dimanche, 24 mars 2019
 

2004-2009 : le mandat de l’ « antiterrorisme » en Tunisie

Le 25 octobre prochain auront lieu les élections présidentielles et législatives en Tunisie, à l’issue desquelles le président et le parti au pouvoir seront reconduits à l’écrasante majorité des « voix », réitérant les scores des mandats précédents. En vertu d’un amendement de la Constitution en 2002, le président est inamovible. La pérennité présidentielle s’est doublée de l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi, promulguée le 10 décembre 2003, dite « de soutien à l’effort international de lutte contre le terrorisme et contre le blanchiment d’argent », qui a été appliquée dès 2004. Elle a été adoptée alors qu’en dehors de l’attentat contre la synagogue de Djerba le 11 avril 2002 – que les autorités refuseront dans un premier temps de reconnaître comme acte de terrorisme –, aucun événement particulier n’était à signaler. Les attentats du 11 septembre restent la justification pour le régime de la promulgation de ce texte, qui allait fabriquer en cinq ans, exnihilo, des terroristes par centaines, grâce à une définition extensive du terrorisme.

La promulgation de ce texte contredit implicitement la propagande du régime dont le refrain connu, destiné aux investisseurs étrangers et aux touristes, conjuguait la publicité sur la Tunisie, « terre de sérénité » et la dénonciation des « démocraties » occidentales laxistes, refuges des terroristes. L’application de la loi va conduire à l’arrestation et aux procès de plus d’un millier de jeunes Tunisiens en Tunisie cette fois-ci (chiffre avancé par les ONG de défense des droits de l’Homme en 2008), et à leur incarcération. Elle va transformer de facto le Tribunal de Première Instance de Tunis en juridiction d’exception car il est le seul compétent pour déférer les prévenus, à proximité des centres de décision, et d’ « instruction » dans les salles de torture du ministère de l’Intérieur tandis que des entorses sont prévues par rapport au code de procédure pénale en vigueur. La prison de Tunis va devenir leur lieu de détention le temps de la procédure.

En 2004, le couperet ne s’abat pas uniformément sur la jeunesse. La promulgation de la loi coïncide avec l’intervention impérialiste en Irak, cette dernière déclenchant des aspirations à la solidarité, y compris militaire, avec la résistance irakienne, sur fonds de retour à une pratique massive des rites musulmans au sein de la jeunesse des deux sexes. Aussi, le pouvoir laisse une partie de ces jeunes voyager et pratique une intense activité de renseignement. Les années suivantes sont celles de la répression massive, violente, obscène. Ces jeunes gens – car il s’agit d’hommes –, sont arrêtés de façon illégale, torturés lors de détention au secret, puis déférés devant le juge d’instruction qui les fait écrouer à la prison de Tunis sur la base d’aveux extorqués ou de procès verbaux signés sous la torture. En prison, les mauvais traitements continuent. Lors de procès inéquitables, de lourdes peines sont distribuées, parfois plusieurs peines pour les mêmes faits. Les familles des accusés sont terrorisées par tout un arsenal d’intimidations, de menaces et de violences. Les jeunes, une fois libérés, sont soumis à un régime d’apartheid, les empêchant de travailler, de circuler et les privant de leurs droits. Ouvriers, lycéens, chômeurs, parfois étudiants ou artisans, c’est toute une génération aux intentions méconnues qui a été réduite au silence par la torture et ses séquelles. Et dire que certains rêvaient d’en découdre avec la répression vécue par leurs aînés : mieux vaut mourir en Irak que sous la torture en Tunisie. Au final bien peu auront gagné l’Irak, et la majorité d’entre eux, dont l’engagement n’a pas dépassé le stade de la fréquentation assidue de la mosquée locale et d’un respect scrupuleux des obligations religieuses, auront connu, comme leurs aînés, arrestations, tortures et emprisonnement. Puis viendra la répression déclenchée à la suite des affrontements armés de Slimane, fin 2006.

A la différence des prisonniers des décennies précédentes, aucun parti, aucune organisation ne les revendiquera et ne les soutiendra en prison. Ils sont atomisés, seuls pour se défendre face au système. L’absence de structuration préalable aura pour effet la multiplication des luttes individuelles en prison au début du quinquennat, dépassée depuis peu par des tentatives d’actions collectives (prières ou grèves de la faim). Cette répression qui a laissé des jeunes handicapés, meurtris, blessés et silencieux a eu pour corollaire imprévu l’entrée en lutte de leurs parents indignés. Ces derniers ont spontanément exprimé leur révolte et beaucoup d’entre eux ont pris des risques, créé des structures de solidarité, même informelles et plus ou moins ponctuelles. Des centaines de femmes que rien ne prédisposait à l’action politique ont tenté de s’organiser pour défendre leurs « enfants ».

De l’Italie à la Syrie en passant par les Etats-Unis, l’Irlande ou la France, bien des pays ont prêté main forte au régime tunisien en lui livrant pieds et poings liés des « terroristes » qui croupissent à leur tour en prison puisque la loi punit les actes terroristes commis à l’étranger ou depuis l’étranger. L’Italie s’est distinguée récemment en passant outre les injonctions de la Cour européenne des Droits de l’Homme lui recommandant de surseoir à l’exécution de renvois, et ce, à plusieurs reprises. Le 25 octobre, en refusant de jeter leur bulletin dans l’urne, quelque soit la couleur de ce dernier, les électeurs diront non à la massification de la torture, à l’anéantissement d’une génération, à l’institutionnalisation de l’impunité, et partant, à la pérennité de la dictature.

Luiza Toscane

 
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