dimanche, 21 juillet 2019
 

Éléments de réflexion sur la déferlante populaire en Algérie

1- La déferlante populaire que l’Algérie a vécue ce vendredi début du mois de mars a indéniablement changé la situation politique du pays, du moins au niveau des consciences. Les rapports de force sur le terrain n’ont pas encore bougé. La revendication principale qui a déclenché ce raz de marrée humain est le refus de la candidature du président sortant Bouteflika pour un cinquième mandat, à cause de sa maladie et de son infirmité. Ce refus est d’abord une attitude morale contre l’immortalité du régime qui se « cache » derrière un vieillard malade. C’est un rejet, sur le même terrain de l’éthique, de ce régime « voleur et corrompu » en revendiquant son départ immédiat. Mais l’ampleur nationale de ce mouvement place déjà la révolte au delà de cette revendication immédiate qui est le refus du « 5° mandat » pour s’inscrire dans une revendication politique et sociale profonde et globale. Pour saisir la portée de cette dimension il faut essayer de comprendre sa nature, sa composante et son histoire.

2- Ce mouvement n’est pas spontanément « descendu du ciel ». Les barricades, les protestations sociales, culturelles et politiques n’ont jamais cessé sous le règne de Bouteflika. l’annonce de la candidature du président malade a mis en branle la protestation qui est monté crescendo à l’approche de la date fatidique du 03 mars qui est celle de la clôture des candidatures. De ce fait, l’issue et l’orientation que prendra ce mouvement dans un avenir proche dépends en première instance de l’issue de ces élections. Son devenir dépends en dernière instance de son niveau d’organisation, de la nature de la direction qui sortira de ce mouvement et du poids des forces sociales et politiques qui sera le fruit d’une lutte acharné qui a déjà commencé « discrètement » par une lutte de mots d’ordre et de revendications immédiates.

3- Au niveau organisationnel, le mouvement a pris la forme des « gilets jaunes ». Suite à des appels anonymes sur les réseaux sociaux, la manifestation a commencé les 22 février, pour continuer au cours de la semaine chez les étudiants (es) et rependre ce vendredi 1 mars. Le mouvement n’a donc pas de direction. Il refuse toute ingérence politique. Mais il est superbement organisé et discipliné. Sociologiquement, c’est un mouvement populaire dans le sens où il est composé de toute catégorie sociale et catégorie d’âge. Toutefois il est à noté la forte présence de jeunes qu’on pourra désigner par le terme « de jeunes de quartiers populaire », essentiellement lycéens et étudiants. Ils rythment les marches par leurs chants, logique stade de football. Il y a aussi la présence de ce qu’on pourrait appeler « les couches moyennes ». C’est dans cette catégorie qu’on trouvera la forte présence féminine. La présence des travailleurs est évidement très forte, mais pas comme « catégorie à part », mais « catégorie sociologique »et non comme « catégorie sociale » ou professionnelle. Les mots d’ordre socio-économiques sont pour l’instant absents. C’est ce qui explique l’absence d’échos à la l’appel à la grève générale pour aujourd’hui 03 mars. Mais dans ce melting-pot sociologique il y a fusion et harmonie des marcheurs. Tous contre le gouvernement immoral, voleur et corrompu.

4- Au niveau politique, la crise peut être définie comme une crise politique du régime. Le régime est une coalition de quatre parti (FLN, RND, TAJ (Fraction issue des frères musulman) et MPA, (une fraction issue du RCD « démocrate-kabyle »). Tous libéraux. Cette coalition est bien sur soudée par l’institution militaire, la police, l’UGTA et l’organisation patronale FCE. Cette crise était latente depuis un certain temps. Elle s’est exprimée par des règlements de compte dans les institutions (coup de force contre le président de la APN (parlement), dossier de drogue, des règlements de compte dans l’institution militaires, dans la police….). L’opposition à cette coalition vient de l’autre fraction des libéraux, voire ultralibéraux. Celle-ci n’a pas d’expression politique visible. Elle s’exprime économiquement par le nouveau « oligarque » Rabrab, par les médias, par quelque parti faibles et un récent candidat à la présidentielle, Ghediri, générale de l’armée en retraite. L’issue de cette contradiction prend la forme d’une réforme constitutionnelle post-Bouteflika. La coalition au pouvoir a avancé la tenue d’une « conférence inclusive » après les élections du 18 avril. Avec la réélection de Bouteflika, elle assure la direction de cette « réforme ». Voyant le piège, l’opposition « libérale », désunie, réclame des élections sans Bouteflika. Ce qui permettra, de ce point de vue, d’affaiblir la coalition présidentielle en crise latente. Voila ou réside l’enjeu du « 5 mandat ». mais, cette crise est passée de son état latent à un état patent avec l’intervention des masses populaires comme troisième acteur dans cette équation à l’approche des élections.

5- Tout se joue donc au niveau de ces revendications immédiates qui sont liées à l’issue des élections présidentielles. Il ne s’agit pas de situer le débat au niveau des revendications dites « minimum » par opposition aux revendications « maximums ». Ce serait tomber dans le piège d’une nécessaire rupture révolutionnaire en partant d’une critique utopique. Il s’agit de partir d’une critiqué du réel et penser en terme de transition vers quelque chose qui ne sera que le fruit des luttes avec sa part de hasard et d’imprévu. Sur ce plan, l’enjeu reste le devenir des élections présidentielles du 18 avril qui concentre toutes les critiques. Trois hypothèses s’offrent à nous :

- 1- La coalition présidentielle choisie l’affrontement et maintient Bouteflika comme son candidat. Ce qui voudra dire la non tenue des élections, car elles ne pourront pas se tenir vu le nouveau rapport de force imposé par la rue. L’issue ce serait dans ce cas l’intervention de l’institution militaire pour un état d’exception, le temps d’organiser « la transition » en qualité d’arbitre. Ce qui peut facilement être acceptée par tout le monde, y compris les masses vue le niveau de conscience actuel et le niveau d’organisation.

- 2- La démission (ou le retrait) de Bouteflika avant les élections (Bouteflika est encore à Genève, et il n’a pas encore déposé son dossier de candidature à l’heure où je vous écris) en qualité de président en exercice. Ce qui créerai un « vide juridique », et annule de fait les élections. Elles seront donc reportées sans intervention de l’armée. C’est en quelque sorte le scénario Chadli Benjedid en 91, avec moins de pression.

- 3- d‘autres scénarios intermédiaires qui vont dans le sens de négocier la transition en allant vers une conférence nationale de reforme de la constitution avant les élections se construisent.

Mais le temps presse. Les masses dans la rue font pression. L’histoire s’accélère dans ces conditions. C’est donc pour l’instant une guerre de mot d’ordre : « Contre le cinquième mandat » qui a comme fonction affaiblir la coalition présidentielle, à défaut de l’éliminer. Deuxième mot d’ordre « la réforme de la constitution » après ou avant les élections. Il a comme fonction d’organiser une transition douce sous la direction du pouvoir actuel. Un troisième mot d’ordre : « la constituante ». Ce dernier a comme fonction de maintenir la brèche ouverte et empêcher un consensus total entre libéraux sans voix discordante.

6- A un autre niveau d’analyse, parmi les candidats en lice, un personnage sort du lot : Ali Ghediri., ancien militaire en retraite comme un plan B ? Il est venu un peu tard. Mais on sentait une construction derrière. Qui est Ghediri ? il représenterait une fraction des militaires qui veulent en découdre. Un peu à la "Portugaise", toute proportion gardée. C’est donc une fraction de ce pouvoir qui serait derrière ces événements. Une sorte de révolte du sérail, mais un sérail plus large que la famille de Ben Ali en Tunisie ou encore De Assad en Syrie. C’est un sérail bureaucratique qui s’est embourgeoisé et qui a une grande clientèle. Une bureaucratie plus ancrée dans la population que la bureaucratie égyptienne. Une bureaucratie moins élitiste que la famille royale marocaine. C’est donc difficile de tout manipuler et de tout contrôler. Quoiqu’il en soit, la brèche est ouverte dans le système du pouvoir. Une brèche qui sera au service du plus tacticien entre la coalition au pouvoir et l’opposition libérale. Suivons donc l’itinéraire de ce Ghediri. Pour l’instant le pouvoir ne joue pas l’affrontement. Il peut facilement faire sortir sa clientèle qui est réelle. Il ne l’a pas fait ? Mais ça sonne les tractations. Mais le mouvement s’est élargit. Il a dépassé les "initiateurs", si initiateur il y a. De toute façons, quelques soit les tractations de coulisses, il y a surenchère sous la pression des manifestants. Ça va se jouer entre "les réformes" et qui va organiser ces réformes d’un coté et l’assemblé constituante d’un autre coté, avec toujours la question de savoir qui va l’organiser ?

7- Au niveau régional et géopolitique, comment inscrire cette révolte comme un moment du cycle ouvert par la Tunisie et la « révolution arabe » ? ou doit-on l’inscrire dans une crise plus large du capitalisme ? il serait peut-être plus indiqué de commencer de lire ces événements à partir de son historicité algérienne qui est pleine de rebondissement, avec une onde de choc aux territoires voisins, la Tunisie qui n’a pas encore fermes sa brèche et la Maroc qui a ouvert une brèche au Rif. D’un autre coté, les tractations en cours ne se limitent surement pas aux coulisses du pouvoir algérien. Elles sont surement à Genève, un pays parait-il neutre !!!!! il y a ici des pistes ouvertes pour des lectures plus profondes. Il y a bien sûr la piste sociale et économique qui est structurante qu’il faudra travailler.

Espérons qu’on ne rentrera pas dans un autre gouffre. Il y a chez les algériens et algériennes d’aujourd’hui, une sorte de dignité retrouvée, une joie de se retrouver et de penser l’avenir sans défaitisme, préparer les luttes futures en commençant par le 08 mars prochain. Hasard du calendrier.

Nadir Djermoune est militant du PST en Algérie.

 
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