se réduit pas au fait colonial, à un post-colonialisme qui en serait la perpétuation à l’identique dans l’ère des indépendances. Les processus discriminatoires l’excèdent et l’englobent.

Comment étaient vécues les discriminations, en tant qu’ouvriers ou en tant qu’Algériens ?

L. Pitti - Dans les années 1960, les mots d’ordre des grèves touchent à cette condition d’OS. Avant, dans les années 1950, quand se posait la question de l’indépendance nationale algérienne, ce qui était remis en cause était la condition de colonisé. La question professionnelle passait au second plan. Pour autant, il n’y a pas de dichotomie entre « ouvrier » et « Algérien », entre appartenance de classe et appartenance nationale, mais des mobilisations qui traduisent selon la période les préoccupations dominantes. Une part des militants algériens était de formation et de conviction marxiste, mais se battait pour la libération nationale. Le concept de post-colonialisme est-il valable dans ce contexte ? L. Pitti - Le terme de post-colonialisme ouvre un champ d’étude trop peu exploré en France. Ici cependant, les critères coloniaux de gestion se transforment en incluant le substrat colonial pour le dépasser. Si la question est de savoir si on passe de « l’indigène colonial » à « l’indigène de la République », ma réponse est clairement non, car on ne peut, à mes yeux, essentialiser le post-colonisé comme la République colonisatrice essentialisait « l’indigène », réputé par nature différent. Les mécanismes de la différenciation post-coloniale, les formes que revêtent les discriminations me semblent plus complexes ; comme la mise en exergue d’une « question de l’immigration » ou d’un « problème immigré » depuis le début des années 1980 ne découle pas, selon moi, de la seule histoire coloniale de la France, mais aussi du contexte politique national et international de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

Quels étaient les rapports entre ouvriers et syndicats français et ouvriers algériens ?

L. Pitti - Dans les années 1950, la CGT est le syndicat où se regroupent majoritairement les ouvriers algériens. Après 1956, le rouleau compresseur du vote des pouvoirs spéciaux à l’Assemblée nationale par le PCF provoque un alignement de la CGT de Renault-Billancourt sur les positions nationales du parti. Les ouvriers algériens s’éloignent alors de la CGT, déconnectée à leurs yeux du soutien effectif à l’indépendance, au profit de la seule mobilisation contre la répression, pour organiser la solidarité en direction des militants nationalistes licenciés, sans aller cependant jusqu’aux arrêts de travail. Les rapports entre ouvriers algériens et français ne sont pas réductibles aux rapports entre ouvriers algériens et syndicats, notamment du fait de l’aide effective de certains ouvriers français à l’indépendance, d’ailleurs mis à l’index pour cela par leur organisation syndicale ou politique. Après 1962, la question se déplace aux rapports entre syndicats et OS. Il y a une méconnaissance de la condition d’OS de la part de la CGT. Le prisme revendicatif de la CGT est celui de la revendication salariale, sa base de masse, les OP ; et souvent la CGT considère les luttes des OS comme des luttes catégorielles. À partir de 1968, les OS ne revendiquent pas des augmentations salariales mais la fin de la cotation de poste ; ils réclament la possibilité d’une promotion professionnelle. En 1968, la CGT, à la tête du comité de grève, refuse aux rédacteurs d’une plate-forme revendicative des OS la possibilité de faire un communiqué à l’assemblée générale quotidienne ; elle argumente que les revendications spécifiques sont à défendre dans les structures spécifiques, les commissions par nationalités. Aujourd’hui des syndicalistes CGT reconnaissent que la lutte des OS, vive entre 1972 et 1975 à Billancourt, a profité à tous les ouvriers de l’usine. Propos recueillis par Sylvain Pattieu

Rouge 2005-05-05 Libellés : Algérie, Histoire, Immigration, Livres

29 avril 2005 Journalistes entôlés en Algérie

À l’heure où Bouteflika annonce, à grands renforts d’apparitions télévisuelles, l’œuvre devant parachever son actuel mandat présidentiel - l’amnistie générale des acteurs de la sale guerre - une profession entière prend le chemin de ses geôles : les journalistes. Dernier épisode en date, la condamnation de cinq journalistes membres des rédactions du quotidien Le Matin (qui a cessé de paraître en juin 2004) et de l’Humanité à des peines allant de deux à cinq mois de prison, suite à des articles accusant le pouvoir de détournement d’argent public pour financer des appartements de haut standings pour ses proches, ou de malversations financières lors de l’attributions d’une licence d’exploitation GSM au profit d’un investisseur du Golfe, ami de Bouteflika. Cette affaire révèle l’une des facettes de l’offensive ultralibérale et mafieuse en cours en Algérie, celle d’un pays à vendre, de la cave au grenier, pour le plus grand bénéfice des clans du pouvoir. En levant le voile sur ce visage du régime algérien, une partie de la presse a franchi la dernière ligne rouge que ce dernier pouvait tolérer. Il n’avait pourtant pas ménagé sa peine pour la réduire au silence par le passé. Mais, plus que jamais en odeur de sainteté pétrolière et sécuritaire auprès de ses « partenaire occidentaux », il a choisi la voie la plus efficace : la prison. La prochaine cible désignée, le quotidien Le Soir d’Algérie, risque de cesser sa diffusion dans les deux prochains mois, en raison de l’emprisonnement de sa rédaction. Avec cette offensive, c’est un autre pan de la société civile algérienne qui risque de disparaître, dans l’indifférence internationale.

2005-04-28 Libellés : Algérie 0 commentaires

8 mars 2005 Cinquante ans après - La guerre d’Algérie n’est pas finie

Le 1er novembre 1954 débutait la guerre de libération algérienne. En divers points du territoire, en zones urbaines aussi bien que dans les campagnes, le Front de libération nationale-Armée de libération nationale (FLN-ALN) lançait une série d’opérations armées. L’indépendance ne sera acquise que huit ans plus tard, en 1962, au prix d’un conflit sanglant dont les traces persistent aujourd’hui, dans la métropole coloniale aussi bien qu’à travers le chaos présent en Algérie. Nous avons rencontré Benjamin Stora, historien et enseignant à l’Inalco1. Parmi ses ouvrages les plus récents : « Algérie 1954 » (Le Monde / l’Aube, 2004) ; « La Guerre d’Algérie, 1954-2004 » (en codirection avec Mohammed Harbi, Robert Laffont).

• Cinquante ans après, quel retour sur l’insurrection algérienne ? Benjamin Stora - L’insurrection algérienne contre la présence coloniale française a marqué les esprits, car elle se situe dans le contexte particulier de la décolonisation et de l’apparition du tiers-mondisme. Elle intervient entre deux événements majeurs des années 1950, la Révolution indochinoise, avec la défaite française de Dien Bien Phû en 1954, et la Révolution cubaine. Beaucoup d’espoirs ont été placés dans ce processus de décolonisation, principalement en ce qui concerne deux aspects : le règlement de la question nationale et la possibilité d’améliorer la question sociale, de sortir du sous-développement. La question nationale a commencé à être réglée par la Révolution algérienne contre la colonisation, même si elle persiste encore aujourd’hui, par exemple sous la forme de la question berbère ou des usages de la langue française par rapport à l’arabe ; mais la question sociale ne l’a pas été vraiment, ce qui a suscité beaucoup de déceptions et pose le problème de la nature autoritaire du pouvoir politique. Ce problème social et démocratique s’explique en partie par la longueur de la guerre, huit ans, qui a entraîné une véritable « brutalisation » de la société algérienne. Deux millions de paysans ont été déplacés, des dizaines de villages ont été détruits, des centaines de milliers d’Algériens se sont réfugiés à la frontière, sans oublier bien sûr les disparitions physiques, l’utilisation du napalm, la torture systématisée... Le paysage agricole a été dévasté, ce qui explique aussi les difficultés de l’Algérie indépendante. Le départ des Européens d’Algérie a désorganisé la société, les enseignants notamment étant nombreux parmi eux. A l’intérieur du mouvement nationaliste algérien, la guerre a entraîné une montée en puissance du rôle de « l’armée des frontières » qui s’est affirmée au détriment des maquis de l’intérieur, et la mise à l’écart des dirigeants de la fédération de France du FLN, lesquels avaient été au contact du mouvement ouvrier français. Au moment de l’indépendance, l’armée a ainsi pu éliminer le pouvoir civil symbolisé par le gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). • Le départ des « pieds-noirs » était-il inéluctable ? B. Stora - Les Algériens eux-mêmes ont été surpris par ces départs massifs. Rétrospectivement, quand on observe la fin de l’apartheid en Afrique du Sud par exemple, on se dit qu’il aurait été possible de concevoir une autre société, plus multiculturelle. Mais cela n’a pas été possible en Algérie car le système colonial ancien n’admettait aucune évolution (les Algériens de confession musulmane étaient considérés comme des « sujets » dans ce qui était caractérisé comme... des départements français !) et la guerre a été trop dure entre les communautés. D’autre part, les Européens d’Algérie n’avaient pas de représentants politiques capables de tendre la main aux Algériens et de construire une société ensemble : seuls les ultras de l’Algérie française portaient leur voix et les « libéraux » étaient marginalisés. Le cas d’Albert Camus est révélateur : il a proposé, en 1956, de négocier une trêve avec le FLN et a été rejeté violemment par la communauté pied-noire. Camus n’était pas pour l’indépendance de l’Algérie, il cherchait une solution intermédiaire, de type fédéral, rejetée par les deux camps. Car la guerre a entraîné aussi une radicalisation du FLN, qui est resté figé sur des positions idéologiques très communautaires, à base de religiosité islamique. Le Front n’a jamais vraiment envisagé la dissociation entre nationalité algérienne et appartenance à la communauté musulmane. Il manquait peut-être également au FLN une personnalité hors du commun, comme Nelson Mandela en Afrique du Sud, pour surmonter tous ces problèmes, organiser la réconciliation, sans pour autant oublier. • Quels sont aujourd’hui encore les effets en France de la guerre d’Algérie ? B. Stora - Il y a eu transfert d’une mémoire coloniale, qui pèse toujours sur la société française et les mentalités, vers le racisme anti-arabe. La France n’a pas réussi à dépasser le passé colonial, à le regarder en face, ce qui est très mal vécu par une partie de la jeunesse d’origine immigrée. D’autre part, le problème du rapport entre le religieux et le politique, question dont la gauche devrait s’emparer à bras-le-corps, n’a pas été réglé, placé au second plan durant la guerre d’Algérie par l’urgence de la question nationale. Une conception séculière et non communautaire du politique devrait prévaloir. Le racisme colonial contre les populations immigrées et le communautarisme ethnico-religieux de repli sont les deux héritages parallèles de la période coloniale. Ils restent les deux questions à résoudre. Ces deux attitudes risquent de conduire à une guerre de mémoires autour de la guerre d’Algérie, comme je l’avais suggéré dans mon ouvrage, La Gangrène et l’oubli, publié en 1991, au moment des batailles pour l’égalité des droits et contre le racisme. • Faut-il commémorer, et comment le faire, la guerre d’Algérie aujourd’hui ? B Stora - Il ne faut pas s’enfermer dans des pratiques de commémoration qui « muséifient » la mémoire. Une mémoire de ressassement, de rumination, peut être dangereuse, conduire à une volonté de revanche. La seule mémoire qui vaille est une mémoire citoyenne, qui se projette vers l’avenir et se demande comment ne pas répéter les erreurs coloniales du passé. La date choisie par Chirac pour commémorer la guerre d’Algérie (le 5 décembre) ne correspond à rien, évacue l’histoire. La mémoire ne peut s’accrocher qu’à des événements historiques : la date du 19 mars, celle des accords d’Evian de mars 1962, un temps adoptée par la gauche avant qu’elle ne fasse machine arrière, semble être la meilleure. La question de l’Irak, le conflit israélo-palestinien prouvent aujourd’hui que l’importance de la question nationale n’a pas encore été comprise. Un bon usage de la mémoire permettrait d’éviter de rejouer les situations : on ne règle pas les questions nationales et le passage à la démocratie politique par l’installation d’armées étrangères. De tels agissements ne peuvent conduire qu’au renforcement du sentiment nationaliste et/ou religieux, à la violence extrême, à la destruction du champ politique. Propos recueillis par Sylvain Pattieu 1.Institut national des langues et civilisations orientales.

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3 mars 2005 ALGÉRIE - Code de la famille

En Algérie, le rapport de forces politique reste en faveur des islamistes et autres conservateurs. Dans le cadre du débat sur l’amendement du code de la famille, qui dure depuis près d’une année, la levée de boucliers a été générale contre la proposition de suppression du wali (tuteur) pour le mariage des femmes, y compris majeures, un amendement qui aurait pu leur donner un semblant de liberté de choix. Bouteflika a préféré légiférer par ordonnance pour clore définitivement le débat et pour maintenir le statu quo autour de la campagne d’amnistie générale qu’il a entamée. La polygamie est maintenue, même si obligation est faite à l’époux d’avoir le consentement de l’épouse devant un juge qui doit, par ailleurs, vérifier l’aptitude du mari à assurer l’équité et les conditions nécessaires à la vie conjugale. Les féministes algériennes, qui estimaient dès le départ que les amendements étaient trop timorés, reconnaissent néanmoins une avancée réelle concernant le divorce. En fait, obligation est faite à l’époux de trouver un logement pour la femme et les enfants avant de divorcer, ce qui permettrait, si la loi était appliquée rigoureusement, d’empêcher que des centaines de femmes et d’enfants se retrouvent à la rue au lendemain d’un divorce. Le code de la famille reste un frein réel pour le combat démo-cratique et les mouvements féministes algériens ne baissent pas les bras. Ils se mobilisent déjà pour les prochaines batailles.

Rouge 2005-03-03 Libellés : Algérie

21 octobre 2004 ALGÉRIE - Abolir le code de la famille

Le projet de loi de réforme du code de la famille devrait être présenté à l’Assemblée algérienne courant novembre. Les amendements ne répondent d’ores et déjà aucunement aux revendications du mouvement féministe.

Bouteflika a prévenu : hors de question de s’écarter de la charia. En résulte un ensemble consacrant, pour chaque avancée, l’intangibilité du reste. Certains amendements mettraient fin, il est vrai, à des situations dramatiques. En cas de divorce, le domicile conjugal reviendrait à la mère si elle a la garde des enfants (ce qui est quasiment toujours le cas) et ce, tant que le mari ne sera pas en mesure de lui en fournir un nouveau. de nombreux SDF sont des mères et leurs enfants, jetés à la rue par leur mari. L’obligation d’un tuteur masculin autorisant le mariage d’une fille serait supprimée et l’âge légal minimum ramené à 19 ans. La loi consacrerait l’égalité des droits et obligations entre conjoints tout en renforçant le pouvoir judiciaire en matière de droit de garde, de logement et de pensions alimentaires. Mais si l’étau se desserre, le pouvoir se refuse d’aller plus loin et de bousculer le dogme religieux : ainsi la polygamie, même soumise à l’autorisation d’un magistrat, n’est pas abolie, alors même qu’elle ne concerne que 1,5 % des hommes mariés. Argument avancé : le « risque de stérilité de l’épouse » ! Le mariage d’une algérienne avec un non musulman est toujours proscrit. Quant à l’héritage, rien ne change. Rare disposition codifiée par le Coran, l’inégalité de traitement perdure : dans un cas d’ascendance directe, la part d’un homme est fixée au double de celle de sa sœur. La répudiation n’est pas abolie et le droit des femmes au divorce est encadré. Des dispositifs- clés du système patriarcal sont donc maintenus. Sans remettre en cause la structure globale du texte, les amendements visent à combler timidement le fossé qui se creuse entre un texte moyenâgeux et une société en évolution. Les femmes représentent 15 % de la population active, chiffre qui a doublé en vingt ans, et ce processus semble désormais irréversible. Plus de 53 % des femmes ont un niveau scolaire secondaire ou supérieur contre 25 % des hommes. Elles constituent 50 % des effectifs du corps médical et enseignant, et elles sont majoritaires dans d’autres secteurs de la fonction publique. Enfin, dans une société en pleine précarisation, elles investissent le secteur des services ou de l’emploi informel et font vivre des familles entières. Il n’est plus rare que le soutien de famille soit « une », accroissant du même coup leur poids économique dans les familles. Ce mouvement s’accompagne d’une chute brutale de la démographie (le taux d’accroissement naturel est passé à 1,53 % en 2003) et d’un recul de l’âge moyen du mariage à 31 ans. En 2002, 55 % des femmes algériennes étaient célibataires. Mais l’évolution s’accompagne de réactions violentes dans une société machiste, nourrie par les discours haineux de la classe politique et des institutions religieuses. Le résultat se manifeste par une explosion des violences faites aux femmes : violences conjugales et domestiques ou enlèvements, suivis de viols. Les statistiques de la gendarmerie algérienne avancent une hausse de 400 % par rapport à l’année écoulée, et ce pour le seul premier semestre 2004... Un climat délétère encore renforcé par la campagne des partis islamistes contre le projet de réforme - leur réaction ne s’est en effet pas faite attendre - qualifiant le projet de loi de « complot contre le peuple algérien et sa religion répondant aux attentes de femmes masculinisées, incapables de former une famille ». Une « instance de protection de la famille », cherchant à réunir 1,5 millions de signatures a été constituée. Ce qui pourrait objectivement favoriser Bouteflika en le présentant comme un rempart et, du même coup, obliger les autres à soutenir son projet en ravalant leurs revendications « abolitionnistes ». Les partis libéraux de la mouvance « démocrate » se contentent d’ailleurs de saluer des avancées, tout en regrettant du bout des lèvres les limites des amendements. La porte entrouverte pourrait rapidement se refermer et les associations féministes ne s’y sont pas trompées, appelant à la mobilisation pour contrecarrer la campagne islamiste et pour réclamer l’abrogation pure et simple du code de la famille. Le chemin est encore long. Riad Zekour

 
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