samedi, 16 décembre 2017
 

Maroc. La quête désespérée d’un panier d’aliments : 15 morts

Stupeur générale à Sidi Boulaâlam, petit bourg à une soixantaine de kilomètres d’Essaouira [ville portuaire, chef-lieu de la province d’Essaouira, au sein de la région de Marrakech-Safi, ville de quelque 80’000 habitants, « perle du tourisme »]. Ici, la mort tragique de 15 femmes, le dimanche 19 novembre, sur la place du souk de ce village, où une distribution de paniers d’aide alimentaire devait s’effectuer, choque tout le monde.

« La grande esplanade grouillait de monde depuis le samedi soir. On pouvait facilement compter près de 4000 femmes accourues de différentes régions, jusqu’à Marrakech », atteste un témoin direct de la bousculade qui a coûté la vie à 15 femmes et fait 5 blessés graves.

Rassemblés sur l’artère principale du village, les habitants racontent, stupéfaits, les péripéties d’un « dimanche noir ». « La distribution a débuté à l’aurore », explique l’un d’eux. « Les paniers n’étaient destinés qu’aux tolbas (récitateurs de coran, NDLR) qui ont accompagné l’initiateur de cette distribution », poursuit-il.

Des préparatifs de longue date

Pour les besoins de ce qui devait être une « opération de bienfaisance », les organisateurs mobilisent les habitants du village depuis près de deux mois, nous apprend-on. « A raison de 60 dirhams par jour [6 CHF], nous les avons aidés dans tout le processus d’approvisionnement », nous déclare Said Rahmani, l’un des jeunes ayant pris part aux préparatifs. Notre interlocuteur, décrit « un coup de com’ qui a mal tourné ».

« L’association en charge de cette initiative organise depuis 4 ans des campagnes semblables, il y a toujours des heurts au moment des distributions, mais jamais de cette ampleur », nous confient plusieurs habitants, les visages fermés. Ils se désolent de voir leur petit patelin faire la une des médias.

Quid des responsabilités ?

Le wali [gouverneur] de la région, Abdelilah Bjioui, a expliqué que l’événement a reçu l’aval des autorités et ces dernières ont ouvert une enquête pour déterminer les responsabilités. Abdelkbir Hadidi, président de l’association à l’initiative de l’opération, a été interpellé par les forces de l’ordre dès dimanche après-midi. Cet imam d’une mosquée du quartier Californie de Casablanca et natif du village a été relaxé par la suite, après des heures d’interrogatoire.

Qui est responsable ? Il serait hasardeux de tirer des conclusions à ce stade. Pour les habitants toutefois, la colère se cristallise autour de l’imam : « Il tenait à photographier toutes ces pauvres femmes pour faire montre de sa bonté » lâchent certains habitants dans les rassemblements improvisés à l’emplacement même où le drame a eu lieu.

Nous tentons toujours de joindre Abdelkbir Hadidi, qui se trouve à Sidi Boulaâlam, afin de recueillir sa version des faits. En attendant que la lumière soit faite sur ce drame, il règne dans ce petit centre rural une atmosphère des plus lugubres.

Un rassemblement à Essaouria

18h30, place Moulay Hassan d’Essaouira. Un essaim d’hommes et de femmes représentant la société civile de la ville se rassemblent par petites grappes en discutant. Ils se sont donné rendez-vous dans cette esplanade d’habitude vouée aux manifestations culturelles. Ce soir, ils organisent un sit-in de solidarité avec les victimes du « dimanche noir » de Sidi Boulaalam.

Dans le calme, et sous les yeux des touristes de la « Cité des vents », les manifestants ont scandé plusieurs slogans, exprimant leur indignation et leur colère. Les quelques policiers, restés à l’écart, n’ont pas eu à intervenir, la manifestation se déroulant dans le calme.

Cette action citoyenne était dirigée contre ce qu’ils ont appelé « l’inaction des autorités » et le « procédé indigne » de l’association qui prévoyait de distribuer des denrées alimentaires dans des conditions « humiliantes », selon les manifestants. Ces derniers accusent l’association de vouloir « se donner l’image d’un bienfaiteur sur le dos des démunis ». L’enquête ouverte dans la foulée n’a pas encore déterminé les responsabilités dans ce drame.

Curieux, plusieurs touristes ont abordé la petite foule rassemblée au milieu de la place qui sert notamment de scène artistique lors du Festival Gnaoua qu’abrite la ville. Beaucoup d’entre eux ignoraient ce qui s’est déroulé la veille non loin de Mogador. Se montrant solidaires, les visiteurs ont également tenu à manifester leur soutien aux victimes et à leurs familles.

A Casablanca, des manifestant·e·s s’insurgent contre le mépris face aux démunis

Théa Ollivier, sur le même site Telquel.ma relate la manifestation qui s’est tenue à Casablanca : « La nuit tombée, un groupe se détache des habituels spectacles de rue et des commerces qui peuplent la place des Nations unies. Micro à la main et baffles rugissants, les manifestants protestent contre la mort des 15 femmes à Sidi Boulaalam ce dimanche. « Je suis solidaire de ces femmes, j’ai imaginé ma mère qui habite dans la campagne avec mes proches », témoigne Mouaad, Amazigh du sud, qui habite maintenant à El Oulfa. « Au Maroc, il ne faut pas voir que Marrakech ou Casablanca, il faut prendre en compte les régions isolées où il y a les pauvres », explique le jeune homme.

Une centaine de manifestants se sont regroupés pancartes, photos et banderoles à la main, suite à un « appel spontané de différentes associations des droits de l’homme comme l’AMDH » selon Saadia, de la Fédération marocaine des droits de l’homme.

« On dénonce la bousculade qui a fait 15 morts alors que ces femmes demandent un petit sac avec quelques denrées alimentaires comme de l’huile et du pain, mais surtout le fait que des gens se battent jusqu’à mourir au Maroc en 2017 », explique la militante.

Tout comme les personnes qui s’époumonent en ce soir de novembre, Saadia demande que l’Etat agisse pour le développement de la région. « Des têtes sont tombées dans le Rif. Il faut agir dans les autres régions, même à côté d’Essaouira et Agadir où l’on se croit à l’abri, car c’est le sud. Même eux sont touchés ».

Les « limites de la bienfaisance »

Dans Le Figaro du 21 novembre 2017, Stéphanie Wenger, écrit : Cette catastrophe fissure l’image d’un Maroc dynamique, en route vers la croissance, porteur de grands projets innovants (ligne à grande vitesse, satellite, mégacentrale solaire), promue par les autorités. L’exclusion de ce développement de nombreux Marocains se rappelle ainsi tragiquement à elles. « Cet événement illustre la prégnance de la pauvreté, voire de la mi­sère. La politique des grands projets ne permet pas un effet de diffusion et d’entraînement aussi important qu’annoncé ou espéré, et la politique de redistribution est insuffisante pour faire face aux inégalités, historiquement très importantes », souligne Béatrice Hibou, directrice de recherches au CNRS, codirectrice de l’ouvrage Le Gouvernement du social au Maroc (Paris, Karthala, 2016).

« Cela montre aussi les limites de la bienfaisance. En effet, l’une des modalités de gouvernance du social au Maroc est l’action par le truchement d’acteurs non étatiques. Les associations jouent un rôle important dans les poli­tiques sociales dans les régions. Les environs d’Essaouira ne font pas exception : en dépit de la proximité d’une des perles du tourisme marocain, le manque d’infrastructure est encore flagrant, notamment pour l’adduction d’eau dans les vil­lages, et plus encore pour l’éducation. La bienfaisance joue un rôle capital, mais elle ne peut remplacer une intervention publique. »

Des notables discrédités

Selon les statistiques officielles, la pauvreté est en recul, mais elle concerne encore près de 4 millions de personnes, soit environ 10 % des Marocains, selon le Haut-Commissariat au plan. Concernant l’indice de développement humain, le Maroc se hisse difficilement à la 123e place sur 194, derrière la Tunisie et l’Algérie. Le drame de Sidi Boulaalam survient dans un contexte tendu : le Rif a été toute l’année dernière le théâtre d’un mouvement de contestation portant des revendications économiques et sociales, après la mort d’un marchand de poissons dont la marchandise, pêchée illégalement, avait été détruite.

En octobre, la ville de Zagora, dans le Sud, a connu des manifestations d’habitants privés d’accès à l’eau courante. Des centaines d’arrestations ont eu lieu dans le Rif ; à Zagora également, plusieurs manifestants ont été arrêtés. [voir sur ce site l’article publié sur le « Hirak de la soif » : https://alencontre.org/afrique/maro...]

Béatrice Hibou identifie un problème dans l’appréhension de ces mouvements : « Contrairement aux cinq dernières années durant lesquelles les autorités avaient réagi avec modération et souplesse, elles semblent aujourd’hui se crisper. On le voit clairement au Rif, avec une reprise en main des segments plus sécuritaires du pouvoir. D’autre part, on assiste à une crise de l’intermédiation, à une décrédibilisation et une remise en cause des notabilités et des élites qui servaient de médiation dans les conflits. »

Par Jassim Ahdani

Source : https://alencontre.org/

 
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