samedi, 16 décembre 2017
 

La situation actuelle de l’Égypte

En 18 jours, le peuple égyptien s’est débarassé d’un dicateur au pouvoir depuis 30 ans. Une telle rapidité s’explique par la conjugaison de plusieurs facteurs : Premièrement, la période ouverte par la victoire de la révolution tunisienne : tout a commencé en Égypte le 25 janvier, soit 11 jour après la fuite de Ben Ali. Deuxièmement, comme en Tunisie, la mobilisation fougueuse de la jeunesse et le développement des grèves ouvrières. Tout cela a poussé l’armée à ne pas tirer sur les manifestants et à destituer Moubarak.

Les militantEs que la délégation de l’Union syndicale Solidaires a rencontréEs fin mai semblaient considérer que les rapports de forces dans le pays s’étaient globalement maintenus :
- Les rassemblements et manifs du vendredi 27 mai (Le Caire, Alexandrie, etc...) ont rassemblé autant de participants qu’en janvier-février.
- Des militantEs soumis à des poursuites judiciaires pour avoir critiqué le comportement de l’armée ont été acquittés le 31 mai.
- Le processus de mise en place de syndicats indépendants connait une accélération notable.

Mais si le dictateur a été chassé, des éléments essentiels de la dictature sont restés en place :
- Le pouvoir est exercé par le Conseil supérieur des forces armées, qui a notamment promulgué une loi criminalisant les grèves ;
- Des militants sont arrêtés et torturés, ou font l’objet de poursuites devant la justice militaire ;
- La police est réapparue dans les rues, réprimant par exemple une manifestation paysanne début juin ;
- Des agressions se développent contre des églises chrétiennes coptes, très certainement à l’instigation de salafistes et de membres de l’ancien régime.

Plus inquiétant, les comités populaires apparus lors de la révolution de janvier-février semblent être tombés dans une profonde léthargie. Les luttes sociales sont limitées et éparpillées. La jonction reste difficile entre le mouvement ouvrier et le mouvement des jeunes dont certains membres adhèrent au discours des militaires et des libéraux contre la poursuite des mobilisations. Plus grave, rien ne s’est amélioré dans la vie quotidienne de la population.

Le pouvoir n’est pas avare de proclamations en faveur de la démocratie. En attendant, les lois en vigueur bloquent efficacement la légalisation comme partis des courants politiques ayant joué un rôle moteur dans la révolution : il faut en effet pour qu’un parti soit officiellement reconnu qu’il dépose 5 000 noms chez un notaire et verse une somme importante pour publier une annonce dans de grands quotidiens. Conséquence, les partis politiques reconnus sont essentiellement ceux de droite, celui mis en place par les Frères musulmans, ainsi que l’ancien parti légal Tagammu (gauche extrêmement modérée). Les partis pouvant valablement être considérés comme de gauche ont une existence précaire. Ils rassemblent tous ensemble moins d’un millier de membres dans un pays comptant 85 millions d’habitants. Leurs locaux se réduisent à des appartements, ou à des locaux associatifs qui servaient simutanément de lieux de réunions sous la dictature.

L’ancienne centrale syndicale officielle (ETUF) reste solidement en place et dispose de moyens matériels considérables. Nombre de ses responsables continuent à fournir au patronat et à la police les renseignements leur permettant de réprimer les grévistes ainsi que ceux qui cherchent à créer des syndicats indépendants. Néanmoins, les mobilisations continuent. De nombreux syndicats indépendants voient le jour, même si leur mise en place est laborieuse. Les syndicats indépendants recouvrent des réalités très diverses.
- Certains se limitent à une seule entreprise, d’autres ont un champ plus large.
- Une minorité d’entre eux font suite à une longue tradition de lutte sous la dictature.
- Certains syndicats sont lancés sans grand travail préalable par des équipes très réduites souvent liées à un courant politique donné. Ils ont ensuite du mal à s’élargir à d’autres sensibilités que la leur et acquérir un caractère de masse (voir à ce sujet l’interview de Fatma Ramadan).

Des désaccords existent sur l’avenir de l’ancienne centrale officielle (ETUF) :
- Certains, comme le CTUWS, continuent à demander sa dissolution et le reversement de ses avoirs matériels aux nouveaux syndicats,
- D’autres, se limitent à demander l’égalité de traitement entre les deux centrales syndicales, avec répartition des avoirs de l’ETUF au prorata du nombre de membres de chacune.

Plusieurs types d’évolution semblent possibles :
- 1. Un redémarrage des luttes et une centralisation de celles-ci. Cette hypothèse ne semble pas la plus probable dans l’immédiat ;
- 2. Une stabilisation "bourgeoise" avec effacement du Conseil militaire ;
- 3. Une stabilisation "bourgeoise" avec présence importante de l’armée ;
- 4. Le maintien des seuls militaires au pouvoir pendant un certain temps.

Beaucoup de choses semblent dépendre de l’attitude des Frères musulmans, la principale force politique du pays. Si un certain nombre de jeunes Frères musulmans continuent à participer aux mobilisations aux côtés des forces laïques, la direction s’est très clairement rangée du côté du blocage de la révolution : elle soutient actuellement sans équivoque le pouvoir militaire, dénonçant notament les grèves, les revendications ouvrières et les manifestations. En vue des prochaines élections, les Frères musulmans viennent de conclure une alliance avec le Wafd, le parti historique de la bourgeoisie libérale.

Les organisations politiques liées aux mouvements sociaux

Du temps de Moubarak existaient au sein du monde du travail et de la jeunesse plusieurs grands courants politiques :
- L’opposition légale respectueuse, essentiellement représentée par la direction du Tagammu ;
- Le Parti communiste, impliqué dans le Tagammu jusqu’à la révolution ;
- Des réseaux militants issus de différents courants de la tradition communiste ;
- Un courant trotskyste , né dans les années 1990, et dont la façade légale était le Centre d’études socialistes. Il est représenté depuis 2010 par deux organisations différentes ;
- Des jeunes, dont une partie seulement se reconnaissait dans les organisations politiques existantes.

Tagammu a eu jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de membres sous l’ancien régime et en aurait toujours des milliers. L’effectif total des autres organisations ne dépasserait pas aujourd’hui un millier de membres.

Tagammu (en français : Rassemblement) Sous l’ancien régime, le Tagammu était un parti légal disposant de quelques sièges au Parlement, d’un journal (al Ahâlî), de locaux, de permanents, etc. Certains militants étaient à la fois membres de la direction de Tagammu et de la direction de l’ETUF (la centrale syndicale officielle sous la dictature). Le parti Tagammu était très complaisant envers Moubarak : son président avait même déclaré que la chute de celui-ci serait négative. Cette attitude a entraîné le départ sur la gauche de militants refusant de telles compromissions.

Parti communiste égyptien Sous Moubarak, le PC était dans la clandestinité. Il était simultanément impliqué dans le parti légal Tagammu. Le PC, comptait un certain nombre de militants syndicalistes, comme par exemple à Mahallah dans la plus grande usine textile du pays. Il était également présent dans les universités.

Parti socialiste égyptien Ce parti a vu le jour après le départ de Moubarak. Il a été fondé par des militants issus de différents courants de la gauche marxiste. Le PS est peu présent dans la jeunesse. Il a par contre une influence au niveau syndical par le biais de militants participant depuis les années 1990 à diverses structures militantes, dont le Comité de coordination qui réunit mensuellement de façon informelle des militants syndicaux combatifs.

Socialistes Révolutionnaires Ce groupe est sorti de la clandestinité en 2011. Sa priorité est d’organiser politiquement des travailleurs, même lorsque ces derniers ne se reconnaissent pas nécessairement dans l’ensemble de ses orientations. Il a fondé à cet effet, le 25 février 2011, le "Parti ouvrier démocratique", au sein duquel les Socialistes révolutionnaires sont le seul courant politique organisé.

Tagdid (en anglais Renewal Socialist ; en français : Renouveau socialiste) Ce groupe, également clandestin sous Moubarak, est né en 2010 d’une scission des Socialistes révolutionnaires (voir ci-dessus). Il intervient parmi les travailleurs, ainsi qu’au sein des différents mouvements sociaux, à commencer par celui de la jeunesse. Il a joué un rôle important dans la révolution de janvier-février 2011. Renouveau considère que la construction d’un parti large passe par un regroupement préalable de plusieurs courants politiques (voir plus loin).

Tahalouf (en anglais : Socialist People’s Alliance ; en français : Parti de l’Alliance Populaire) Ce parti a été crée le 26 janvier 2011 à l’initiative de Renouveau socialiste, de militants ayant rompu sur la gauche avec le Tagammu, ainsi que d’intellectuels, de militants syndicalistes, associatifs, et/ou ayant appartenu par le passé à diverses organisations de gauche. Même s’ils ne s’impliquent pas vraiment dans ce parti, les Socialistes révolutionnaires ont néanmoins un représentant dans sa direction.

Front des forces socialistes (en anglais : Coalition of Socialist Forces) Constitué le mardi 10 mai, il s’agit pas d’une organisation mais d’une coordination entre l’ensemble des partis pouvant être véritablement ête considérés comme étant de gauche (donc à l’exception de Tagammu) :
- le Parti socialiste égyptien,
- le Parti communiste egyptien.
- l’Alliance populaire socialiste (dont Renouveau socialiste),
- les Socialistes révolutionnaires (et le Parti ouvrier démocratique).

Une brève histoire du syndicalisme

Le premier syndicat égyptien a été fondé au Caire en 1900, suite à une grève des rouleurs de cigarettes. Des syndicats se sont ensuite formés, notamment parmi les cheminots et traminots du Caire et d’Alexandrie. Étant donné la mainmise européenne sur le pays, syndicalisme et mouvement nationaliste ont le plus souvent été étroitement liés. Le syndicalisme n’a été explicitement légalisé qu’en 1942, mais sous un contrôle étroit de l’État. Les salariés et les syndicats ont activement participé aux mobilisations qui se sont succédé entre 1945 et 1952, notamment dans l’industrie textile. En janvier 1952, un congrès de fondation d’une confédération était prévu. Il n’a pas pas pu se tenir suite au déclenchement d’une vague de répression ayant suivi le grand incendie du Caire.

L’année 1952 marque une rupture décisive dans l’histoire de l’Égypte. En juillet, les "officiers libres", sous la direction de Nasser renversent la monarchie à la solde des Britanniques. Pour la première fois depuis 2 500 ans, l’Égypte est dirigée par des Égyptiens. De nombreux travailleurs soutiennent avec enthousiasme le régime militaire qui promet l’indépendance et la justice sociale. La popularité de Nasser se renforce considérablement en 1956 avec la nationalisation du canal de Suez. Le nouveau pouvoir prend effectivement dès 1952 une série de mesures favorables aux salariés. Mais simultanément, il interdit les grèves et condamne à mort des grévistes. Il n’est pas question pour lui de tolérer un mouvement syndical indépendant et militant : "les travailleurs n’ont pas à revendiquer, c’est nous qui décidons de donner" explique Nasser. Les syndicats ne sont considérés par lui que comme des forums dans lesquels les travailleurs peuvent exprimer leurs opinions ainsi que des structures visant à stimuler la production et répartir des prestations sociales. Leur fonction n’est pas de permettre aux travailleurs de s’organiser, mais de permettre à l’État de les encadrer.

C’est dans ce cadre que voit le jour en 1957 la confédération syndicale EWF, à laquelle succède en 1961 l’ETUF. Les dirigeants de ces centrales sont nommés par le gouvernement et sont souvent simultanément des cadres du parti au pouvoir. Elles sont complètement intégrées à l’appareil d’État : de 1962 à 1986, le président de l’ETUF était en même temps ministre du travail ! Toute structure syndicale est obligatoirement affiliée à l’ETUF, qui revendiquait en 2009 plus de 4,4 millions de membres. Les mobilisations ouvrières et politiques se heurtent au syndicalisme officiel, véritable courroie de transmission du pouvoir.

Après la mort de Nasser en 1970, les droits sociaux concédés aux travailleurs ont été progressivement remis en cause sous les présidences de Sadate et Moubarak, conformément à la politique néo-libérale impulsée par le FMI et la Banque mondiale. Il en a résulté une succession de conflits sociaux. Après avoir protesté contre certaines mesures, la direction de l’ETUF s’est rapidement rangée aux côtés du pouvoir. Deux millions de salariés ont néanmoins pris part à 3 000 grèves, sit-in et manifestations depuis 1998. La vague de grèves qui s’est amplifiée à partir de 2004 a été un élément essentiel expliquant la chute de Moubarak. Trois luttes ont joué un rôle de premier plan :
- les travailleurs du textile de Mahalla en 2006 et 2007,
- les collecteurs d’impôts fonciers en 2007,
- l’usine de lin de Tanta en 2009.

Les tentatives de créer des réseaux syndicaux se multiplient dans cette période. Certaines ONG et plateformes informelles font un travail considérable avec des réunions, des formations, des rapports, des périodiques, comme par exemple :
- le CTUWS, fondé en 1990 et animé par Kamal Abbas, un ancien ouvrier des aciéries chassé après la grande grève de 1989,
- l’ECESR, crée en 2009 et animé par l’avocat Khaled Ali. Voit aussi le jour, en 2000, le Comité de coordination pour les droits et libertés ouvrières et syndicales (CCTUWRL), coordination informelle réunissant chaque mois plusieurs dizaines de syndicalistes du Caire et de province, de sensibilités différentes, et qui cherche à faire émerger une voix autonome et combative. Les luttes ouvrières servent de toile de fond à l’implication d’une partie de la jeunesse : le nom même du "Mouvement de jeunesse du 6 avril" est né de la solidarité avec les grèves du textile de Mahalla qui ne se limitaient pas à des demandes catégorielles mais se confrontaient directement au syndicalisme officiel. Deux syndicats indépendants finissent par arracher leur reconnaissance légale : en 2008, le syndicat des collecteurs d’impôts fonciers et, en 2010, celui des techniciens de la Santé.

En janvier 2011, parallèlement aux luttes impulsées par la jeunesse, le pays connaît une vague impressionnante de grèves et de protestations des travailleurs. Au départ, les motifs de ces mobilisations sont souvent économiques avec des questions de salaires, de primes, de contrats de travail pour les précaires… Mais très vite, la question de la liberté syndicale et la dénonciation du syndicalisme officiel pointent.

Depuis la chute de Moubarak les autorités militaires ont essayé, à de multiples reprises, de mettre un terme aux luttes, avec le soutien actif des Frères musulmans. Elles dénoncent les revendications des travailleurs comme "corporatistes" et contraires aux intérêts du pays. Le Conseil supérieur des forces armées utilise les media pour tenter de convaincre l’opinion publique que la poursuite de grèves et de protestations représente un danger pour la « transition démocratique ». Les autorités tentent d’interdire les grèves et les réunions de travailleurs. Le pouvoir a mis en place, en mars 2001, une législation criminalisant la grève : elle permet d’infliger, pour incitation à la grève, un an de prison ainsi qu’ une amende équivalant à 6 ans de salaire Des travailleurs en lutte sont également traduits devant les tribunaux militaires en application de la loi antiterroriste. Mais les mobilisations continuent, car pour les travailleurs en lutte, les revendications font partie intégrante de la révolution.

Le cadre légal dans lequel s’inscrit actuellement l’action syndicale est transitoire. Une nouvelle loi syndicale devrait voir le jour à l’automne 2011. "Le nouveau ministre du travail connaît bien les conventions en vigueur au plan international : il a en effet travaillé au Bureau international du travail. Il est possible de parvenir à un accord avec lui en ce qui concerne le respect des libertés syndicales" explique l’avocat-militant Khaled Ali. L’ancienne centrale (ETUF) n’a pas été dissoute, mais son ancien secrétaire général est en prison et ses avoirs ont été gelés. Dans l’immédiat, plus aucun obstacle légal n’existe à la création de syndicats indépendants : dès qu’un dossier de reconnaissance est déposé auprès du ministère, le nouveau syndicat peut commencer à fonctionner sans attendre la réponse officielle.

1 commentaire
  • Il nous parait que l’instabilisation de l’Egypte est due certainement aux membres de l’ancien régime et élèments policiers et militaires révoqués,en plus des ennemis étrangers de l’Egypte.je souhaite que l’armée du pays participe serieusement, franchement et strictement pour soutenir le gouvernement loyal et établir l’ordre et la sécurité dans l’intérêt de votre pays . Il faut mettre terme à l’ancien régime de la dictature par l’interdiction de participation aux élections de tou les membres de l’ancien régime pendant six (6) ans.Nous souhaitons que l’Egypte sera un vrai état arabe qui jouerai un grand rol politique et économique au sein du monde arabe et islamique.Que dieu répète à notre voeux et désirs.

 
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