vendredi, 15 décembre 2017
 

Égypte : la reprise progressive des luttes ouvrières et leur signification

Depuis début d’août, après le mois de ramadan, les grèves ont repris lentement mais sûrement en Égypte.

A cette occasion, il est primordial de souligner combien les luttes des ouvriers et exploités égyptiens ont été quasi permanentes depuis plus de trois ans en atteignant parfois des niveaux de mobilisation rarement vus dans l’histoire et jouant un rôle politique central dans la vie politique du pays… Et il est important, en leur donnant leur juste place, de dire aussi combien elles ont été occultées.

Depuis août, des protestations sociales qui montent lentement mais sûrement Pour le mois d’août, malgré la chaleur de l’été, une ONG relevait 253 mouvements, grèves ou manifestations, hors les manifestations organisées par les Frères Musulmans.

Sur 121 grèves recensées, 35 d’entre elles concernaient le secteur ouvrier privé, 26 les employés de l’État, 9 le secteur social, 9 les transports, 8 les vendeurs de rue, 7 les enseignants et 7 les journalistes. 43 d’entre elles touchaient aux salaires, 10 l’emploi, 8 la flexibilité, 8 les conditions de travail , 6 l’embauche de précaires, 4 les horaires, et 4 des licenciements. Parmi les manifestations, on en recensait 34 contre les coupures d’électricité, 10 contre la hausse des prix, 5 contre le manque de logements, 3 pour l’accès à l’eau potable et 3 contre le manque d’assainissement.

Parmi les grèves pour les salaires, on peut noter fin août, celles des salariés de l’entreprise Samanoud à Gharbiya, de Céramica à Six octobre, de la Compagnie de Métaux de Helwan, du Holding des Industries Métallurgiques de Nasr City, des 6 usines de Misr-Iran Textile, de la Nahr al-Khaled Garments Company à Port Said. A ces grèves il faut aujouter une manifestation des travailleurs de la Tanta Flex and Oil Company pour le redémarage de leur entreprise ; une manifestation des petits commerçants de Port Saïd contre les taxes ; les manifestations des petits vendeurs de rue (ils sont 5 millions) contre leur expulsion des centres villes et celles des supporters Ultra, notamment des Chevaliers Blancs de Zamalek, contre la menace de leur dissolution. Mais surtout, il faut relever le succès des travailleurs de 250 fabriques de briques de la région d’Afteeh concernant 40 000 salariés qui, commençant à protester contre le passage de leurs horaires de travail de 13 ou 14 heures à 15 heures journaliers, ont obtenu après trois semaines de grève, diverses améliorations de leurs conditions de travail et surtout le relèvement de leurs salaires de 7,5 à 10 Livres Égyptiennes pour mille briques. Comme le signalait la militante syndicaliste Fatma Ramadan, ce résultat est extrêmement important, d’une part parce que les travailleurs des briques sont parmi les plus exploités et les moins organisés, mais aussi parce que plus de 500 000 ouvriers travaillent dans la région dans la fabrique de briques et 1 million en Égypte et que ce succès partiel pourrait donner l’idée de faire la même chose à bien d’autres parmi eux et même au delà.

En septembre, après 100 jours de Sissi président, les grèves et manifestations paraissent encore plus nombreuses.

Parmi les grèves qui ont attiré l’attention, il y a celle pour les salaires des journalistes d’Al Ahram – le journal du pouvoir – mais aussi, plus significatif, pour le renvoi de leur direction aux ordres du régime. On peut relever aussi la grève des travailleurs de l’assainissement dans différentes villes du pays ; des travailleurs de 24 universités qui en étaient à leur sixième jour de grève le 21 septembre ; des travailleurs des transports de Sharqiya et d’autres villes dans l’Est ; des conducteurs de bus de Qalubiya ; des employés de l’hôpital de Beni Suef ; des agents d’hygiène et de sécurité de l’hôpital de Louxor ; des employés du Conseil National pour le Handicap ; ceux de la Compagnie Badawi pour l’industrie alimentaire ; des agriculteurs du centre de l’Égypte en grève de la faim contre la saisie de terres qu’ils avaient depuis le temps de Nasser… Il faut noter aussi que le 10 septembre, 2000 diplômés ont assiégé le siège de la direction de l’éducation à Abbasiya pendant que d’autres manifestaient au ministère de l’éducation. Mais on constatait aussi des manifestations d’usagers pour plus de trains ; de parents d’élèves à Assouan contre le manque de places à l’école et son état lamentable ; d’autres dans le quartier populaire du Caire, Imbaba, pour demander des logements ; à Héliopolis, quartier plus chic, pour la défense du métro ; dans les villages de Kristin pour l’eau potable et Taarrot pour des routes, des écoles, des équipements médicaux, de l’eau potable et un assainissement… Mais c’est surtout la grève et les manifestations des salariés de la Compagnie Textile d’Alexandrie qui ont marqué l’opinion puisque la police a fait feu contre eux, ce qui a suscité plusieurs manifestations de solidarité dans le pays.

Depuis trois ans et demi, des luttes sociales à caractère politique totalement occultées

Depuis trois ans et demi, les luttes sociales ont été quasi toutes totalement occultées par les médias et les partis, tout particulièrement en occident. Pourtant, ces mobilisations sociales, du fait de leur dimension, ont eu un rôle central pratiquement continu dans la vie politique du pays depuis début 2011 – et même déjà avant -. Les chutes de Moubarak en 2011, l’échec du coup d’État du CSFA en 2012, la chute de Morsi en 2013 et celle encore du gouvernement Beblawi sous l’autorité de Sissi en février 2014 sont dues ou liées à ces mobilisations populaires souvent massives.

Enfin, si ces luttes avaient des objectifs sociaux et économiques criants au vu de l’extrême misère qui touche le pays, elles avaient également un aspect politique évident qui se manifestait le plus souvent dans les grèves par la revendication très fréquente de « dégager » – après Moubarak lui-même – tous les petits Moubarak, tous les responsables à tous les niveaux de l’appareil d’État ou de l’économie.

Cependant, ce large mouvement n’a pas su trouver jusqu’à présent d’expression politique propre. Ce qui pèse considérablement sur la coordination de ces luttes à l’échelle nationale et l’émergence d’une conscience ouvrière révolutionnaire indépendante.

On comprendra facilement que l’occultation du rôle nodal de ces mobilisations ouvrières a l’objectif d’empêcher toute cristallisation de cette conscience politique ouvrière. A commencer en Égypte bien sûr, mais aussi à l’échelle arabe et mondiale où il pourrait apparaitre comme une alternative aux tentatives de mobilisation des esprits contre le terrorisme islamiste, voire même une perspective ou un encouragement, quand le monde ouvrier, attaqué de toutes parts, cherche à retrouver confiance en lui et sa force.

A l’heure où on essaie de nous convaincre qu’après l’hiver islamiste, on assiste à un hiver militaire et à une situation qui serait uniquement polarisée par l’affrontement entre l’armée et les Frères Musulmans, il est important de chercher à éclairer la situation d’un point de vue ouvrier, d’en bas, même avec le peu de moyens d’informations dont on dispose.

C’est la base minimum pour se faire un point de vue indépendant et par là, le point de départ indispensable pour se donner la capacité de construire une politique indépendante.

Sur donc plus de trois ans et demi de révolution, la mobilisation des travailleurs n’a quasi jamais cessé, sinon pour de courtes phases n’excédant guère un ou deux mois. Il n’y a eu qu’une exception, c’est la période qui va de début juillet 2013 à la fin janvier 2014, où durant 7 mois, les grèves et manifestations ouvrières ont été à un niveau très bas. Mais elles ont repris en masse en février, mars et avril 2014 pour le salaire minimum, faisant même tomber le gouvernement. Elles se sont à nouveau interrompues deux mois avec les élections présidentielles de fin mai et les promesses de Sissi de satisfaire les revendications populaires une fois élu.

Mais après le mois de juin post-électoral suivi du mois de ramadan en juillet peu propice aux conflits, les luttes ont à nouveau repris en août, assez fortement à la fin du mois puis ont continué à un niveau passablement appréciable en ce début septembre. Les grèves actuelles n’ont pas pris le caractère d’une vague croissante suffisante pour changer la situation ; on n’en pas là. Mais il y a un rythme des luttes suffisamment important – avec quelques succès marquants – pour qu’elles se fassent toujours craindre et montrer que la révolution n’est pas finie malgré la désertion de l’opposition et la répression du régime.

Personne ne peut bien sûr prévoir l’avenir. D’autant plus qu’il est difficile de savoir précisément quel est l’état d’esprit des travailleurs en lutte, leurs aspirations et leur conscience après trois ans de révolution. Ce qui est déterminant.

Par contre, on peut percevoir plusieurs choses dans les luttes actuelles.

Des luttes et grèves qui continuent malgré de multiples obstacles

Cette reprise des luttes révèle d’abord que ce qui a été atypique sur les 3 ans et demi passés, c’est la période de 7 mois de juillet 2013 à janvier 2014, seule phase pour laquelle la polarisation de la situation entre les Frères Musulmans et l’armée a été au centre de la scène politique mettant à l’arrière plan les oppositions de classe.

Ensuite, ces luttes ont lieu malgré une période de répression terrible, peut-être plus dure que sous Moubarak. Des centaines de salariés, dont bien des syndicalistes, sont arrêtés arbitrairement momentanément ou durablement, pendant que des milliers d’autres sont licenciés pour fait de grève ou tentative d’organisation d’un syndicat.

Plus généralement, l’Égypte est au deuxième rang mondial pour les peines de mort et au troisième pour le nombre de journalistes arrêtés. Près de 41 163 personnes ont été arrêtées en un an et la loi interdit de fait toute manifestation ou grève. Outre les Frères Musulmans, les militants révolutionnaires sont particulièrement visés par la répression, mais aussi les ONG, les athées, les homosexuels, les journalistes indépendants, des artistes et rapeurs révolutionnaires, les supporters Ultras, les blogueurs contestataires… En ce mois de septembre, 295 personnes sont en grève de la faim, prisonniers politiques, mais aussi à l’extérieur des prisons, journalistes, militants de différents partis, supporters Ultra de football… pour exiger la libération des prisonniers et l’abrogation de la loi qui interdit manifestations et grèves.

Ensuite encore, ces luttes ont lieu malgré une démagogie permanente du pouvoir militaire appelant à l’union patriotique pour sauver l’économie égyptienne et lutter contre le terrorisme qui frappe une partie du pays. La propagande est incessante et omniprésente dans la plupart des médias qui sont complices du régime, essayant de faire passer ces travailleurs en grève pour des ennemis de l’Égypte et des complices des terroristes islamistes.

Enfin, et pas le moindre, ces luttes ont lieu malgré la défection totale des dirigeants ouvriers ou de gauche ainsi que de la plupart des démocrates révolutionnaires. En effet les dirigeants des confédérations syndicales, d’État mais aussi des nouvelles confédérations indépendantes, se sont tous prononcés pour l’arrêt ou la suspension des grèves en se rangeant derrière la démagogie anti-terroriste de Sissi ; et les dirigeants syndicaux et politiques de la gauche comme des principaux partis de l’opposition laïque et libérale ou démocrate ont appelé Sissi au pouvoir par peur de la révolution montante fin juin 2013 et ont ensuite soutenu le régime pour leur majeure partie, voire même, ont été membres de son gouvernement et acteurs ou complices de sa répression.

Des luttes et grèves qui tiennent en respect le régime militaire

Ce n’est donc que pendant « l’anomalie » de ces 7 mois de juillet 2013 à février 2014 que la menace constante d’une « révolution de la faim » qui est au fond des préoccupations de tous et des craintes des classes possédantes, s’est estompée. Mais à peine, parce que Sissi, pour obtenir une relative paix sociale a du multiplier les promesses et les concessions à la révolution au moins verbales mais parfois réelles, même si elles sont secondaires – ce qui de ce ppoint de vue est très différent de l’ère Moubarak -.

Après l’augmentation du salaire minimum pour 4,7 millions de fonctionnaires en janvier et la promesse au printemps de l’étendre à d’autres catégories, il a mis en place un salaire maximum pour les plus riches fin juin à grand renfort de publicité même si les mesures d’applications l’ont vidé de tout contenu sérieux. Et puis il y a eu les promesses de construire des centaines de milliers de logements, des canaux d’irrigation, des stades… dont la réalisation hypothétique a été confiée aux services techniques de l’armée… histoire, pour ce qui sera fait, de remplir les poches de quelques généraux. Début juillet ce sont des cartes d’approvisionnement qui permettent à des millions de pauvres de s’approvisionner dans 25 000 épiceries en produits de première nécessité subventionnés et moins chers. Et puis, un peu plus sérieux, il y a également l’amélioration des pensions les plus basses, l’arrêt des poursuites bancaires contre les paysans défaillants, l’élargissement de la couverture maladie pour les agriculteurs, la création d’un fond de solidarité pour les catastrophes agricoles et surtout la promesse le 8 septembre, juste avant la rentrée scolaire, de la création de 30 000 postes d’enseignants et de l’ouverture de 60 000 diplômes d’enseignants du technique pour les besoins des États du Golfe.

Et lorsque Sissi a osé pour la première fois s’attaquer directement aux classes populaires en baissant les subventions aux produits pétroliers, il l’a fait prudemment juste au début du ramadan, ce qui n’a pas empêché une grève immédiate des taxis individuels et collectifs… qui ont encore manifesté, associés à d’autres secteurs des transports, à 9 reprises en août. Ce qui pour le moment a dissuadé Sissi d’aller plus loin.

Lorsqu’il a essayé, en maréchal droit dans ses bottes, de tenir sa promesse « d’ordre et de sécurité », il s’est attelé à nettoyer les rues des villes de la nuée des 5 millions de petits marchands ambulants dont le nombre a grossi aussi vite que l’autorité de la police diminuait et que le chômage augmentait (officiellement, de 8,9% en 2010 à 13, 4% en 2013). Mais ce faisant, il n’a fait que perdre un peu plus l’appui de cette couche misérable de la population, son principal soutien, affichant largement, par conviction (ou obligation), le portrait du maréchal sur ses étals. Aujourd’hui, la moitié des marchands ambulants sont syndiqués et ils sont plus d’un à oser dire dorénavant qu’ils continueront à occuper les rues jusqu’à la chute du maréchal. On notait en ce mois d’août 8 manifestations des petits vendeurs de rue.

Par ailleurs, le 22 août, une grève des forces de sécurité d’Ismaïlia, où les conscrits se sont affrontés aux officiers les accusant de les traiter en esclaves, illustrait que le mois d’août avait connu 5 autres conflits de ce type au sein des forces de police ou de justice et rappelait que les forces de répression, en partie des appelés, peuvent être sensibles aux pressions populaires .

Enfin, lorsque le pouvoir décide de reculer la rentrée universitaire d’un mois au 11 octobre, en essayant de multiplier à la va vite les mesures visant à interdire les groupes politiques à l’université ou les mouvements de protestation dans les cités universitaires, installer des caméras et des portiques électroniques, augmenter les droits d’entrée, cela apparait non seulement dérisoire parce que tout le monde sait que ces mesures ne seront pas appliquées mais aussi la preuve d’une certaine impuissance envers la contestation étudiante qui se manifestait encore vivement en juillet. C’est peut-être aussi pour cela qu’en signe d’apaisement, à la veille de cette rentrée universitaire, le pouvoir a décidé de libérer quelques militants révolutionnaires comme Mahienour El-Massry ou Alaa Abd El Fattah et qu’en même temps, juste au moment de la rentrée scolaire du premier cycle, le 21 septembre, de violents attentats marquaient l’actualité du pays, permettant à un ministre de déclarer : « Nous sommes en guerre. Et en guerre il ne peut y avoir d’opposition ».

Comme le disait un membre du « Mouvement du 6 avril » : les grèves sont interdites et elles ont lieu, nous sommes dissous, mais nous organisons des conférences de presse publiques. Nous n’avons pas le droit d’exister mais nous organisons des manifestations début septembre contre la hausse des prix du pétrole, des transports et les coupures de courants.

La répression est d’autant plus violente que le pouvoir a beau multiplier les décisions, il a du mal à faire appliquer ce qu’il décide, à commencer par l’interdiction de faire grève et manifester.

Il n’est pas le premier à rencontrer cette difficulté. Une des premières mesures que tous les gouvernements après Moubarak, CSFA ou Morsi, ont tenté de mettre en place aussitôt arrivés au pouvoir, a été cette interdiction des grèves et manifestations qu’ils n’ont jamais réussi à rendre effective.

Une colère sociale d’autant plus dangereuse qu’elle pourrait changer de dirigeants

Il est très difficile bien sûr de se faire un avis sur ce qui a changé depuis trois ans dans l’état d’esprit des ouvriers et des militants et sur ce qui est déterminant dans la situation actuelle, y a-t-il naissance d’une conscience politique dans la classe ouvrière ?

Cependant, ce qui a été remarquable dans le mouvement de grève de février et mars, c’est l’émergence à la mi mars, pour la première fois dans l’histoire de la révolution égyptienne, d’une coordination affichant sa volonté de coordonner nationalement les luttes et les grèves autour d’un programme social commun à tous.

Les grèves de cette période ont rompu par leur existence la polarisation de la viepolitique entre armée et Frères Musulmans en remettant la question sociale sur l’avant de la scène. Mais, plus que cela, avec cette coordiantion, elles ont fait émerger le spectre d’une conscience politique ouvrière.

C’est le mouvement de grève des médecins (dont la grande majorité en Egypte est pauvre même si une toute petite minorité est excessivement riche), organisé autour d’une Assemblée Générale et d’un comité central de grève nationaux, commencé en janvier 2014 pour ensuite entrer en mars dans une grève totale de deux mois, qui a initié cette coordination. Cette coordination s’est ensuite étendue aux autres professions de santé, pharmaciens, dentistes, vétérinaires, secrétaires médicaux, employés du ministère de la santé… mais également aux postiers en grève et à 11 grandes entreprises nationalisées reprivatisées en lutte avec également des représentants de l’aviation civile et des chemins de fer.

Pour mieux unifier les luttes, cette coordination avait établi un programme commun reprenant l’essentiel des revendications : le salaire minimum pour tous, la renationalisation des entreprises privatisées, la revalorisation du budget de la santé et le limogeage de tous les dirigeants au niveau local ou national.

Par l’ampleur de son programme social ainsi que son caractère clairement politique, cette coordination s’est tout de suite affrontée publiquement à Sissi… qui a préféré reculer devant elle et a choisi alors de se présenter aux élections présidentielles pour tenter de stopper cette grève qui prenait un tour politique si dangereux.

Le mouvement s’est arrêté à ce moment. La coordination qui avait été la pointe avancée de la méfiance ou de la conscience populaire à l’encontre des confédérations syndicales qui soutenaient Sissi et qui n’ont jamais tenté d’organiser le mouvement social à l’échelle nationale, n’a guère eu le temps d’intervenir et de peser sur le cours des grèves et la situation générale. Toute la question aujourd’hui pour l’avenir de la révolution, alors que les grèves reprennent environ 5 mois après ces évènements, est de savoir ce qu’il reste de cette coordination dans les esprits et les projets.

Les dirigeants politiques et syndicaux de l’opposition ont soutenu Sisssi, expliquant la relative inactivité sociale des 7 mois passés, mais, en même temps, ce sont souvent des militants issus de ces mouvances politiques et syndicales qui animent ou sont à l’origine d’une grande partie des luttes. Or il est sûr que la plupart de ceux qui ont été influencés un moment par leurs dirigeants pour rester inactifs face à Sissi sont revenus des quelques vagues illusions qu’ils ont pu avoir. Les formidables taux d’abstention à son référendum de janvier comme aux élections présidentielles de mai avaient déjà montré que si les égyptiens ne s’opposaient pas activement à lui, ils ne le soutenaient pas non plus. Et aujourd’hui, il est clair que Sissi ne tient guère de promesses et fait tirer sur les ouvriers.

Verra-t-on réapparaître cette forme d’organisation comme illustration de cette conscience ?

Pour le moment, les conflits en cours, ouvriers des briqueteries, travailleurs des universités, journalistes d’Al Ahram, petits vendeurs de rue… semblent toucher les secteurs les plus exploités, les moins organisés ou les moins conscients des salariés. Les noyaux de la contestation sociale des périodes précédentes ne paraissent pas encore en mouvement. Peut-être sont-ils plus freinés par leurs militants plus proches de la gauche. Ou tout simplement, parce que ce sont eux qui ont subi le plus la répression ou encore parce qu’il leur faut souffler un peu et prendre le temps de faire le point après des mobilisations si intenses et dans un tel chaos politique.

Et à part pour les journalistes d’Al Ahram, il n’apparait pas vraiment pour le moment qu’en plus des revendications économiques, ils aient la revendication politique de « dégager » leurs dirigeants, comme c’était très fréquent dans la période précédente.

Cela peut changer rapidement. D’autant plus que les médecins ont organisé une protestation le 31 août en menaçant de reprendre les grèves s’il ne leur était pas plus donné que les miettes qui leur ont été consenties au printemps.

Mais en attendant, un autre danger que la répression et les vagues illusions en Sissi, guette les ouvriers.

Les Frères Musulmans en embuscade pour tenter de récupérer un mouvement social encore sans direction politique

La politique des Frères Musulmans semble en train de changer en ce mois de septembre. Le déficit de direction politique ouvrière à gauche en même temps que la continuation des luttes, mais par des secteurs moins conscients, en est peut-être la cause.

Jusque là, les dirigeants de la Confrérie avaient tout fait pour couper leurs membres des pressions populaires qui leur étaient hostiles depuis que Morsi s’était fait l’apôtre d’une politique d’austérité anti-ouvrière provoquant la haine à son encontre. Ils avaient donc centré leurs appels constants à la manifestation, sur la défense de l’islam ou de la légitimité du pouvoir de Morsi. Aujourd’hui, ces deux aspects ont tendance à être remplacées depuis fin août et début septembre par des revendications plus sociales contre les hausses de prix et les coupures de courants. On a même eu un appel le 7 septembre à une grève générale des travailleurs, à une « insurrection des pauvres » et à une « révolution de la faim ». On a vu apparaître le 9 septembre un mouvement, « Dank », inconnu, dont les portes paroles se présentent masqués, mais qu’on attribue le plus souvent aux Frères Musulmans, qui a appelé partout à manifester pour la justice sociale, contre la hausse des prix, la détérioration des services et pour une révolution des pauvres.

Cette évolution est peut-être due au rajeunissement des cadres de la Confrérie du fait des arrestations massives parmi ses anciens dirigeants et activistes. On avait déjà vu dans les mois précédents un glissement semblable dans les manifestations des Frères. Les familles et les étudiants des Frères Musulmans étaient devenus le centre de leurs mobilisations à la place des anciens activistes en élargissant dès lors leurs revendications soit aux libertés à l’université soit à la libération de tous les prisonniers. L’évolution actuelle peut n’être le fait que d’une partie des Frères mais ont voit bien qu’elle est aussi le fait d’une logique sociale.

Anecdote peut-être significative, le 16 septembre, la presse a raconté l’arrestation à Ismaïlia de 4 jeunes de 19 à 24 ans, qui suivaient des policiers jusque à leur maison lorsqu’ils quittaient leur travail pour ensuite mettre le feu à leurs voitures en bas de chez eux. Selon la presse, ces jeunes étaient les membres présumés d’un groupe des Frères Musulmans baptisé… « Che Guevara ». On ne peut savoir s’il s’agit d’une intoxication de la police et de la presse pour identifier dans l’esprit des gens le mouvement révolutionnaire au terrorisme, mais il faut bien avoir à l’esprit que dans un pays de 87 millions d’habitants (plus 6 millions à l’étranger) avec un taux de croissance de la population de 2,5% par an, il y a chaque année 2 millions de jeunes de plus qui peuvent s’éveiller à la vie politique sans avoir vécu consciemment le passé, ni même connu Morsi au pouvoir. Pour le moment, il semble que les Frères Musulmans soient encore très loin d’avoir retrouvés la confiance et le soutien de la population. Déjà parce que presque tout le monde a bien à l’esprit la politique anti-ouvrière de Morsi quand il était au gouvernement et la violence des Frères pour s’opposer à la révolution dans les jours qui ont suivi le 30 juin. Et puis, en plus, il y a aujourd’hui un réel terrorisme islamiste en Égypte dérivé de la véritable guerre qui a lieu au Sinaï entre l’armée et des tribus bédouines associées à des djihadistes (dont le mouvement le plus influent vient de rejoindre Daech). Or ce terrorisme est très mal ressenti par les égyptiens du fait qu’il frappe aveuglément tout le monde et n’importe qui… Et le gouvernement l’attribue aux Frères Musulmans. Enfin les grèves actuelles se concentrent dans les régions où il y avait eu le plus de luttes contre Morsi en 2012-2013.

Cependant, on voit bien dans l’infléchissement politique de la Confrérie qu’elle pourrait bien se positionner pour tenter de récupérer le mouvement social que ses dirigeants syndicaux et politiques nassériens et de gauche ont abandonné ou trahi et qui n’intéresse pas le mouvement démocrate révolutionnaire. Surtout si la relève à gauche tarde à venir.

Il y a bien sûr de moins en moins de monde aux manifestations plus qu’hebdomadaires des Frères Musulmans. Cependant elles n’ont pas cessé malgré la répression violente depuis le coup d’État de Sissi du 3 juillet 2013. On en comptait 414 en Août. Ce n’est pas rien. Encore qu’il soit difficile de savoir ce qu’il en est exactement car la presse aux ordres survalorise systématiquement ces manifestations pour mieux alimenter la crainte du terrorisme et justifier les atteintes à toutes les libertés.

Mais il ne serait pas étonnant malgré la réalité d’une répression toujours présente et la démagogie de l’État contre le terrorisme islamiste, que commence, si ce n’est pas déjà fait, un certain jeu avec ces manifestations. D’une part, le pouvoir a besoin de cet ennemi pour justifier la continuation de sa politique anti-terroriste. Et d’autre part, il en aura peut-être aussi besoin, comme dans le passé, pour canaliser la contestation sociale si celle-ci se développait alors que la gauche a peut-être épuisé une partie de son influence et pourrait être dépassée par de nouveaux dirigeants plus radicaux.

Les Frères Musulmans pourraient alors négocier avec le pouvoir leur capacité à détourner cette colère sociale. Et si cela ne se fait pas déjà en sous-main avec le pouvoir, ce qui pourrait expliquer en partie l’ajournement indéfini des législatives, c’est en tous cas dans leur esprit.

On voit les enjeux de l’éveil rapide d’une nouvelle génération politique ouvrière et révolutionnaire à gauche. Il y a une course de vitesse.

C’est pourquoi, même de loin, ce que nous disons peut jouer un rôle, même minime, dans cet éveil. Affirmer sa solidarité, maintenir le drapeau d’un programme socialiste révolutionnaire internationaliste est bien sûr nécessaire.

Mais on peut aussi plus concrètement affirmer que toute politique révolutionnaire indépendante ne peut avoir comme point de départ que l’expression de ce que pensent et ressentent les exploités, en commençant ne serait-ce, pour notre part, que décrire ce mouvement ouvrier, ses aspirations, ses besoins et sa conscience, en le faisant même pour ici.

Jacques Chastaing pour le site le site "A l’Encontre"

 
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