mercredi, 18 octobre 2017
 

Égypte : la répression ne fait pas taire la contestation

Quelques jours après sa disparition, le soir du 25 janvier 2016, cinquième anniversaire du début du mouvement contre le dictateur égyptien Moubarak, l’étudiant italien Giulio Regeni était retrouvé mort, dans une banlieue du Caire, des suites d’atroces tortures. Cette affaire perturbe, temporairement en tout cas, les relations diplomatiques entre le président al-Sissi et le gouvernement italien, qui a rappelé son ambassadeur au Caire le 9 avril dernier, compromettant sans doute dans l’immédiat la conclusion d’accords économiques entre le groupe pétrolier ENI et l’État égyptien sur l’exploitation de l’important gisement de gaz offshore de Zohr. Mais si cette fois le cas a fait scandale car il a concerné un ressortissant européen, il ne lève qu’un coin du voile sur l’attitude des services de l’ex-maréchal contre ceux qui le contestent, dans les entreprises, les administrations, dans la presse, sur les réseaux sociaux, et qui connaissent bien souvent les geôles, la torture ou la «  disparition forcée  ». L’aggravation de la crise économique, le chômage, dû notamment à la baisse de la fréquentation touristique, le poids des politiques d’austérité sur la population entraînent des réactions auxquelles le pouvoir répond le plus souvent par la répression, sans pour autant réussir à les faire taire.

Une pratique courante du régime

La découverte du corps torturé de Giulio Regeni est immédiatement apparue à ses amis italiens et égyptiens comme signée de la main d’un des services du renseignement, qu’ils soient liés à l’armée ou au ministère de l’Intérieur. Auteur d’un article publié dans le journal de gauche italien Il Manifesto, dans lequel il dénonçait le gouvernement d’al-Sissi pour son déni des droits élémentaires des travailleurs et des opposants en général, Giulio Regeni préparait une thèse sur les syndicats indépendants en Égypte. Légalisés au compte-gouttes depuis 2011, à la suite de mobilisations cherchant à les imposer en lieu et place du syndicat officiel qui joue dans chaque entreprise ou administration le rôle d’auxiliaire de la direction, les quelques syndicats indépendants existants et les militants qui les animent font face à l’obstruction du pouvoir et souvent à la répression. Les tentatives de corruption de leurs dirigeants par le régime ne suffisent en effet pas toujours à les rendre inactifs. Regeni avait, en décembre 2015, assisté au Caire à une réunion de militants de certains de ces syndicats.

Aux demandes d’explications émises par la famille de l’étudiant et les autorités italiennes, le pouvoir égyptien n’a répondu qu’en accumulant fable sur fable, pour continuer à nier son implication. Évoquant successivement un accident de voiture, un règlement de comptes entre homosexuels, un crime crapuleux, le ministère de l’Intérieur a fini par mettre la main sur une famille qui aurait été en possession d’objets personnels de l’étudiant. Ces coupables idéals ayant été malencontreusement tués lors de leur arrestation, ils ne pouvaient nier. Les parents et amis de Giulio Regeni ne se contentant pas de cette nouvelle version, pas plus que les autorités italiennes, des preuves ont été demandées à la police égyptienne  : les données enregistrées sur le téléphone du jeune homme, les appels passés à l’heure et dans la zone de sa disparition, les enregis­trements des caméras de surveillance. Selon le ministère égyptien, les premières ne pourraient être fournies, sous peine de «  violation de la Constitution  », les seconds ne seraient déjà plus disponibles.

Après l’annonce du rappel de l’ambassadeur italien, le ministère des Affaires étrangères égyptien a protesté contre cette «  affaire politisée par l’Italie pour des raisons de politique intérieure  ». Dans le même temps, les médias proches du pouvoir militaire appelaient à «  défendre le pays attaqué par l’étranger  », faisant même circuler des rumeurs délirantes sur Regeni espion britannique – il était inscrit à l’université de Cambridge – qui aurait été liquidé par le MI6… dans le but de discréditer la démocratie naissante en Égypte, ou même victime d’un complot poursuivant le même objectif et émanant des Frères musulmans.

Mais au-delà des rumeurs et contorsions du pouvoir d’al-Sissi, cette affaire n’a rien pour surprendre les proches de Regeni en Égypte, ni ceux qui, plus généralement dans la population, s’opposent à la dictature mal déguisée en régime présidentiel. Des centaines de disparus croupissent en fait sans procès au fond des prisons, quand leur mort n’est pas simplement annoncée, après des semaines d’angoisse, à leur famille. Ces disparitions forcées, selon un terme utilisé par le syndicat des journalistes égyptiens pour des arrestations sans procédure, sans formalités, sans le moindre égard pour les droits de l’individu, ont concerné des centaines de personnes depuis le coup d’État de juillet 2013 qui a amené al-Sissi au pouvoir. Ceux qui en ont réchappé racontent les mauvais traitements, les coups, les tortures. Un des derniers cas connus est celui du jeune Mahmoud Hussein, arrêté à l’âge de 18 ans, battu, torturé et détenu pendant deux ans et deux mois après sa participation à un rassemblement commémorant les manifestations de janvier 2011. Une loi ratifiée en novembre 2013 par l’ancien président Mansour permet en effet au ministère de l’Intérieur d’interdire toutes les manifestations de plus de dix personnes, les contrevenants s’exposant, en cas de procès, à de lourdes peines de prison et d’énormes amendes.

L’accusation généralement utilisée contre les personnes arrêtées, opposants au régime, manifestants, journalistes ayant critiqué le gouvernement, gamins insolents ou ouvriers en grève, est celle de «  terroristes  », ou de membres des Frères musulmans. Après l’éviction du président islamiste Morsi par al-Sissi en 2013, la répression a été brutale contre les militants de cette confrérie, faisant des centaines de morts lors de l’évacuation en août 2013 du sit-in de soutien à Morsi, place Rabaa al-Adaouïa, au Caire. Puis les procès et les condamnations à mort s’étaient multipliés, l’appartenance au parti islamiste interdit devenant le prétexte pour arrêter tout un chacun.

Fort d’un arsenal juridique adéquat, sous prétexte de protéger la population de la menace terroriste, l’état-major qui entoure al-Sissi tente de faire taire toute contestation et muselle les médias. La loi martiale reste en vigueur et les procès sont souvent confiés à des officiers en guise de juges. Parallèlement, les divers services du ministère de l’Intérieur, à l’échelle nationale comme locale, de même que ceux de la Sécurité nationale, semblent se concurrencer pour «  déjouer des complots  », arrêter des «  coupables  », ouvriers, lycéens, leur faire avouer une participation à des groupes djihadistes imaginaires, et publier un communiqué de victoire «  contre le terrorisme  ». La corruption qui règne du haut en bas des administrations locales, et sans doute surtout en haut, ouvre la voie à l’arbitraire le plus total dans leurs relations avec la population.

Un pouvoir qui ne fait plus illusion

Le pouvoir d’al-Sissi, en effet, peut de moins en moins s’appuyer sur un consensus, comme il avait pu s’en vanter pour justifier le coup d’État de l’été 2013. D’importantes manifestations populaires avaient alors réclamé le départ de Morsi, à la suite des pétitions «  millionnaires  » lancées en réseau par le mouvement Tamarrod. Le gouvernement de la période de transition, qui a précédé l’élection sans surprise un an plus tard d’al-Sissi à la présidence, a fait illusion, jusque dans certains milieux de gauche. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.

La situation économique du pays s’est dégradée de façon continue depuis. Il est vrai que les pouvoirs publics tentent d’éviter les mouvements de colère en maintenant les subventions sur le pain pour les millions de familles pauvres qui y ont droit, et pour lesquelles les cinq galettes quotidiennes constituent une base alimentaire. Dans le passé, les tentatives de suppression de ces subventions avaient provoqué à plusieurs reprises de véritables émeutes. Mais les prix de revient des produits de base, gaz, électricité – produite dans les centrales thermiques-, eau, grimpent sans cesse. Le prix de l’eau potable a sextuplé entre juillet 2015 et février 2016, les subventions aux services publics ayant été dans le même temps considérablement réduites. Dans le prochain budget, elles sont censées diminuer encore de 43 %, l’ambition du gouvernement étant de réduire de près de deux points un déficit budgétaire qui atteint 11,5 % du PIB. En février dernier, le gouvernement a baissé de 36 % le prix du gaz fourni à l’industrie sidérurgique, dans le but de réduire la facture des importations. Mais dans le même temps, le prix pour les ménages progressait de 22 %, y compris pour les plus pauvres, qui sont évidemment aussi les plus nombreux.

Les médias ont donc beau marteler que l’austérité n’est pas appliquée aux pauvres, les critiques se multiplient, dans la rue comme sur les réseaux sociaux, et la méfiance envers ceux qui dirigent le pays ne fait que croître. Beaucoup se demandent en particulier pourquoi, alors que le prix du pétrole a chuté des deux tiers, celui de l’électricité fabriquée dans les centrales thermiques ne cesse de croître. Le ministère concerné évoque des «  erreurs possibles  », niant une hausse volontaire des prix et conseille de s’adresser à l’entreprise productrice… Un jeu de mots populaire circule, appelant à «  attraper le voleur  », en référence aux factures en hausse.

En mars dernier, la livre égyptienne a été dévaluée de 13 % par rapport au dollar. Si le taux d’inflation annuel reste officiellement de 9,5 %, les prix réels à la consommation n’ont guère de rapport avec les chiffres fournis par l’État. Alors que celui-ci projette en outre l’instauration d’une TVA qui remplacerait un système flou de taxe de vente, les salaires des ouvriers et des employés, eux, ne progressent pas.

La multiplication des protestations

Le salaire et sa part variable, les primes versées avec des mois de retard, ont provoqué chaque année des centaines de mouvements de grèves et des sit-in dans les grandes entreprises, de l’industrie pétrolière aux cimenteries, au BTP et au textile. L’automne 2015 a été marqué par d’importantes manifestations de salariés des services publics. En effet, al-Sissi avait promis pour septembre 2015 une hausse de 10 % du bonus, cette prime d’intéressement aux bénéfices garantie en principe par la loi, mais servant sans cesse de variable d’ajustement budgétaire aux dirigeants des entreprises ou des sociétés de services publics. Dans les transports, chez les médecins hospitaliers de la Compagnie d’État d’assurance de santé, les bas salaires ont été le motif de grèves et manifestations, en dépit des lois les interdisant, dont une nouvelle loi dite «  18  » qui est venue en renforcer l’arsenal. La grève elle-même est interdite par une loi datant de 2013. Elle peut motiver une mise à la retraite anticipée et peut être assimilée, pour les nombreux travailleurs sans contrat, à une «  protestation politique  », avec les conséquences que cela entraîne.

Ainsi, les 5 000 salariés de l’entreprise privée de conditionnement alimentaire Jawhara, à Beheira, dans le delta du Nil, ont cessé le travail en novembre 2015 contre les bas salaires et les primes, non payées depuis trois ans. Dans cette entreprise profitable, où sont emballés des snacks, pâtisseries industrielles et sucreries, certains salaires ne dépassent pas 500 livres égyptiennes (LE) par mois (moins de 50 euros). Fin décembre, un tiers des 3 000 ouvriers d’Egyptalum Company, la plus grosse entreprise de production d’aluminium du pays, située à Nagaa Hammdy dans le gouvernorat de Qena, ont fait grève pour obtenir les douze mois de primes de rendement promises, menaçant de lancer la grève totale. Ils reprochaient également à la direction sa mauvaise gestion, réclamant la démission du président du conseil d’administration, de deux vice-présidents, et du responsable du syndicat local.

Au même moment, plusieurs centaines d’ouvriers faisaient grève aux fours et à l’unité de frittage de l’aciérie Iron & Steel Company, usine de 11 000 ouvriers située à Helouan, au sud du Caire  ; ils reprochaient à la direction d’avoir par sa négligence entraîné des pertes pour la société, et d’en tirer prétexte pour ne pas verser les neuf mois de primes dus. Là aussi, ils revendiquaient la démission du président du conseil d’administration, et la réintégration des ouvriers licenciés ou déplacés à la suite des mouvements précédents, et demandaient la dissolution du comité local du syndicat. Au même moment, l’usine textile privatisée Shebin al-Kom, dans le gouvernorat du Menoufiya, dans le delta, était touchée par une grève de 1 500 ouvriers et ouvrières, qui demandaient que la direction accroisse la production, alors que celle-ci n’utilise que 50 % des capacités, et que leurs camarades licenciés ou mis à la retraite anticipée soient réintégrés.

En décembre également, sur l’ensemble du pays, les travailleurs de Petrotrade Company, qui distribue le gaz et encaisse les paiements des particuliers, par l’intermé­diaire de 18 000 employés répartis en 56 succursales, étaient en grève dans plusieurs d’entre elles. Dans certaines, les grèves ont continué trois semaines durant en janvier, touchant 52 succursales au total dont celles d’Alexandrie, du Caire et d’Assiout, dans le sud. Les travailleurs exigeaient l’application de l’accord signé depuis 2011, qui entraînerait l’augmentation des salaires et des primes, ainsi que la réintégration de 25 travailleurs licenciés, dont des militants syndicaux. Leur salaire de collecteurs du paiement du gaz domestique étant, pour les embauchés avec contrat, de 2 500 LE par mois (249 euros au cours officiel, beaucoup moins dans la réalité), ils ont été révoltés de voir leurs directeurs s’accorder, en mars, entre 10 000 et 100 000 LE, du fait de primes arbitraires.

Un gréviste déclarait ainsi sur un site  : «  Comment peut-on vivre avec ces quelques centaines de livres alors que les prix augmentent de façon démentielle  ? Pourquoi le gouvernement laisse-t-il les patrons dévorer les travailleurs tout vivants  ? Et le problème n’existe pas que chez Petrotrade mais dans toutes les entreprises où les patrons tentent d’apaiser la colère par des promesses de primes occasionnelles.  » Brandissant des portraits d’al-Sissi, les travailleurs demandaient son intervention contre les dirigeants corrompus, avec pour seul résultat le dépôt de 150 plaintes contre des grévistes. Mais Petrotrade n’en a pas été quitte pour autant, puisque l’entreprise aurait perdu 80 millions de LE pendant le mouvement.

Au même moment, les travailleurs du métro du Caire cessaient le travail contre une réduction arbitraire de 30 % de leur salaire et de leurs primes. Au sud d’Assouan, dans le secteur d’Armant, les dockers et les ouvriers de maintenance de la Compagnie du Canal et du Nil ont fait grève pour obtenir la parité avec leurs collègues de Suez. À Suez, c’est à la Petroleum Production que les travailleurs ont fait grève, début janvier, pour que leur ancienneté soit comptée dès leur entrée dans l’entreprise et non, comme la direction l’avait tenté, depuis la signature du nouveau contrat. À l’usine de coke de Nasser City, au sud- est du Caire, 2 300 ouvriers ont cessé le travail six jours durant, réclamant le paiement des primes dues, ainsi que la publication, par la direction, de rapports détaillés sur l’activité. Demandant la démission du patron de la holding, ils ont été reçus en délégation par des officiels, puis par la police en armes.

En mars 2016 encore, des grèves ont repris dans le secteur public. Dans le district d’Alexandrie, les chauffeurs de bus, protestant contre les amendes sur salaire à répétition pour cause de bus endommagé ou simplement en réparation, se sont vu envoyer l’armée. À Assouan, les salariés du service de nettoyage des rues ont fait grève huit jours pour exiger des contrats à temps plein, alors que nombre d’entre eux sont précaires depuis plus de cinq ans, et de ce fait privés de certaines primes, d’accès aux assurances sociales, du droit de se syndiquer. Pour toute réponse, le préfet a appelé la population à… nettoyer elle-même les rues  !

Enfin, dans le delta, depuis octobre 2015, les grandes usines de textile ont été touchées. 14 000 ouvriers sur les 17 000 de celle de Mahalla al-Kubra, puis 7 000 ouvriers de celle de Kafr al-Dawar, ont fait grève sur la question des primes non versées et la mauvaise gestion des dirigeants. La contagion s’est étendue à l’entreprise textile Samanoud Felt, à Gharbiya, là également contre le licenciement de militants syndicaux, et à Damanhour Carpet, où certains salariés, touchant autour de 400 LE, n’ont pas reçu certaines primes du fait de l’arrêt de lignes de production. Début avril, cette vague de grèves se poursuivait à la Nile Cotton Ginning Company.

La classe ouvrière égyptienne, qu’elle ait ou non cru les promesses ­d’instau­­­ration d’un salaire minimum ou de re-nationalisation d’entreprises privatisées dans les dernières années de pouvoir de Moubarak avec à la clé des milliers de suppressions d’emplois, est la première victime de la politique d’austérité appliquée sans le dire par al-Sissi. Les travailleurs réclament donc à nouveau leur dû, et ni les promesses d’augmentations éternellement renouvelées, ni les dérivatifs politiciens, comme le simulacre d’élections législatives, ni la poursuite de la répression ne semblent les faire taire.

Une dictature nécessaire à la bourgeoisie égyptienne et à l’impérialisme

L’État et les médias poursuivent, en direction de la population, leur campagne sur la nécessité de «  faire tourner la roue de la production  », et agitent en permanence le risque d’attentats terroristes. La presse se fait l’écho des affrontements ou des attentats dans le nord du Sinaï, qui se concluent par la mort de soldats égyptiens et de djihadistes. Le tourisme dans la région, mais aussi dans les stations balnéaires de la mer Rouge, s’en ressent évidemment. Les discours présidentiels sur la «  lutte contre le terrorisme  », en tentant de faire peur, visent évidemment à détourner des millions de travailleurs de la lutte pour la survie quotidienne, même s’ils n’y parviennent qu’en partie.

Cinq ans après le départ de Moubarak sous la pression de ce qu’on a nommé le «  printemps arabe  », c’est une dictature militaire semblable, voire pire, qui s’est rétablie sous l’égide de al-Sissi. La répression dont a été victime le jeune Italien, tout comme un enseignant français il y a trois ans, n’est qu’un exemple de ce que subissent en permanence de très nombreux Égyptiens. Elle est le moyen utilisé par la dictature pour tenter de tenir en respect la population et de lui faire accepter sa misère quotidienne, même si elle ne réussit pas vraiment à empêcher les grèves et les protestations. Elle est nécessaire non seulement à la bourgeoisie égyptienne, mais aussi à l’impérialisme en général.

Al-Sissi lui-même s’est chargé de le rappeler au président français Hollande, venu le 17 avril au Caire, notamment pour y négocier des contrats d’armement. Suite aux affaires concernant le jeune Italien et le jeune Français, celui-ci se devait de faire une déclaration hypocrite sur la nécessité pour le régime de respecter les droits de l’homme. «  Les normes européennes ne peuvent s’appliquer à des pays en difficulté comme l’Égypte  », lui a répondu al-Sissi visiblement agacé. Et d’ajouter  : «  Je veux préciser une chose importante à l’adresse des Européens mais aussi des Égyptiens. Notre travail est de protéger une nation de 90 millions d’habitants. Vous ne pouvez même pas imaginer ce qui arriverait au monde entier si ce pays s’écroulait.  »

La dictature de l’armée égyptienne, revenue au pouvoir sous la direction d’al-Sissi, est le moyen de tenter d’assurer la stabilité de l’Égypte, une stabilité nécessaire non seulement aux bonnes affaires de la bourgeoisie locale, mais aussi à celles des bourgeoisies impérialistes, et plus généralement à l’ordre impérialiste lui-même. On le voit, un al-Sissi en est très conscient et ne se prive pas de dire à Hollande que ses leçons de morale sont superflues  : si lui, al-Sissi, ne tenait pas le pays sous sa main de fer, on assisterait peut-être à une explosion sociale et politique qui aurait des conséquences incalculables au Moyen-Orient et au-delà. Hollande et les autres dirigeants impérialistes le savent d’ailleurs très bien, qui ne font pas la fine bouche trop longtemps et savent en venir rapidement aux questions importantes, comme celle des ventes d’armes nécessaires pour que la dictature puisse jouer son rôle, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Reste que, malgré la dictature, bien des travailleurs continuent de lutter pour «  le pain, la liberté et la justice sociale  », selon le slogan des manifestations de 2011. Malgré une dure expérience, malgré les désillusions, cette classe ouvrière égyptienne qui avait commencé à se manifester par des grèves bien avant le «  printemps arabe  » de 2011, est loin d’être brisée. Tant mieux, car seules ses luttes, son organisation et sa conscience peuvent être un espoir pour l’avenir.

19 avril 2016

Source : lutte de classe n°175 - mai 2016

 
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