jeudi, 23 novembre 2017
 

Egypte : Notes de conjoncture aprés les élections

Beaucoup d’Égyptiens ont bien rigolé ( jaune ?) vendredi soir lorsque Abdel Moez Ibrahim le représentant de la haute commission électorale a annoncé les résultats des législatives pour la première des trois régions d’Égypte qui a voté en début de semaine. Après quelques phrases pompeuses du genre "on n’a jamais atteint une telle participation depuis les pharaons" ( on votait du temps des pharaons ?) il a donné les chiffres de la participation, 62%, quelques noms d’élus pour les scrutins individuels (il y a en même temps deux types de scrutin, individuel et collectif) puis, au moment de donner les résultats collectifs, ceux des partis, les plus significatifs et qui donneront les 2/3 de l’Assemblée législative, il a dit qu’il avait un coup de barre, qu’il était fatigué, vidé d’énergie et il est parti en disant que ceux que ça intéressait trouveraient les résultats un de ces jours sur internet, sinon ils pouvaient toujours aller voir ce que disaient les partis et journaux !

Quand on regarde ses 62% de participation et qu’on le compare aux chiffres qu’il a donné, on a 7 931 148 suffrages exprimés, 517 967 nuls et "environ" 14 millions d’électeurs. "L’environ" se comprend puisque peuvent voter tous les égyptiens de plus de 18 ans qui ont une carte d’identité, mais on ne sait pas bien combien il y en a. Certains disent que l’Egypte à 81 millions d’habitants, d’autres, les plus nombreux, disent 85, mais certains vont jusqu’à dire 100 millions. Et il y a un certain nombre d’égyptiens qui n’ont pas de cartes d’identité ou des fausses, comme par exemple tous ceux issus des enfants des rues dont on estimait le nombre en 2010 à environ 1 million. Mais si l’on se sert des propres chiffres des autorités égyptiennes ci-dessus, je ne trouve pas 62% mais 53%. Je ne suis pas bon en mathématiques mais c’est quand même plus proche du chiffre donné par l’agence de presse allemande Reuters qui annonce 50% ( de source officieuse bien informée selon eux). Et puis les autorités égyptiennes ont aussi annoncé 70% de participation dans le vote des égyptiens de l’étranger (qu’on estime de 6 à 10 millions). Mais pour la France par exemple où on estime les égyptiens à 170 000, les votants étaient un peu plus de 4 000, ce qui fait 2,3% et pas 70%. Leurs 70% s’appliquent en fait aux inscrits auprès des ambassades. Or les égyptiens de l’étranger n’ont été averti qu’ils pouvaient voter qu’à la mi-novembre. Les autorités ne le voulaient pas, craignant ce vote. Ce n’est qu’à la dernière minute, sous la pression qu’elles ont cédé. Mais pour s’inscrire auprès des ambassades dans les quelques jours qui leur restaient, il leur fallait une nouvelle carte d’identité donnée ...avant septembre ! Ce qui fait qu’au total les 70% se réduisent à quelques 7 à 8% au total des votants de l’étranger. Aux USA on pouvait faire un vote électronique mais le jour du vote, les services administratifs étaient fermés, ce qui évidemment ne facilite pas les choses.

Or il faut savoir que dans la plupart des pays occidentaux, les égyptiens qui ont fui leur pays, sont plutôt de gauche ou laïcs. Par contre dans les pays du Golfe, le vote des égyptiens a été massif et aux 2/3 pour les partis islamistes. Pourtant là-bas, les patrons confisquent les cartes d’identité. On se demande comment ils ont pu voter. 53% de participation environ donc dans un pays où le vote est obligatoire ( il y a une amende équivalente à un mois ou plus de salaire) ce n’est pas considérable même si ça ne décrédibilise pas totalement le vote par rapport aux mascarades de vote qui avaient lieu sous les gouvernements précédents. Évidemment il y a eu des tricheries, plus de 1 000 plaintes : à Alexandrie par exemple dans deux bureaux de vote, il y avait plus de bulletins de votes dans l’urne qu’il y a d’habitants recensés. 15 urnes électorales ont été brûlées, 90 n’ont pas été comptabilisées étant donné les malversations, etc... et les tricheries étaient presque toujours le fait des Frères musulmans ou des partis Salafistes.

Combien y aurait-il eu de votants si ça n’était pas obligatoire ? 40, 35, 30% ? On ne sait pas bien sûr, par contre on sait que la participation a été bien plus faible dans les quartiers les plus pauvres. Si on compare - pour ce qui est comparable bien sûr - avec le second tour des régionales de 2010 en France qui a donné un chiffre voisin de participation de 51%, cela signifiait dans certains bureaux de vote de quartiers populaires des taux d’abstention de 80 ou 90%. En est-il de même en Égypte ? C’est bien possible. En tous cas, il serait intéressant d’avoir le taux de participation des ouvriers et des jeunes qui doit être parmi les plus bas en sachant que 50% de la population égyptienne a moins de 25 ans et que les 15-24 ans, les plus actifs dans la révolution, représentent 20% de la population.

Au delà de la participation, pas si importante, les Frères musulmans, suivi du parti salafiste, la Lumière, se proclament grands vainqueurs avec respectivement 40 et 20% des voix . Même si leurs chiffres sont sûrement contestables, leur succès par contre ne l’est pas. Pourquoi ont-ils gagné alors qu’ils n’ont pas vraiment participé à la révolution et que la révolution s’est déroulée en dehors de toute préoccupation religieuse ?

On trouve là probablement les mêmes raisons globales qu’en Tunisie. Le sens général du vote donné par quasiment tous les partis a été un État "religieux" ou "laïc". Sauf pour l’extrême gauche mais quasi inexistante et les partis islamistes qui seuls, d’une part étaient présents auprès de la population ( alors que les autres se contentaient de la télé, des journaux ou d’internet) et d’autre part, étaient les seuls à avoir un programme social concret qui s’adresse à la population face à ses difficultés économiques. Un programme de charité, certes, mais qui rend service car ils organisent des marchés de nourriture moins chers, disposent de dispensaires de santé, font la circulation automobile, ramassent les ordures, et, pendant la campagne électorale ont multiplié ces activités par des soins gratuits, des cours de soutien scolaires à domicile gratuits, des distribution de médicaments, de nourriture, notamment de viande, etc. La société égyptienne est très islamisée par ce biais. Ainsi ils pouvaient séduire une partie pauvre et arriérée. C’est l’État des militaires qui a islamisée l’Egypte ainsi depuis environ 30 ans avec la vague de mondialisation libérale qui a détruit le peu de protections sociales d’État et de services publics, les militaires les laissant glisser dans les mains des mosquées. En même temps que l’armée islamisait d’autorité le pays à partir de la moitié des années 1970 en offrant par exemple une somme d’argent aux parents qui voileraient leurs filles, en faisant de la Charia en 1980 l’article N°2 de la constitution : "l’islam est la religion de l’État, la charia est la source de la législation", en rendant obligatoire en 2006 l’attribution d’une religion sur les cartes d’identité, musulman, chrétien ou juif. On nait musulman et on ne peut pas être athée ou boudhiste. En cas de second mariage avec des enfants chrétiens seuls les enfants musulmans peuvent hériter. En justice la parole d’un musulman vaut celles de deux chrétiens. On ne peut pas quitter la religion musulmane sous peine de mort. Même si pour ce dernier point, la justice civile ne condamne qu’à la prison ou à des amendes pour "trouble à l’ordre public", si un imam quelconque au nom de l’interprétation musulmane déclare la mort , n’importe quel illuminé de dieu peut tuer celui qui a quitté la religion musulmane, ce qui est arrivé à un certain nombre d’intellectuels ou artistes. Cette islamisation de la société, c’est donc l’armée qui l’a faite, pour ajouter une police des mœurs quand son autorité issue de l’indépendance s’essoufflait, même si par ailleurs elle persécutait les Frères musulmans pour leurs ambitions politiques. Par contre elle finançait les groupes salafistes pour diviser et affaiblir les Frères musulmans.

Les partis islamistes ont donc bénéficié de cette situation. D’une part la société s’islamisait, d’autre part ils héritaient des services sociaux, enfin ils étaient persécutés apparaissant aux yeux des gens comme des victimes honnêtes de l’armée. Devant l’absence d’une gauche sociale s’adressant aux problèmes de la population, car la cause principale de la révolution a été le "pain" , ils ont un boulevard. De plus, une autre partie de la population qui a le plus d’intérêts à la stabilité et à l’arrêt de la révolution à ce stade a pu se retrouver en eux qui sont aussi des grands patrons et qui sont les premiers à dénoncer les grèves.

Les nouveaux syndicalistes issus de la révolution n’ont pas pu se présenter aux élections au titre "d’ouvriers" ( certains sièges sont réservés aux ouvriers et aux paysans) parce que pour être "ouvriers" officiels, il faut être présenté par l’ancien syndicat totalement aux ordres de Moubarak. Il est interdit de faire des partis sur une base de classe. Et depuis le mois de mars les grèves sont interdites (même si de fait l’armée n’a pas l’autorité suffisante pour les empêcher). Les industriels égyptiens disent que la situation économique va très bien, ils ont un seul problème, les grèves. Après les élections législatives, le ministère de l’industrie a déclaré : "les élections ont sauvé le pays". Autrement dit, les élections ont empêché le deuxième soulèvement de la place Tahrir de s’étendre et les islamistes sauront empêcher les grèves. Par ailleurs des courants proches des islamistes, juste au lendemain des élections, ont appelé à une marche du million pour sauver l’économie (contre les grèves). C’est clair, et contre l’argument de la stabilité nécessaire à l’économie, les partis libéraux et même bien des jeunes révolutionnaires démocrates de la place Tahrir sont entièrement d’accord et le répètent donnant ainsi du crédit à ceux qui sont le mieux placés, les plus à même d’amener de la stabilité, les Frères Musulmans. On a ainsi aujourd’hui sur la place Tahrir une discussion sur ce sujet, faut-il quitter la place Tahrir pour donner de la stabilité économique au pays ? Certains groupes organisés de jeunes étant le plus souvent à droite sur ce terrain des gens rassemblés sur la place.

On touche là à la principale difficulté. Les jeunes révolutionnaires démocrates ne s’intéressent guère aux grèves et aux ouvriers. Et les ouvriers n’arrivent pas, pour le moment, à se construire une conscience politique, même s’ils mènent de nombreuses luttes. C’est là la clef du problème.

C’est pour ça que les américains et les militaires ont demandé à Moubarak de quitter le pouvoir quand ils ont vu que trois jours de généralisation des grèves risquaient de déboucher sur une véritable grève générale où les ouvriers auraient pu prendre conscience de leur force et de leurs intérêts. C’est le sens de leurs interdictions de partis de classe, de leur interdiction des grèves, des candidatures ouvrières, du fait qu’ils cèdent aux revendications dés que, comme en septembre ou octobre, les grèves menacent de prendre un caractère d’ensemble, ou qu’ils poussent un soupir de soulagement quand les élections législatives empêchent le deuxième soulèvement de la place Tahrir en novembre contre le pouvoir de l’armée de s’étendre à une deuxième révolution où les pauvres, les ouvriers et les employés vireraient tous les petits Moubarak des usines ou des administrations, car ces petits Moubarak sont souvent des militaires et des islamistes qui sont les deux principaux pouvoirs économiques en Égypte.

Mais il est sûr que cette révolution ne fait que commencer, et que comme en Tunisie, où les mouvements ont repris de plus belle après les élections, les travailleurs égyptiens retrouveront rapidement le chemin de la lutte, ces élections ne seront qu’une péripétie vite oubliée. Il est même probable qu’au fil du temps, les élections devant durer jusqu’à la fin du printemps 2012, qu’elles perdront tout crédit avant d’arriver au bout. De plus les travailleurs arriveront à se forger une conscience de classe ainsi que les organisations qui vont avec, aidés en cela par la situation internationale qui leur retournera probablement l’aide politique qu’ils ont donné au monde par leur révolution. Les nouvelles luttes en Tunisie par exemple discréditant le pouvoir islamiste. Ou encore un soulèvement des ouvriers en Chine du sud comme aujourd’hui qui est peut-être un des premiers signes d’une conscience de classe internationale en train de renaître.

Le 4.12.2011

 
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