mardi, 21 novembre 2017
 

Les PDIP négligées de la Libye

TRIPOLI - « Je suis fatiguée. Je veux rentrer chez moi à Tawargha [une ville située dans le nord de la Libye]. Tout va mal : ça coule dans ma chambre quand il pleut et je n’ai pas d’argent. Je veux seulement rentrer à la maison », a dit Hamama Said à IRIN.

Mme Said, une grand-mère qui a entre 60 et 65 ans - elle n’en est pas certaine -, vit depuis trois ans dans un camp de déplacés situé près de l’aéroport de Tripoli.

Les membres de la minorité Tawargha, dont la peau est plus foncée en raison de leurs liens ancestraux avec les esclaves amenés au pays aux XVIIIe et XIXe siècles, sont depuis longtemps confrontés à la discrimination en Libye. Celle-ci s’est cependant intensifiée au cours des dernières années et les Tawarghas ont été accusés de s’être ralliés à Kadhafi au moment de sa chute, en 2011.

Pendant sa résistance, le dictateur déchu a utilisé comme base militaire la ville de Tawargha, située à environ 40 kilomètres au sud de Misrata. Or, en août 2011, des milices de Misrata sont entrées dans la ville et ont tout incendié, provoquant la fuite de 42 000 habitants.

Trois ans plus tard, environ 35 000 d’entre eux vivent encore dans des camps temporaires à Tripoli et à Benghazi, selon des agences locales.

Ils affirment avoir été négligés tant par la communauté humanitaire internationale que par les diverses factions qui composent maintenant les gouvernements parallèles de la Libye.

« L’an dernier, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés nous a donné des tentes de nylon, des kits de cuisine et des appareils de chauffage. Cette année, toutefois, aucune organisation ne nous est venue en aide », a dit Mabruk Eswesi, président de l’association Al-Saber, une organisation composée de volontaires tawarghas vivant dans les camps de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

« Nous traversons une période difficile en raison des divers problèmes politiques et humanitaires », a-t-il ajouté.

« Nous avons peur du nouveau gouvernement, qui bénéficie du soutien de Fajr Libya », a expliqué Issa, un déplacé du début de la vingtaine, faisant référence à l’autorité qui contrôle actuellement la capitale. « Si nous allons au centre-ville, ils peuvent nous arrêter juste parce que nous sommes noirs et que nous venons de Tawargha », a-t-il dit.

Younis Abdallah Youssef, directeur de l’école primaire du camp, a dit à IRIN : « Nous discutons, mais il n’y a rien à faire. Nous ne recevons aucune aide du gouvernement, ni même de notre conseil local. La seule chose que nous puissions faire, c’est de creuser des rigoles pour faciliter le drainage de l’eau et éviter les inondations dans le camp. »

Fern Tilakamonkul, une porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) pour la Libye, a confirmé qu’aucune aide n’avait été fournie dans les camps de Tawarghas depuis le mois de février 2014.

Depuis que la situation sécuritaire en Libye s’est détériorée, plus tôt cette année, la plupart des organisations humanitaires internationales gèrent leurs opérations à distance depuis la Tunisie, même si les Nations Unies ont procédé à quelques distributions en travaillant comme une équipe humanitaire mixte.

Selon Mme Tilakamonkul, le HCR et des partenaires ont distribué des articles de secours importants à 12 000 personnes déplacées dans la ville de Zawiya, à 45 kilomètres à l’ouest de Tripoli, à la mi-août et fourni des articles tels que des matelas et des trousses d’hygiène à 6 700 personnes récemment déplacées de Washerfana, une banlieue de la capitale, à la mi-septembre.

« La situation sécuritaire est très difficile et les membres de notre personnel national sont incapables de circuler librement. Nous sommes donc à la recherche d’ONG [organisations non gouvernementales] partenaires pour nous aider à faire des distributions dans les communautés vulnérables de PDIP à Tripoli », a-t-elle expliqué. « Nous étudions la situation en ce moment et nous espérons être capables de faire une distribution dans les semaines à venir si nous trouvons les fonds nécessaires. »

« Des recherches similaires sont en cours dans l’est du pays pour trouver des canaux de distribution et des partenaires locaux. Le HCR supervise la situation dans le sud, où les affrontements ont recommencé à la mi-octobre », a-t-elle ajouté.

En octobre, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) a lancé un appel de fonds de 35 millions de dollars pour la Libye. Selon le Service de suivi financier (FTS) d’OCHA, il n’a pas reçu un centime jusqu’à présent et il s’agit du seul appel dans le monde qui ne reçoit aucun soutien.

En dépit de plusieurs tentatives, IRIN n’a pas réussi à parler à un représentant de l’Agence libyenne de secours et d’aide humanitaire (LibAid). L’organisation semble avoir mis un terme à nombre de ses opérations en raison d’un manque de fonds.

Les Tawarghas de Benghazi

Les Tawarghas qui ont fui vers la ville de Benghazi, dans l’est du pays, sont également dans une situation précaire depuis que des violences ont éclaté là-bas en octobre.

Selon le HCR, quelque 2 500 Tawarghas ont quitté le camp situé dans la ville en raison des combats et vivent maintenant dans des parcs, des écoles et des parkings dans et autour de la ville de Ajdabiya. Nombre d’entre eux disposent seulement de minces bâches de plastique pour s’abriter.

Selon Abd Alrahman Elshakshak, chef du conseil local de Tawargha, le principal organisme chargé de représenter les PDIP tawarghas, la plupart des 10 000 Tawarghas qui ont fui Tripoli pendant les combats de cet été sont rentrés depuis. Cependant, dans l’est, où l’on estime le nombre de Tawarghas à environ 18 000, de nombreuses familles sont toujours en déplacement.

« Trois mille personnes sont parties sans prendre de vêtements de rechange ou quoi que ce soit d’autre... À Ajdabiya, au moins 50 familles vivent toujours dans des tentes », a-t-il dit.

« Nous avons demandé de l’argent aux deux gouvernements, à Tripoli et à Tobrouk, mais nous n’avons toujours rien reçu et nous n’avons eu aucun contact direct avec des agences des Nations Unies depuis cet été », a-t-il dit.

Dans une interview accordée à IRIN à la fin novembre, Omar al-Hassi, le premier ministre du mouvement Fajr Libya, qui contrôle actuellement Tripoli, a attribué la responsabilité de la situation difficile des Tawarghas aux Nations Unies et à d’autres organisations d’aide humanitaire.

« Je plains les Tawarghas. Ils devraient retourner sur leur terre natale, là où se trouvent tous leurs souvenirs. Je suis prêt à reconstruire la ville de Tawargha pour faciliter leur retour... [mais] nous avons besoin de l’aide de la communauté internationale », a-t-il dit.

« Le problème, c’est que les Nations Unies refusent de reconnaître notre gouvernement malgré le fait que la Cour suprême a invalidé la Chambre des représentants », a-t-il ajouté, faisant référence à l’impasse politique qui règne dans le pays, qui compte actuellement un second gouvernement basé à Tobrouk.

Plus de 390 000 déplacés depuis mai

Les Tawarghas ne sont cependant pas les seuls Libyens à avoir été déplacés.

Selon les Nations Unies, plus de 390 000 personnes ont été déplacées depuis le mois de mai 2014, et près d’un quart d’entre elles depuis le mois d’octobre.

Mohamed (qui n’a donné que son prénom), son épouse et leurs trois jeunes enfants ont quitté leur foyer à Kikla, dans les montagnes de l’ouest, à la suite d’affrontements violents entre Fajr Libya et des brigades de Zintan, une petite ville située dans le massif du Nefoussa, dans l’ouest du pays. Depuis octobre, sa famille et plus de 200 autres vivent dans une station balnéaire de luxe appelée Shatti Al Aman et située à Misrata.

On leur a donné une maison avec deux chambres, une cuisine et une salle de bain - une maison dont le loyer peut s’élever à 160 dinars libyens (122 dollars) par jour pendant la haute saison - et les enfants ont été inscrits dans une école locale.

« Ma maison a été détruite par des gens de Zintan. Nous sommes partis sans même prendre des vêtements de rechange », a dit l’homme d’affaires. Il considère que les conditions dans lesquelles vit sa famille sont acceptables, mais il aimerait malgré tout pouvoir rentrer chez lui.

« Ça va. Mon fils aîné ira bientôt à l’école. Le logement est bien, mais notre maison à Kikla nous manque », a-t-il ajouté.

Ali Attergman, qui travaille pour le Croissant-Rouge libyen à Misrata, a dit à IRIN : « Chaque famille enregistrée reçoit un kit de cuisine et des matelas. On lui donne ensuite, chaque mois, un colis de vivres contenant du sucre, de l’huile, des conserves de tomates, du riz et des pâtes, du jus, du lait, du thon et des yaourts. »

Ayad Schwyiadi, responsable des services sociaux du conseil local de Misrata, a ajouté : « Depuis la fin octobre, nous avons reçu environ 1 050 familles. La plupart d’entre elles venaient de Benghazi, mais il y en avait aussi quelques-unes de Kikla... Nous leur offrons le meilleur hébergement possible. »

Selon M. Elshakshak, la disparité évidente dans le soutien accordé aux PDIP prouve que celui-ci est fonction de l’affiliation politique. « Certaines PDIP de Kikla ou de Benghazi accordent leur soutien à Fajr Libya. Fajr Libya les aide donc plus que nous. Le tableau est clair », a-t-il dit.

Selon Virginie Collombier, une chercheuse du Centre Robert Schuman d’études avancées, en Italie, qui se spécialise dans les transformations sociales de la Libye post-Kadhafi : « C’est un geste politique que de monter que Fajr Libya peut accueillir dans de meilleures conditions que l’autre camp les PDIP qui leur accordent leur soutien. »

À Tripoli, M. Eswesi a dit en soupirant : « Alors que nous avons quitté Tawargha parce qu’on brûlait nos maisons, les familles de Kikla sont accueillies avec des jus. Ce sont des PDIP de haut rang. »

 
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