samedi, 16 décembre 2017
 

La vague de grèves et la crise de l’Etat égyptien

L’explosion d’ énormes protestations à travers l’Égypte dans la dernière semaine avant le premier tour des élections législatives des 28 et 29 novembre, exigeant le transfert rapide du pouvoir du Conseil suprême des Forces armées (SCAF), a dévoilé la colère grandissante de millions d’ Egyptiens à l’égard des chefs militaires qui ont gouverné le pays depuis février. Le soulèvement a fait suite à des semaines de tensions entre militants révolutionnaires et militaires. Le massacre de manifestants demandant de mettre fin à l’oppression des Coptes à Maspero a été suivi par le meurtre de Essam Ali Atta dans la prison de Tora. Le 31 octobre, la célèbre blogueur et activiste Alaa Abdelfattah a rejoint environ douze mille autres qui ont été emprisonnés par les tribunaux militaires depuis la chute de Moubarak. Ces brutalités étaient encore plus alarmantes compte tenu des efforts concertés de l’armée pour redéfinir son rôle politique. « Nous allons garder le pouvoir jusqu’à ce que nous ayons un président, » a dit à la mi-octobre le major général Mahmoud Hegazy, du Conseil suprême des Forces armées (SCAF). Avec le calendrier des élections présidentielles repoussées après les élections du Parlement et avec les militaires qui déclarent qu’il vont superviser le processus de rédaction de la constitution, il est apparu qu’il restait peu de chose de la transition vers un régime civil. Ces développements menaçaient non seulement les militants révolutionnaires laïques comme Abdelfattah, mais touchaient aussi au point sensible les principaux courants islamistes, poussant les Frères Musulmans (FM) à annoncer leur soutien aux manifestations de masse du 18 novembre. Puis, le 19 novembre, la tentative des forces de sécurité de nettoyer la place Tahrir d’un nombre relativement restreint de manifestants, qui étaient restés pendant la nuit afin de rétablir un sit-in, a déclenché une série d’énormes manifestations. Ces manifestations se sont rapidement développées dans une confrontation intense dans la rue entre un mouvement de masse revigoré et les militaires. L’incapacité des dirigeants des FM à soutenir les manifestants qui ont fait face à une attaque des forces de sécurité a montré les contradictions entre le désir des islamistes d’utiliser le mouvement de masse pour imposer des concessions au SCAF et leur peur qu’un soulèvement populaire renouvelé puisse faire dérailler le processus électoral. Pourtant les électeurs se sont rendus en masse aux urnes. Les partis islamistes ont réussi, avec le Parti Liberté et de Justice des FM obtenant 40 % des voix au premier tour. Cette série complexe d’événements ne peut être comprise sans prendre en compte le profond changement dans la nature et la portée de l’action collective des travailleurs égyptiens depuis fin août 2011. Une vague de grèves et de manifestations coordonnées sur l’ensemble du territoire, telles que celles organisées par les travailleurs de la poste et les enseignants, couplées avec l’industrie et l’ensemble du secteur du sucre et des travailleurs dans l’administration publique des transports au Caire, était la principale cause d’une paralysie qui avait saisi le régime militaire en septembre et a donc ouvert la voie pour le soulèvement de novembre. Les luttes sociales et politiques continues, qui approfondissent toujours plus la révolution en Égypte, sont encore à un stade précoce de leur développement. Pourtant, plusieurs caractéristiques de la vague de grèves de septembre indiquent que le degré auquel le mouvement des travailleurs s’organise a réintroduit la classe ouvrière comme un facteur important dans la politique nationale, à un niveau inconnu en Egypte depuis plus de soixante ans. Qu’est-ce qui rend la reprise de la vague de grèves de fin août si importante ? La première raison est l’échelle des protestations. Une estimation grossière du nombre de travailleurs impliqués dans l’action collective de toutes sortes (grèves, sit-in et manifestations) montre un énorme pic en septembre, comparativement à la période de mars à août. Il est difficile de trouver des statistiques précises sur ceux qui participent à des grèves et des protestations. La variation importante des chiffres pour septembre est due aux estimations différentes du nombre des enseignants impliqués dans la grève nationale. Néanmoins, par rapport aux sommets de la vague de grèves d’avant la révolution, septembre 2011 montre une forte augmentation par rapport à 2008, année au cours de laquelle seulement 540 000 travailleurs ont pris part à une action collective. Estimation du nombre de travailleurs impliqués dans les grèves Mois 400,000 Mars à Aout 2011 Entre 500,000 and 750,000 Septembre 2011 Février 2011 a sans aucun doute vu un nombre encore plus grand de travailleurs participant à une action collective. Awlad al-Ard a signalé 489 épisodes distincts de l’action collective par les travailleurs pour ce mois, mais n’a pas publié des données détaillées sur le nombre de participants. La vague de grèves de septembre marque un changement qualitatif vers une action de grève coordonnée, comparée à l’explosion des protestations en février. La consolidation de la vague de grève dans des confrontations moins nombreuses mais plus massives est visible dans le nombre des grèves et des protestations impliquant plus de dix mille travailleurs. Il y a eu sept grèves en septembre, y compris la grève des enseignants qui impliquait entre 250 000 et 500 000 enseignants, et environ six autres grèves et manifestations concernant environ 160 000 travailleurs. La grève des enseignants a été coordonnée par deux syndicats indépendants : le syndicat indépendant des professeurs d’écoles et la Fédération égyptienne des enseignants. La grève des travailleurs des postes a été coordonnée par le syndicat indépendant des travailleurs postaux, tandis que la principale force dirigeante de la grève des travailleurs des autobus du Caire a été le syndicat indépendant des travailleurs de l’administration des Transports Publics. La grève des travailleurs de l’ensemble du secteur des raffineries de sucre a été organisée par Front pour le changement des industries sucrières, un comité de coordination qui depuis a commencé le processus de création d’un syndicat indépendant. La coordination nationale et sectorielle dans de nombreux secteurs est basée sur un niveau extrêmement élevé de coordination locale. Les enseignants d’ Al-Arich, dans le nord du Sinaï, par exemple, ont organisé une conférence des comités grève, qui a coordonné les actions au cours de la grève nationale. Septembre a également marqué un déplacement important du principal terrain de lutte, du lieu de travail individuel à celui de l’État. La plupart des travailleurs engagés dans l’action collective en septembre ont participé à une bataille avec les institutions de l’État à un niveau beaucoup plus élevé que les mois précédents. Cela a été plus évident avec la présence constante des cabinets ministériels dans des négociations directes avec les représentants des grévistes. En mars, environ trente-six pour cent de tous les travailleurs impliqués dans l’action collective ont participé dans les grèves ou les protestations limitées à un lieu de travail unique. Le nombre impliqués dans les grèves ou manifestations coordonnées à l’échelle nationale était environ quinze pour cent du total. En revanche, en septembre, le nombre de travailleurs impliqués dans des actions coordonnées à l’échelle nationale était d’environ soixante-quinze pour cent du nombre total estimé de travailleurs impliqués dans l’action collective. Les litiges relevant d’un lieu de travail unique représentait environ huit pour cent du nombre total de travailleurs engagés dans l’action collective L’évolution des demandes des travailleurs au cours des huit derniers mois marque aussi un changement significatif. Des exigences sociales globales ont été adoptées dans la plupart des grèves importantes, y compris celles des enseignants, des médecins et des travailleurs des transports publics. Collectivement, elles expriment un des plus importants défis idéologiques de la classe ouvrière organisée face au néolibéralisme dans la crise économique actuelle. Les grèves en Égypte diffèrent des grèves défensives contre des mesures d’austérité en Grèce et des grèves en Grande-Bretagne. En gros, les grèves égyptiennes sont une offensive directe du mouvement des travailleurs contre les « succès » de néolibéralisme, plutôt que contre son échec et sa crise, avec les hausses implacables du coût de la vie qui impulsent le mouvement. Au sein de la vague de grèves, les exigences des enseignants comprennent le limogeage du ministre de l’éducation, des investissements dans l’éducation publique, un salaire minimum pour les enseignants d’au moins 1 200 livres égyptiennes par mois ( ndt : environ 150€ ), un programme de renforcement des écoles et des contrats à durée indéterminée pour les enseignants en CDD et les remplaçants. Des dizaines d’enseignants de base, avec qui j’ai parlé lors de la manifestation nationale du 10 septembre 2011, ont souligné que la grève portait sur la reconstruction du système public d’éducation. Ils visent à faire du système public d’éducation un endroit qui permette aux enseignants de travailler et aux enfants d’Égypte d’apprendre, plutôt qu’être le dépotoir pour ceux qui sont trop pauvres pour se payer des écoles privées. Les médecins ont soulevé des exigences similaires liées au système de santé publique, alors que les travailleurs des transports publics ont exigé des investissements dans la flotte de bus. Une grève des ouvriers du textile à Misr Spinning dans la ville d’ al-Mahalla al-Kubra, qui intégrait des exigences pour les investissements de l’État dans les usines de textile du secteur public, a été évitée de peu parce que le gouvernement a pris l’engagement de satisfaire les demandes des ouvriers. La centralité de la bataille contre les contrats temporaires dans la vague de grèves montre qu’en général le mouvement des travailleurs est à l’offensive et exige de meilleures conditions de travail, plutôt que sur la défensive contre les suppressions d’emplois. Les grèves et les protestations à tous les niveaux, du lieu de travail à la grève nationale, ont exigé de mettre un terme au recours aux contrats à durée déterminée, ainsi que le passage immédiat des travailleurs sous contrats à durée déterminée à un emploi permanent. Bien que des grèves pour des retards de paiement des salaires soient régulièrement survenues depuis février, une proportion beaucoup plus grande d’actions collectives sur les salaires indique un caractère offensif, généralement axé sur la demande d’un salaire minimum de 1 200 livres égyptiennes et la mise en œuvre des augmentations promises des primes dans le secteur public. Les grèves et les protestations contre la privatisation ont été au cœur de la campagne pour annuler la vente d’un certain nombre de sociétés, laquelle a récemment fêté les décisions de justice annulant la privatisation du grand magasin Omar Effendi, de l’usine de textile d’al-Kom Shibin et d’un petit nombre d’autres biens appartenant précédemment à l’État. Bien qu’il s’agisse de petites victoires contre la privatisation, elles possèdent une signification politique considérable. Ces victoires ont ravivé chez des centaines de milliers de travailleurs l’espoir que le pillage du secteur public au cours des deux dernières décennies pourrait être réversible. La demande de tathir (nettoyage) des institutions de l’État reste l’une des exigences fondamentales du mouvement de grève à tous les niveaux. Un slogan préféré de la manifestation des enseignants le 24 septembre 2011 a été « les enseignants exigent la chute du ministre. » Ce chant faisait écho à un célèbre slogan qui était chanté pendant les soulèvements contre Zine El Abidine Ben Ali et Hosni Mubarak. Tathir(nettoyage) a été une des plus fréquentes demandes des mouvements de grève depuis huit mois.

Il n’y a aucun doute que la conscience et le degré d’organisation des travailleurs demeurent inégalement développés. Presque aucun des approximativement 700 épisodes distincts de l’action collective des travailleurs que j’ai étudiés depuis mars n’a soulevé des « demandes politiques » classiques, liées à des questions telles que la liberté d’expression, la libération des détenus ou le droit d’organisation et de grève des travailleurs. Malgré le soutien de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants pour le sit-in de Tahrir le 19 novembre et son rejet du gouvernement Al-Ganzoury, il n’y a eu aucune vague de grèves pour soutenir un appel exigeant que les militaires quittent le pouvoir. En outre, il est probable que les organisateurs des grèves devront encore progresser en termes d’une plus grande coordination entre les secteurs à l’échelle nationale afin de contraindre l’Etat à d’autres concessions. Cependant, ceci pourrait ne pas se concrétiser. L’aggravation de la situation économique peut affaiblir les luttes des travailleurs. En outre, une vague de faillites d’entreprises et des suppressions d’emplois pourraient inciter à davantage de radicalisation. Les attaques contre les manifestants à Maspero démontrent que le SCAF pourrait favoriser potentiellement un climat de sectarisme. Ces actions pourraient saper mortellement les efforts pour unir les éléments plus radicaux, qui sont à la tête des manifestations, avec le mouvement des travailleurs dans une lutte commune contre le régime militaire.

Néanmoins, la récente vague de grève marque un tournant dans la révolution égyptienne qui revêt une grande importance à l’échelle mondiale. Il fournit un exemple concret des voies par lesquelles une action collective à grande échelle des travailleurs peut non seulement transformer la lutte pour le changement politique, mais peut aussi déplacer la bataille contre le néolibéralisme de la défensive à l’offensive. Les attentes des Egyptiens pour qui la révolution doit apporter un changement social au bénéfice des millions auxquels des décennies de néolibéralisme n’ont amené que la pauvreté, posent de la même manière un sérieux défi aux islamistes dans le sillage de leur victoire électorale. Des centaines de milliers de travailleurs se sont déjà mobilisé pour organiser des grèves pour la justice sociale, sans attendre le jour des élections.

Anne Alexander Traduction P Y Salingue

Source : http://www.jadaliyya.com

 
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